ÉVANGILE SELON SAINT JEAN CHAPITRE 21
Jésus se manifeste à plusieurs apôtres auprès du lac de Tibériade : - 1° La pêche miraculeuse et le repas symbolique (vv. 1-14). - 2° Jésus prédit l'avenir de S. Pierre et de S. Jean (vv. 15-23). - Conclusion définitive de l'évangile selon S. Jean (vv. 24-25).
EPILOGUE.
Jésus ressuscité se manifeste auprès du lac de Tibériade 21, 1-25
Le quatrième évangile semblait achevé, car c'est une vraie conclusion que nous avons lue à la fin du chapitre 20 ; voici pourtant que la narration recommence et se poursuit quelque temps encore, toujours à propos du divin Ressuscité. C'est donc une sorte de “ post-scriptum ” (Trench) que l'apôtre crut devoir ajouter à son manuscrit déjà terminé, un épilogue qui correspond au prologue du premier chapitre. M. Renan lui-même admet que cette page fut livrée à la publicité en même temps que le reste du précieux volume, et qu'elle provient de la même main.
Cependant, tous les rationalistes ne sont pas de cet avis, et beaucoup d'entre eux n'ont pas manqué de soulever ici plus que jamais la question d'authenticité. Vains efforts, comme l'atteste quiconque examine les faits sérieusement, sans théorie conçue “ a priori ”. Les deux genres de démonstration dont on se sert pour garantir que tel écrit est bien de tel auteur, c’est-à-dire les preuves extrinsèques et les preuves intrinsèques, parlent de la manière la plus formelle en faveur de S. Jean. 1° Bien loin d'apporter la moindre évidence externe contre l'authenticité, nos adversaires ont contre leur thèse tous les manuscrits, toutes les versions, tous les écrivains anciens, qui citent unanimement ce chapitre 21. Les doutes ne remontent qu'à Grotius, qui se prit à imaginer que ce passage avait été ajouté par les notables de l’Église d’Éphèse, après la mort de S. Jean. 2° Les preuves intrinsèques alléguées par les “ hypercritiques ” se retournent également contre eux avec une force invincible. Ils prétendent que le style n'est plus le même : il est aisé de leur démontrer que le langage est identique à celui du chapitre précédent. On a compté jusqu'à vingt-cinq traits distincts qui révèlent la plume de S. Jean. Bornons-nous à mentionner : la particule ουν (donc), qui revient jusqu'à sept fois dans ces quelques lignes (vv. 5, 6, 7, 9, 15, 21, 23) ; les omissions des conjonctions qui marquent la liaison des phrases, aussi fréquents que partout ailleurs (v.3 : “ Simon-Pierre leur dit ” ; v. 5 : “ ils lui dirent ” ; v.10 : “ Jésus leur dit ”, etc.) ; les expressions caractéristiques, telles que le double “ Amen ”, v. 18, le verbe πιαξειν (prendre), employé deux fois ici, vv. 3 et 10, six autres fois dans le cours du quatrième évangile, seulement trois fois en tout dans les autres livres du Nouveau Testament ; la formule “ mer de Tibériade ”, etc. On a objecté aussi que le genre et la méthode de l'écrivain ne sont plus les mêmes : rien de plus faux, et tout, au contraire, à ce nouveau point de vue, est une garantie pour S. Jean. “ Il n’y a personne qui n’admette pas que Jean en est l’auteur, qu’il a été témoin oculaire des choses qu’il raconte. Le style du récit est le même dans tout l’évangile. Il est approprié, simple, naturel, et en même temps clair et vivant ” Patrizi, In Joan. Comment., p. 231. En quel endroit Baümleim a-t-il trouvé une “ moindre clarté ” ? Quoique partisan d'une rédaction plus tardive, Ewald avoue qu'il faut “ reconnaître ici l'esprit si caractéristique de Jean ”. Oui, “ partout sa main apparaît de la façon la plus évidente ; partout son esprit et son caractère se manifestent de telle sorte, qu'il faut être imbu des plus profonds préjugés pour ne pas les reconnaître ” (Alford, h. l.). Tout au plus peut-on faire une réserve pour le dernier ou pour les deux derniers versets, dont nous parlerons plus bas ; mais l'authenticité des vv. 1-23 ne saurait faire raisonnablement l'ombre d'un doute.
