ÉVANGILE SELON SAINT JEAN CHAPITRE 20
Visite de Marie-Madeleine au sépulcre (vv. 1-2). - S. Pierre et S. Jean y viennent à leur tour (vv. 3-10). - Jésus apparaît à Marie-Madeleine (vv. 11-18). - Il apparaît aux disciples réunis dans le Cénacle (vv. 19-23). - Nouvelle apparition aux disciples, en présence de S. Thomas (vv. 24-29). - Conclusion (vv. 30-31).
SECTION 3. - LES PREMIÈRES MANIFESTATIONS DU DIVIN RESSUSCITÉ. 20, 1-31.
Le chapitre 20 raconte les apparitions qui eurent lieu à Jérusalem, le chapitre 21 celles dont la Galilée fut le théâtre. La résurrection de N. S. Jésus-Christ forme la glorieuse conclusion du quatrième évangile, de même qu'elle avait mis le sceau précédemment aux trois autres rédactions : “ conclusion si simple, si concise et pourtant si complète ” dans S. Jean (Ewald). Rien ne pouvait mieux démontrer la thèse du disciple bien-aimé : son Maître se manifeste ici plus que jamais comme Fils de Dieu. Le miracle grandiose qui clôt la vie du Christ sur la terre achève de révéler sa nature, d'exciter en lui la foi universelle. Jésus semblait naguère totalement vaincu ; mais nous le contemplons victorieux, à côté du sépulcre vide et ouvert. Car, si “ l'histoire de tous les hommes finit à leur tombeau..., celle de Jésus revendique, sur ce point encore, le privilège d'être à nulle autre pareille ”. B. Weiss, Das Leben Jesu, Berlin 1882, t. 2, p. 595.
La méthode et le genre de notre évangéliste ne varient pas dans cette dernière partie de son récit. Il ne prétend pas tout raconter, bien au contraire (Cf. 20, 30 ; voyez notre Synopsis evangelica, p. 132 et ss., pour faire la comparaison entre les quatre récits) ; mais il offre à ses lecteurs un admirable choix d'épisodes saillants et caractéristiques, qui mettent en relief le triomphe de N. S. Jésus-Christ. Les portraits individuels sont de véritables chefs-d'œuvre, comme partout ailleurs; notamment ceux de Marie-Madeleine, de S. Jean, de S. Pierre, de S. Thomas, de Jésus lui-même.
Sur l'accord de la narration de S. Jean avec celles des synoptiques, voyez l’Évangile selon S. Matth., p. 562 ; Patrizi, De Evangel. lib. 2, annot. 207, et lib. 3, dissert. 53 ; Corluy, Comment. in Evang. S. Joannis, t. 2, p. 461 et ss. de la 2e édit. ; A. Maier, Comment. üb. das Evang. des Johannes, t. 2, p. 390-393 ; Westcott, The Gospel of the Resurrection, Londr. 1880. Le mot de Tolet, h. l., n'a pas cessé d'être vrai : “ En aucun endroit les évangélistes semblent le plus opposés l’un à l’autre que dans leur description de la résurrection du Seigneur ” ; aussi bien, continue cet exégète célèbre, “ Les anciens surtout ont sué, ainsi que les docteurs récents, pour mettre leurs récits d’accord. Et encore aujourd’hui, c’est ce qui aiguise le plus l’ingéniosité des plus doctes ”. Mais il faudrait pour cela un volume spécial ; car si, dans un simple commentaire, “ Si je tentais d’exposer et d’examiner toutes les opinions, j’engendrerais une grande confusion dans les esprits des lecteurs ”. Les divers essais d'harmonie sont tous plus ou moins hypothétiques, il est vrai ; ils suffisent toutefois pour démontrer qu'il n'existe pas un désaccord radical entre les quatre rédactions : la possibilité d'une conciliation apparaît même de la façon la plus visible à quiconque est sans préjugés dogmatiques. Citons un auteur protestant, qui citera lui-même un écrivain rationaliste : “ Les divergences de détail entre le récits évangéliques ne servent qu'à mettre dans une lumière plus vive leur unanimité quant au fond, et, comme le dit Reuss (Histoire évangélique, p. 698), qu'à prouver que la foi de l’Église sur ce point n'est pas le produit d'une combinaison arbitraire et conventionnelle ; car c'est bien dans ce cas qu'on en serait venu à une relation uniforme et stéréotypée ”. Godet, Comment. sur l'Evang. de S. Jean, 2e édit., t. 3, p. 585. Quoique réelles, les difficultés ont été étrangement exagérées par les partisans de la critique négative, qui trouvaient à cela leur compte : elles proviennent soit de la forme très concise et très comprimée des narrations, soit surtout du manque presque absolu de notes chronologiques bien précises. Comme S. Paul, 1 Cor. 15, les évangélistes se proposaient beaucoup moins de raconter le fait même de la résurrection, que d'en fournir des preuves sûres et palpables. De là leurs lacunes volontaires et