Quant aux motifs qui ont porté S. Jean à ajouter cette page à son œuvre, on peut les ramener à trois principaux : confirmer par un nouvel épisode le grand miracle de la Résurrection, mettre fin aux bruits erronés qui avaient cours dans les chrétientés asiatiques au sujet de sa propre personne (Cf. v. 23), proclamer bien haut la primauté de S. Pierre. “ Pour donner à son évangile une fin qui convienne, l’évangéliste raconte ce que le Seigneur a fait pour son église et ses fidèles avant de se soustraire visiblement aux siens en montant au ciel : il a laissé sur la terre un seul vicaire qui le remplace dans l’administration et le gouvernement de l’église, succédant l’un après l’autre au premier, Pierre, qui a été choisi et institué par Lui ”, Tolet.
Tout est propre à S. Jean dans cet admirable récit. Nous le diviserons en trois parties : pêche miraculeuse suivie du repas symbolique, vv. 1-14 ; les prophéties relatives à S. Pierre et à S. Jean, vv. 15-23 ; la conclusion définitive, vv. 24-25.
1. La pêche miraculeuse et le repas symbolique. 21,1-14.
Les rationalistes, toujours féconds en inventions étranges, voudraient nous arrêter derechef à propos de ce fait particulier, qu'ils prétendent ne différer que par des “ embellissements poétiques ” de l'incident analogue raconté par S. Luc, 5, 1-11. Il est manifeste que les deux pêches furent complètement distinctes, malgré leurs ressemblances incontestables ; la réitération du miracle pour les mêmes personnages n'en est que plus extraordinaire, car elle met davantage en saillie la leçon que Jésus voulait donner à ses “ pêcheurs d'hommes ”. Seulement, l'époque n'est pas la même ; Notre Seigneur se tient sur le rivage et non dans la barque de Pierre, le prodige a lieu à peu de distance du bord ; etc.
1Après cela, Jésus se manifesta de nouveau à ses disciples, près de la mer de Tibériade. Il se manifesta ainsi. 2SimonPierre et Thomas, appelé Didyme, et Nathanaël, qui était de Cana en Galilée, et les fils de Zébédée, et deux autres de ses disciples, étaient ensemble. 3SimonPierre leur dit : Je vais pêcher. Ils lui dirent : Nous y allons aussi avec toi. Ils sortirent donc, et montèrent dans une barque ; et cette nuit-là, ils ne prirent rien. 4Le matin étant venu, Jésus parut sur le rivage ; mais les disciples ne reconnurent pas que c'était Jésus. 5Jésus leur dit donc : Les enfants, n'avez-vous rien à manger ? Ils lui dirent : Non. 6Il leur dit : Jetez le filet à droite de la barque, et vous trouverez. Ils le jetèrent donc, et ils ne pouvaient plus le retirer, à cause de la multitude des poissons. 7Alors le disciple que Jésus aimait dit à Pierre : C'est le Seigneur. Dès que Simon-Pierre eut entendu que c'était le Seigneur, il se ceignit de sa tunique, car il était nu, et il se jeta à la mer. 8Les autres disciples vinrent avec la barque, car ils étaient peu éloignés de la terre, environ de deux cents coudées, tirant le filet plein de poissons. 9Lorsqu'ils furent descendus à terre, ils virent des charbons allumés, et du poisson placé dessus, et du pain. 10Jésus leur dit : Apportez quelques-uns des poissons que vous venez de prendre. 11SimonPierre monta dans la barque, et tira à terre le filet, plein de cent cinquante trois gros poissons. Et quoiqu'il y en eût tant, le filet ne fut pas rompu. 12Jésus leur dit : Venez, mangez. Et aucun de ceux qui prenaient part au repas n'osait lui demander : Qui êtes-vous ? Car ils savaient que c'était le Seigneur. 13Jésus vint, prit le pain, et le leur donna, ainsi que du poisson. 14C'était la troisième fois que Jésus se manifestait à ses disciples, depuis qu'il était ressuscité d'entre les morts.
Jean chap. 21 verset 1. - Après cela, Jésus se manifesta de nouveau à ses disciples, près de la mer de Tibériade. Il se manifesta ainsi. - Après cela : formule de transition familière à S. Jean. Cf. 5, 1 ; 6, 1 ; 7, 1, etc. Nous avons dit plus haut que lorsque le pronom y est mis au pluriel, elle dénote une succession moins immédiate des événements. - Jésus se manifesta. Autre expression aimée de S. Jean. Cf. v. 14 ; 7, 4, etc. Au chap. 2, v. 11, elle indiquait la manifestation du Messie par son premier miracle ; ici, c'est le dernier prodige qui est raconté. Jésus ressuscité n'était vu que de ceux auxquels il consentait à se montrer ; sans une faveur spéciale, le regard humain eût été impuissant pour l'apercevoir : il fallait donc qu'il daignât “ se manifester ”. Le mot est fort bien choisi. Cf. Marc. 16, 12, 14 ; Luc. 24, 34 ; Act. 13, 31 ; 1 Cor. 15, 5-8. - De nouveau. Allusion aux apparitions antérieures, 20, 19, 26. - À ses disciples. Cette fois, nous trouvons les disciples en Galilée, conformément à l'invitation de leur Maître (Matth. 26, 52 ; 28, 10). Ils durent quitter Jérusalem quelque temps après l'octave de la Pâque. Cf. 20, 26 et ss. Il est remarquable que S. Jean n'a écrit qu'une fois, 13, 16, le mot “ apôtre ” ; “ disciple ” est son nom favori pour désigner les amis de Jésus. - Près de (dans le grec, au-dessus de ; c'est-à-dire, sur la rive qui est plus élevée que le niveau des eaux) la mer de Tibériade. Au sujet de cette dénomination propre à S. Jean, voyez 6, 1 et le commentaire. S. Matthieu expose seulement les apparitions de Jésus en Galilée après sa résurrection ; dans S. Marc et S. Luc il n'est question que des apparitions de Jérusalem ; S. Jean a des unes et des autres. - Il se manifesta ainsi... Répétition solennelle, qui est bien dans le genre de notre narrateur. Le “ ainsi ” introduit le récit d'une manière pittoresque, et rappelle le passage 4, 6.
Jean chap. 21 verset 2. - Simon-Pierre et Thomas, appelé Didyme, et Nathanaël, qui était de Cana en Galilée, et les fils de Zébédée, et deux autres de ses disciples, étaient ensemble. - De l'acteur principal, N.-S. Jésus-Christ, nous passons aux héros secondaires, qui furent au nombre de sept, y compris Simon-Pierre, leur chef. Si S. Jean ne donne nulle part la liste proprement dite des apôtres, il nous fournit du moins ici une nomenclature partielle. - Simon-Pierre. Cf. Matth. 10, 2 : “ le premier, Simon, appelé Pierre ”. - Thomas, appelé Didyme. Il est placé aussitôt après S. Pierre, parce qu'il a paru récemment sur la scène. Aucun évangéliste ne parle de lui autant que S. Jean. - Et Nathanaël... Voyez 1, 46 et le commentaire. S. Jean seul le signale sous ce nom. Nous avons déterminé autrefois (2, 1 et la note) la situation de Cana en Galilée. - Et les fils de Zébédée. S. Jacques le Majeur et S. Jean. Voilà bien encore la manière accoutumée de notre évangéliste, de ne mentionner qu'indirectement soit son frère, soit lui même. Le nom de “ fils de Zébédée ” n'apparaît pas ailleurs dans son récit. - Et deux autres. Inutile de se perdre en conjectures pour retrouver ces deux disciples innommés (on a dit, par exemple, que c'étaient André et Philippe, attendu qu'ils se trouvaient avec S. Pierre, S. Jacques, S. Jean et Nathanaël au début de l'évangile, 1, 40, 43). On peut du moins affirmer avec beaucoup de vraisemblance qu'ils appartenaient comme les cinq autres au collège apostolique (“ de ses disciples ”, dans le sens strict). S. Jean, n'ayant pas eu l'occasion de citer leurs noms dans les pages qui précèdent, à propos d'épisodes spéciaux, n'aura pas cru devoir les inscrire dans son épilogue (Luthardt). - Parmi ces sept apôtres, S. Pierre et S. Jean, S. Pierre surtout, vont jouer les rôles proéminents.