ces différences, signalées déjà par le païen Celse, “ qui n'ont cependant pas ébranlé une heure durant la foi de la chrétienté ” (Farrar, The Life of Christ, t. 2, p. 432 de la 23e édit.). - Indépendamment de leurs objections basées sur les prétendues contradictions des récits, les rationalistes ont émis de nos jours trois principaux systèmes pour attaquer le miracle de la résurrection (voyez l'excellent exposé et la vigoureuse réfutation de Weiss, Das Leben Jesu, t. 2, p. 596 et ss.) : une fraude grossière de la part des disciples, la mort seulement apparente de Jésus, l'hypothèse dite des “ visions ”. Les deux premiers sont aujourd'hui tout à fait abandonnés, tant leur faiblesse a paru évidente même à nos adversaires les plus acharnés (voyez l'ironique et forte réfutation de Keim, Gesch. Jesu von Nazara, t. 3, p. 570 et ss.), et l'on peut dire avec le docteur B. Weiss, l. c, p. 597, que “ ce n'est maintenant plus la peine d'attaquer encore ce tissu (d'erreurs), fruit d'une imagination dépourvue de tout sens historique ”, tissu que Strauss lui-même s'est chargé de mettre en pièces. D'après la troisième hypothèse, qui est assez en vogue de nos jours (c'est celle de Strauss, Réville, Renan, Holsten, et autres coryphées du rationalisme biblique), les disciples se seraient conduits comme de véritables hallucinés, qui, persuadés à l'avance de la résurrection du Christ, auraient cru l'apercevoir et lui parler en des visions réitérées. Les détails sur lesquels on prétend appuyer la démonstration de ce système exégétique sont encore de perpétuelles conjectures, et des inconséquences sans nombre. On y a relevé des incompatibilités de tout genre. 1° Incompatibilité avec l'état d'âme des disciples, qui ne comptaient plus sur le retour de Jésus à la vie, et qu'il fut si difficile de convaincre de sa résurrection. 2° Incompatibilité avec le caractère si simple et si limpide des récits, qui distinguent eux-mêmes entre la fantasmagorie et la réalité (Cf. Luc. 24, 38-43). 3° Incompatibilité avec la nature des apparitions, dans la plupart desquelles Jésus daigna donner des marques non seulement visibles, mais palpables de sa résurrection. 4° Incompatibilité avec la brusque cessation de ces mêmes phénomènes. Si l'enthousiasme a pu provoquer des visions pendant quarante jours, pourquoi ont-elles cessé tout à coup après l'Ascension ? 5° Incompatibilité avec le petit nombre des apparitions relatées dans l’Évangile. Des hallucinés n'en auraient pas eu seulement huit ou neuf en six semaines, mais cent et mille. 6° Incompatibilité avec le bon sens humain, et celui des disciples en particulier, tels que nous les connaissons par les récits sacrés. Pour que l'hypothèse des visions fût vraie, il faudrait admettre, comme on l'a si bien dit, “ une véritable contagion, une épidémie nerveuse, qui, partie d'un ou deux d'entre les croyants, Marie-Madeleine et Pierre, se serait communiquée graduellement à toute la communauté, et aurait abouti finalement au plus inconcevable paroxysme, à une hallucination non seulement de deux ou de onze, mais de cinq cents personnes simultanément (1 Cor. 15, 6). ” Godet, l. c., p. 587. Nous l'avons vu, les disciples n'étaient rien moins que crédules. Cf. 6, 62, etc. 7° Incompatibilité avec la foi universelle de l’Église chrétienne. “ Le recours à une illusion visionnaire est impossible en face de l'universalité et de la fermeté des convictions au sein de l’Église ”, dit le rationaliste Reuss, l. c., p. 701. Et que d'autres incompatibilités nous pourrions alléguer encore ! Voyez Keim, l. c., p. 578 et ss. Concluons donc à l'impuissance de l'école négative sur ce point comme sur tous les autres, et affirmons hautement que le grand fait de la résurrection “ peut être proclamé sans la moindre hésitation comme le mieux établi qu'il y ait dans l'histoire ”. Edersheim, The Life and Times of Jésus, t. 2, p. 626.
Les premières manifestations de Jésus ressuscité ont lieu à Jérusalem (20, 1-31). Le récit est composé de cinq épisodes, qui se groupent de la façon suivante : les trois premiers se passent dans le voisinage du sépulcre, les deux autres dans le cénacle ; quatre ont lieu le jour même de la résurrection (trois le matin et un le soir), le cinquième le jour de l'octave.
1. Marie-Madeleine au sépulcre. 20, 1-2.
Parall. Matth. 28, 1 ; Marc. 16, 1-4 ; Luc, 24, 1-6.