Jean chap. 21 verset 3. - Simon-Pierre leur dit : Je vais pêcher. Ils lui dirent : Nous y allons aussi avec toi. Ils sortirent donc, et montèrent dans une barque ; et cette nuit-là, ils ne prirent rien. - Simon-Pierre leur dit... Maintenant comme toujours “ Pierre est le moteur et pour ainsi dire le ressort de la société des apôtres. Il propose, et les autres répondent : Nous allons avec toi ! Et pourtant, il se trouve des critiques qui prétendent que le grand et unique but du quatrième évangile est de déprécier Pierre à l'avantage de Jean ! ” Milligan, The Gospel according to John, p. 233. - Je vais pêcher. Il résulte de ce détail que les apôtres avaient repris leurs anciennes occupations ; il le fallait bien pour vivre, maintenant qu'il n'y avait plus de bourse commune. Voyez S. Augustin, Traités sur S. Jean, 122. Parmi les sept qui nous ont été présentés, trois au moins avaient exercé le métier de pêcheurs : S. Pierre, S. Jacques et S. Jean. Cf. Matth. 4, 19 et parall. - Nous y allons aussi... Comme tout cela est vivant et sent le témoin oculaire ! La parole de Pierre contenait une invitation indirecte, que les autres comprirent et acceptèrent. - Ils sortirent donc (du lieu où ils se trouvaient) et montèrent... Deux détails graphiques. Les manuscrits A, C, etc., ajoutent l’adverbe “ aussitôt ”, qui est omis par les meilleurs documents (א, B, D, L, X, Δ, etc.). L'article devant barque indique que la barque appartenait aux disciples, ou du moins qu'elle avait été mise d'une manière permanente à leur disposition. - Et cette nuit-là... avec une certaine emphase, comme si le fait eût été extraordinaire et nouveau. La nuit est du reste le temps le plus favorable pour la pêche. Cf. Aristote, Hist. anim. 8, 9. - Ils ne prirent rien. Cette note prépare le miracle. Voyez Luc. 5, 5. S. Jean est le seul des écrivains du Nouveau Testament qui emploie ce verbe prendre : deux fois dans ce chapitre (Cf. v. 10), dix autres fois depuis le début de l'évangile (7, 30, 32, 44 ; 8, 20 ; 10, 39 ; 11 57), une fois dans l'Apocalypse, 19, 20.
Jean chap. 21 verset 4. - Le matin étant venu, Jésus parut sur le rivage ; mais les disciples ne reconnurent pas que c'était Jésus. - Le matin étant venu (le grec ajoute déjà). Les manuscrits se partagent entre les leçons étant venu, le participe aoriste, et venant au présent, dans les deux cas il s'agit du crépuscule, après une nuit de rudes et vaines fatigues pour les disciples. - Jésus parut. Tout à coup, ainsi que l'exprime si bien le style pittoresque de S. Jean. Cf. 20, 14, 19, 26. - Sur le rivage. II y a de nouveau deux variantes dans le texte primitif, avec idée de mouvement (B, C, E, G, H, K, etc.), et sans, leçon qui est peut-être préférable (d'après א, A, D, L, M, etc.). - Mais les disciples ne reconnurent pas. Dans le texte grec la particule μέντοι relève le caractère extraordinaire du fait (on la trouve quatre autres fois dans l'évangile selon S. Jean: 4, 27 ; 7, 13 ; 12, 42 ; 20, 5 ; trois fois seulement ailleurs). Comme cela avait eu lieu pour Marie-Madeleine, Jésus ne voulait pas être immédiatement reconnu. Et il y avait quelque distance entre lui et les disciples, et c'était encore l'aube.
Jean chap. 21 verset 5. - Jésus leur dit donc : Les enfants, n'avez-vous rien à manger ? Ils lui dirent : Non. - Jésus leur dit donc : pour se manifester peu à peu. - Les enfants, παιδια et non τεκνια. Le second diminutif a quelque chose de plus délicat et de plus tendre (Cf. 13, 33), et c'est précisément pour cela que Jésus ne l'emploie pas ici ; les apôtres n'auraient pas eu alors la moindre hésitation sur la personne de leur interlocuteur ; παιδια, quoique familier (Cf. 1 Joan. 2, 1, 12, 28, etc.), est moins intime. - N’avez-vous... formule qui suppose une réponse négative ; Jésus sait que les disciples n'ont rien pris. - A manger. Le substantif προσφαγιον ne se rencontre qu'en cet endroit du Nouveau Testament ; il équivaut à “ provisions ”, “ aliments ”, et désigne étymologiquement “ ce que l'on mange avec ” le pain. Dans le cas actuel c’était évidemment du poisson. - Ils lui dirent : Non. L'eau, qui transmet si facilement les sons, porta au divin Maître cette sobre réponse.
Jean chap. 21 verset 6. - Il leur dit : Jetez le filet à droite de la barque, et vous trouverez. Ils le jetèrent donc, et ils ne pouvaient plus le retirer, à cause de la multitude des poissons. - Jetez le filet à droite (dans les parties de droite) de la barque. Quand on regarde la proue d'un bateau on a son côté droit à main droite. Les apôtres avaient probablement pêché jusqu'alors du côté gauche. - Le filet : “ le terme le plus général pour toutes espèces de filets ”, Trench, Synonymes du N. Test., p. 261 de la traduct. franç. Cf. Matth. 4, 20. - Ils le jetèrent donc. En suivant sur-le-champ le conseil de leur interlocuteur inconnu, comme l'on fait souvent en pareille circonstance. D'ailleurs, l'accent de certitude avec lequel il avait dit : et vous trouverez, les avait assurément frappés et encouragés. - Ils ne pouvaient plus le retirer. L'imparfait, qui est la leçon la mieux autorisée, dépeint très bien les vigoureux efforts des pêcheurs pour soulever le filet de l'eau et le décharger dans la barque. - À cause de la multitude des poissons. Sur les bancs de poissons du lac de Tibériade, voyez Tristram, Natural History of the Bible, p. 285. Par sa prescience divine, Jésus savait qu'une de ces troupes passait à droite de la barque au moment même où les apôtres jetaient leurs filets.