1Le premier jour de la semaine, Marie Madeleine vint au tombeau dès le matin, comme les ténèbres régnaient encore ; et elle vit que la pierre avait été enlevée du tombeau. 2Elle courut donc, et vint auprès de Simon-Pierre, et de l'autre disciple que Jésus aimait. Et elle leur dit : Ils ont enlevé le Seigneur du tombeau, et nous ne savons où ils l'ont mis.
Jean chap. 20 verset 1. - Le premier jour de la semaine, Marie Madeleine vint au tombeau dès le matin, comme les ténèbres régnaient encore ; et elle vit que la pierre avait été enlevée du tombeau. - Le premier jour de la semaine. Cf. Matth. 28, 1. C'est-à-dire, le lendemain du sabbat, le dimanche. C'était le troisième jour depuis la mort de Jésus, d'après le mode de supputation usité chez les Juifs (vendredi, samedi, dimanche). - Marie Madeleine vint au tombeau. S. Jean ne mentionne pas les autres saintes femmes. Cf. Marc. 16, 1 et parall. “ Admettre en cela une contradiction avec les synoptiques, c'est méconnaître complètement la méthode de Jean comme narrateur ” (Weiss). Il se borne à signaler celle qui va jouer le principal rôle dans son récit. Ou bien, les autres n'arrivèrent qu'un peu plus tard, “ dès le lever du soleil ”, Marc. 16, 2. Du reste, le verset 2 suppose que Marie-Madeleine n'était pas seule. - Comme les ténèbres régnaient encore. “ Sont manifestés l’assiduité et l’empressement de la femme à rendre ses devoirs ”, Grotius. Elle avait quitté la dernière le sépulcre ; elle se retrouve la première tout auprès, dès que les circonstances le permettent. Les quatre narrations insistent, quoique avec des nuances, sur l'arrivée matinale des saintes amies de Jésus. - Et elle vit que la pierre… la pierre avec l'article, quoique S. Jean n'aie pas encore parlé de cette pierre ; mais S. Marc l'avait mentionnée, 16, 4, comme “ très grande ”. Cf. Luc. 24, 2. Il est évident que notre évangéliste choisit ses détails pour compléter les récits les plus anciens. - Avait été enlevée du tombeau. Les synoptiques emploient l'expression “ rouler la pierre ” qui est plus pittoresque ; S. Jean a un mot spécial : ôtée, enlevée... Sur cette pierre, qui devait fermer et protéger le sépulcre voyez 11, 38 et le commentaire.
Jean chap. 20 verset 2. - Elle courut donc, et vint auprès de Simon-Pierre, et de l'autre disciple que Jésus aimait. Et elle leur dit : Ils ont enlevé le Seigneur du tombeau, et nous ne savons où ils l'ont mis. - Elle courut donc : Trait spécial et pittoresque. Sans même jeter un coup d’œil à l'intérieur de la chambre sépulcrale (cf. v. 11), pour se rendre compte de ce qui s'y était passé, elle se hâte d'aller avertir les principaux disciples de N.-S. Jésus-Christ. La particule donc indique la déduction rapide qui se forma dans l'esprit de Marie : de ce que le tombeau était ouvert, elle conclut aussitôt qu'on avait enlevé le corps de son Maître. Après son départ, les autres saintes femmes s'approchèrent du sépulcre et s'entretinrent avec les anges, comme le racontent les synoptiques. Voyez notre Synopsis evang., p. 133, § 178. - Et vint auprès de Simon-Pierre. Le chef du collège apostolique est tout naturellement consulté le premier ; S. Jean (l’autre disciple) immédiatement après lui. La répétition de la préposition “ auprès de ” a depuis longtemps porté les interprètes à supposer que “ les deux disciples n’étaient pas ensemble ”, Bengel, l. c. Cf. Buttman, Neutestam. Grammatik, p. 293. Du reste, S. Jean lui-même a insinué, 19, 27, qu'il avait à Jérusalem un appartement spécial. - La formule que Jésus aimait caractérise le second disciple mieux encore que son nom aurait pu le faire. Nuance à signaler : le verbe φιλεω (aimer, chérir) remplace ici αγαπάω (aimer d’affection). Cf. 13, 23 ; 19, 26 ; 21, 7, 20. - Et elle leur dit : toute haletante après sa course rapide. - Ils ont enlevé le Seigneur (le copte, le syr., l'éthiop. et quelques manuscrits ajoutent “ notre ”). Marie ne songe pas un instant à la possibilité d'une résurrection ; cependant, le corps inanimé de Jésus est encore pour elle le “ Seigneur ”. Cf. 19, 42. Le sujet de “ enlevé ” est laissé dans le vague ; mais il s'agit évidemment des Juifs, des ennemis acharnés du Sauveur. - Et nous ne savons. Donc la Madeleine n'était pas seule alors. Comparez le v. 13, où, quand elle revint au tombeau sans ses compagnes, elle dit “ je ne sais ” au singulier. - Où ils l’ont mis. Comme elle est désolée de cet enlèvement supposé ! Tous les détails du v. 2 sont propres à S. Jean.