Jean chap. 21 verset 7. - Alors le disciple que Jésus aimait dit à Pierre : C'est le Seigneur. Dès que Simon-Pierre eut entendu que c'était le Seigneur, il se ceignit de sa tunique, car il était nu, et il se jeta à la mer. - Alors... (par suite de ce grand prodige). C'est la troisième et dernière parole que le disciple bien-aimé prononce dans son propre évangile. Cf. 1, 38 ; 13, 25. Il est si juste qu'il ait été, lui entre tous les autres, le premier à reconnaître Celui auquel il rendait amour pour amour ! L'affection donne aux regards tant de clarté ! Il fut le plus prompt aussi à établir un rapprochement entre ce fait et celui auquel il avait pris part quand il eut le bonheur d'être définitivement attaché à la personne de Jésus. Cf. Luc. 5, 1-11. - C’est le Seigneur. S. Jean ne donne ce nom que deux fois à Notre Seigneur avant sa résurrection (4, 1 ; 6, 2) ; il le lui applique assez souvent depuis (20, 18, 20, 25, 28, et dans ce chapitre). - Dès que Simon-Pierre eut entendu... La description devient aussi vivante et rapide que possible ; S. Jean nous rend vraiment témoins de la scène. - Il se ceignit de la tunique. Le substantif grec correspondant, employé en ce seul endroit du N. Test., ne désigne pas proprement la tunique, mais, d'après l’étymologie même (Cf. 2 Cor. 5, 1), un vêtement supérieur, qui consistait, pour les pêcheurs, au dire de Nonnus et de Théophylacte, en un long tablier ou blouse de lin, qu'ils portaient par dessus la tunique intérieure. Les Rabbins usent de ce même terme sous la forme אפונדתא. - Il se ceignit (expression propre à S. Jean. Cf. 13, 4, 5). Après s'être revêtu à la hâte de la tunique, S. Pierre la retroussa dans sa ceinture, afin que la jupe flottante ne gênât pas ses mouvements. Voyez notre Atlas archéologique de la Bible, pl. 1, fig. 6 et 7. - Car il était nu. Note rétrospective, qu'il ne faut pas interpréter à la lettre d'une manière absolue ; car “ nu ” chez les Latins est loin de désigner toujours une nudité complète. Ce qualificatif n'exclut pas un vêtement léger, tel qu’une courte tunique. Voyez encore l'Atlas archéologique de la Bible, Pl. 32, fig. 5-9. S. Pierre était donc légèrement vêtu comme les pêcheurs ; mais il aurait craint de manquer de respect à son Maître en paraissant ainsi devant lui. - Et se jeta à la mer... Il se jette dans le lac pour arriver plus promptement auprès de Jésus en gagnant le rivage à la nage. Que c'est bien lui l'homme de l'action, de même que S. Jean est l'homme de la contemplation. “ Pierre était plus bouillant, Jean avait l'esprit plus élevé : celui-là était plus prompt, celui-ci plus éclairé ”. S. Jean Chrysost., Homélie 87, 2.
Jean chap. 21 verset 8. - Les autres disciples vinrent avec la barque, car ils étaient peu éloignés de la terre, environ de deux cents coudées, tirant le filet plein de poissons. - Dans le texte grec, le mot correspondant à barque est un diminutif ; quelques commentateurs méticuleux ont conclu de là, bien à tort, que les disciples étaient passés de leur grosse barque de pêche dans un petit canot. - Vinrent : en ramant à l'aide de perches, mais plus lentement que S. Pierre, à cause du bateau et du filet qu'il leur fallait conduire. - Éloignés de la terre, environ de deux cent coudées. “ Tu vois un écrivain expert en navigation, qui a appris à mesurer avec les yeux les distances d’une rive à l’autre ”. Patrizi, h. l. Cf. 6, 19 ; 11, 18. La coudée équivalait à environ 0 m. 525. La distance indiquée peut s'évaluer approximativement à cent mètres. Cf. Apoc. XXI, 17, où S. Jean mesure aussi par coudées. - Tirant le filet. Le terme grec n'est pas le même qu'au v.6 : là c'était “ tirer du fond des eaux ” ; ici nous lisons “ traînant le filet derrière la barque ”.
Jean chap. 21 verset 9. - Lorsqu'ils furent descendus à terre, ils virent des charbons allumés, et du poisson placé dessus, et du pain. - Après la pêche symbolique, vient un repas également mystique dans sa signification, vv. 9-14. - Lorsqu'ils furent... Immédiatement, sans aucun intervalle de temps. - Descendus à terre, ils virent des charbons allumés deux expressions dont la première n'est employée que par S. Jean (Cf. 18, 18 et la note), tandis que la seconde, toute graphique, correspond si bien à sa manière. Cf. 2, 6 ; 19, 29, etc. - Et du poisson placé dessus (posé sur la braise). ’Oψαριον (voyez 6, 9 et le commentaire) est sans article ; c'est l'équivalent de notre expression collective “ du poisson ”. - Et du pain. “ Pain ” n'est pas non plus muni de l'article dans le texte grec : “ du pain ”, pour manger avec le poisson grillé. - D'où venaient ces charbons allumés, ces poissons, ce pain ? Le narrateur ne le dit pas ; mais il ressort évidemment du texte que Jésus se les était procurés par un miracle. II serait mesquin ou ridicule de supposer que Notre Seigneur avait acheté ailleurs ces divers objets (Lampe), ou que S. Pierre les lui avait fournis (Baümlein, Weiss).
Jean chap. 21 verset 10. - Jésus leur dit : Apportez quelques-uns des poissons que vous venez de prendre. - Jésus leur dit : Apportez quelques-uns des poissons. Jésus donne aux poissons un nom conforme à l'usage qu'il en voulait faire. Cf. v. 5. À part une fois (v. 9), et alors il s'agissait d'une circonstance particulière, S. Jean se sert, pour les mentionner, du mot ordinaire ιχθυες (Cf. vv. 6, 8, 11), comme il convient à un pêcheur. - Que vous venez de prendre. La pêche miraculeuse avait eu lieu, en effet, quelques instants auparavant. - Il est important d'observer que N. S. Jésus Christ ne demanda pas ces poissons aux disciples pour les ajouter à ceux qui cuisaient déjà sur la braise ; le verset 13 paraît au contraire démontrer que le repas consista uniquement dans le pain et l'οψαριον merveilleux du v. 9. Les poissons qu'il désire seront pour lui : ils figurent symboliquement les âmes que ses disciples iront lui gagner à travers le monde, et qu'ils lui apporteront ensuite avec joie. Quant au repas même, dont les mets furent entièrement fournis par Jésus, il exprime la nécessité du divin concours et des grâces célestes, pour remplir avec fruit le rôle de pêcheur spirituel. Sans l'assistance du Seigneur, qu'auraient pu les apôtres et que pourrions-nous?
Jean chap. 21 verset 11. - Simon-Pierre monta dans la barque, et tira à terre le filet, plein de cent cinquante trois gros poissons. Et quoiqu'il y en eût tant, le filet ne fut pas rompu. - Simon-Pierre monta dans la barque : Toujours ardent, il est le premier à exécuter les ordres de son Maître. Il monta dans la barque qui était maintenant amarrée tout auprès du rivage, il en détacha le filet et se mit à le traîner jusqu'à terre. - Plein de cent cinquante trois gros poissons. Voyez dans notre Atlas d'histoire naturelle de la Bible, pl. 54-56, quelques poissons du lac de Tibériade. La quantité était associée à la qualité. En tirant les poissons du filet, les apôtres les comptèrent à la manière des pêcheurs, et avec une admiration facile à comprendre, qui perce à travers le récit. Les anciens auteurs ont aimé à interpréter spirituellement ce chiffre. Ils y ont vu, par exemple, l'emblème de Dieu et de l’Église, 100 se rapportant aux gentils, 50 aux Juifs, 3 à la sainte Trinité (Severus, Ammonius, Théophylacte, etc.) ; ou bien, la totalité du monde païen qui devait se convertir à Jésus-Christ par l'intermédiaire des apôtres et de leurs successeurs. S. Jérôme, qui admet ce second symbole, l'appuie sur l'idée, reçue alors chez les naturalistes, que toutes les espèces de poissons se ramenaient à 153. “ Ceux qui ont écrit sur la nature et les propriétés des animaux, tant en latin qu’en grec, desquels Oppianus Cilix est le poète le plus savant, nous parlent des sortes de poissons qui ont tous été capturés par les apôtres, sans en omettre une ”, S. Jérôme in Ezech. 47. Les modernes ont fait des applications plus arbitraires encore prétendant que le chiffre 153 correspond exactement à la valeur numérique des lettres qui formaient le nom hébreu de S. Pierre : Schimeon (=71) bar (= 22) Iona (=31) Képha (=29). Voyez Keim, Jesus von Nazara, t. 3, p 564. S. Jean a simplement voulu relever par ce fait la grandeur du prodige. De même par le détail suivant : “ quoiqu'il y en eût tant, le filet ne fut pas rompu ”. C'est un pêcheur qui parle, et il certifie sous cette forme négative que le filet se serait certainement rompu sans une intervention surnaturelle. Grotius a vu dans ce détail le “ Présage de l’unité admirable de ceux qui seraient rassemblés dans l’Église par le travail des apôtres ” : belle interprétation morale, mais surajoutée au texte.
Jean chap. 21 verset 12. - Jésus leur dit : Venez, mangez. Et aucun de ceux qui prenaient part au repas n'osait lui demander : Qui êtes-vous ? Car ils savaient que c'était le Seigneur. - Venez, mangez. Une crainte respectueuse retenait peut-être les disciples à quelque distance (voyez la ligne suivante) ; Jésus, avec sa bonté accoutumée, les invite à s'approcher et à prendre part au déjeuner (car tel est ici le sens du verbe “ mangez ”, d'après le v. 4) qu'il leur avait préparé. Était-ce une récompense de leurs peines, figure des joies du ciel qu'ils posséderaient un jour (S. Aug.) ? Mais le ciel est plutôt un festin du soir (Apoc. 19, 9), et les apôtres n'étaient encore qu'au début de leurs travaux. Il nous paraît donc mieux de regarder ce frugal repas comme un emblème des forces que Jésus conférait à ses amis en vue de leurs labeurs futurs. - Et aucun de ceux qui prenaient part au repas n'osait lui demander... On conçoit aisément qu'en face de la majesté du Christ glorieux, et à la suite d'un si éclatant miracle, les apôtres n'aient pas osé reprendre d'abord leurs libertés familières avec Jésus. Du reste, en outre du respect qui arrêtait les questions sur leurs lèvres (Qui êtes-vous ?), à quoi bon demander un renseignement sur un point dont ils étaient tout à fait certains (ils savaient que c'était le Seigneur) ? “ L'apparition de Jésus à ses disciples était revêtue de signes de vérité si évidents, qu'aucun d'eux n'osait ni la nier, ni même la révoquer en doute ” S. Aug. Traités sur S. Jean 123, 1.
Jean chap. 21 verset 13. - Jésus vint, prit le pain, et le leur donna, ainsi que du poisson. - Jésus vint (dans le grec le verbe est au présent). Le bon Maître s'approcha du feu, pour présider au repas. - Prit le pain. De nouveau il remplit le rôle de père de famille, ainsi qu'il avait fait si longtemps durant sa vie publique. La bénédiction liturgique fut sans doute prononcée, quoique le narrateur ne la mentionne pas. - Et le leur donna, ainsi que du poisson... Tous ces détails sont pittoresques dans leur simplicité. Rien ne fait soupçonner que Jésus ait pris lui-même sa part du pain et du poisson.
Jean chap. 21 verset 14. - C'était la troisième fois que Jésus se manifestait à ses disciples, depuis qu'il était ressuscité d'entre les morts. - Cf. v. 1. Évidemment, il ne s'agit ici que des apparitions qui avaient eu lieu en faveur du collège des apôtres : 20, 19-23 formait la première, et 20, 24-27, la seconde. Toutes les manifestations particulières de Jésus ressuscité sont donc exclues pour le moment.