b. Guérison du fils d'un officier royal. 4, 46-54.
46Jésus vint donc de nouveau à Cana en Galilée, où il avait changé l'eau en vin. Et il y avait un officier du roi, dont le fils était malade à Capharnaüm. 47Ayant appris que Jésus venait de Judée en Galilée, il alla auprès de lui, et le pria de descendre, et de guérir son fils, qui était près de mourir. 48Jésus lui dit : Si vous ne voyez des signes et des prodiges, vous ne croyez pas. 49L'officier lui dit : Seigneur, descendez avant que mon fils meure. 50Jésus lui dit : Va, ton fils vit. Cet homme crut à la parole que Jésus lui avait dite, et il s'en alla. 51Comme déjà il descendait, ses serviteurs vinrent au-devant de lui, et lui annoncèrent que son fils vivait. 52Il leur demanda l'heure à laquelle il s'était trouvé mieux ; et ils lui dirent : Hier, à la septième heure, la fièvre l'a quitté. 53Le père reconnut que c'était à cette heure-là que Jésus lui avait dit : Ton fils vit ; et il crut, lui et toute sa maison. 54Ce fut là le second miracle que fit Jésus, après être revenu de Judée en Galilée.
Ce miracle ne doit pas être confondu avec la guérison de l'esclave du centurion, que relatent de concert S. Matthieu, 8, 5-13, et S. Luc, 7, 1-10. S. Irénée paraît déjà avoir identifié les deux faits (“ puis il guérit le fils du centurion à distance, d'une simple parole, en disant : “ Va, ton fils vit ”), Contr. Haer. 2, 22. Le même sentiment trouva quelques adeptes à l'époque de S. Jean Chrysostome et de S. Augustin; de nos jours, il n'a été soutenu que par un très petit nombre d'exégètes (entre autres, Ewald, Semler, de Wette, Baur, quatre rationalistes). Voici en quels termes S. Augustin le réfutait : “ Voyez la différence qui se trouvait entre eux ! L’officier désirait voir le Sauveur descendre jusque dans sa maison : le centurion, de son côté, s’en disait indigne. A celui-ci, Jésus disait : “ J’irai et je le guérirai ” et à l’autre : “ Va, ton fils est guéri ”. Il promettait de visiter l’un, et il guérissait l’autre d’une parole; l’officier cherchait à lui arracher la faveur d’une démarche, le centurion s’en proclamait indigne ”, Traité 16 sur l'évangile selon S. Jean. Il serait aisé de multiplier les divergences. Ici la scène se passe à Cana, là à Capharnaüm; ici le malade est le fils du suppliant, là son esclave; ici la foi paraît avoir été imparfaite, là elle est d'une admirable vivacité, etc. Dans les deux cas, pourtant, le miracle fut opéré à distance; mais c'est l'unique point de ressemblance.
Jean chap. 4 verset 46. - Jésus vint donc de nouveau à Cana en Galilée, où il avait changé l'eau en vin. Et il y avait un officier du roi, dont le fils était malade à Capharnaüm. - Il vint donc de nouveau… Il est dans les habitudes de S. Jean de signaler, en même temps que le nom d'une personne ou d'une localité, quelque circonstance extraordinaire qui les a rendus à jamais célèbres dans l’Église (Trench). Cf. 7, 50 et 19, 39; 1, 44 et 12, 21; 13, 23, 25 et 21, 20. D'ailleurs, pour Cana il s'agissait d'un prodige récent, qui vivait dans toutes les mémoires. - Il y avait un officier du roi. Le mot grec βασιλιϰός est formé de βασιλεύς, roi, et est souvent employé substantivement par Plutarque, Polybe et l'historien Josèphe, pour désigner des officiers ou fonctionnaires royaux. Cf. Cramer, s. v. C'est ici (et au v. 49) le seul endroit du Nouveau Testament où il apparaît avec cette signification. S. Jérôme le traduit par “ officier du palais ”. Il désigne donc un officier civil ou militaire d'Hérode Antipas; car, bien que ce prince ne fût que tétrarque, on continuait néanmoins à lui appliquer, dans le langage populaire, le titre de βασιλεύς, qui avait été celui de son père Hérode le Grand. Cf. Matth. 14, 9; Marc. 6, 14. C'est sans la moindre preuve que plusieurs auteurs modernes ont identifié notre βασιλιϰός à Chuza (Luc. 8, 3) ou à Manahen (Act. 13, 1). Ce détail nous introduit au cœur même du récit.
Jean chap. 4 verset 47. - Ayant appris que Jésus venait de Judée en Galilée, il alla auprès de lui, et le pria de descendre, et de guérir son fils, qui était près de mourir. - Le bruit du retour de Jésus, le grand thaumaturge, s'était immédiatement répandu dans toute la contrée. - Il alla auprès de lui. De Capharnaüm, où il avait sa résidence, l'officier royal vint rejoindre Notre Seigneur à Cana, sur le plateau de Galilée. - Le pria. Dans le texte latin, le verbe (rogabat) est à l'imparfait, comme au v. 31 et 40 (dans le grec), et un brusque changement de temps comme aux v. 27, 30, 40 (Cf. v. 50). Le style pourtant si simple des évangiles rend avec une exquise délicatesse les moindres nuance de la pensée. - De descendre. Expression très exacte : entre Cana et Capharnaüm, la ville du lac, la différence d'altitude est de 1350 pieds. Voyez R. Riess, Atlas de la Bible, pl. 7, profils). - Son fils… était près de mourir. Ce touchant détail explique l'insistance du pauvre père. La traduction littérale de la phrase grecque, serait “ car il devait mourir ”. Le malade était si bas, que, vu le cours ordinaire des choses, c'était pour lui une presque nécessité de mourir. Toutefois la Vulgate exprime bien le sens général.
Jean chap. 4 verset 48. - Jésus lui dit : Si vous ne voyez des signes et des prodiges, vous ne croyez pas. - Jésus fait à l'officier une réponse bien sévère. Mais il procéda de la même façon en d'autres circonstances analogues (Cf. Matth. 15, 23, 24 et parall.; Matth. 17, 16 et parall.). Il aimait à exciter la foi des suppliants; or, comme on l'a maintes fois répété à la suite de S. Jean Chrysostome et de S. Grégoire le Grand, celle du βασιλιϰός semble avoir été entachée de plus d'une imperfection. Cet homme croyait probablement, d'après le v. 49, que la présence de Jésus était nécessaire pour la guérison, que sa puissance ne s'étendait que sur les maladies et non sur la mort, etc. Au surplus, Notre Seigneur s'adresse moins au malheureux qu'à l'ensemble des assistants : c'est donc sur toute la foule que retombe le reproche. - Des signes et des prodiges (Ce dernier mot n'est pas employé ailleurs par S. Jean). Deux substantifs souvent combinés dans le Nouveau Testament, pour représenter les miracles sous leurs aspects divers. Cf. Matth. 24, 24; Marc. 13, 22; Act 2, 22, 43; 4, 30; 5, 12; 6, 8; 7, 36; 8, 13; 14, 3; 15, 12; Rom. 15, 19; 2 Cor. 12, 12; Hebr. 2, 4, etc. “ Le premier désigne le miracle relativement au fait du monde invisible qu'il manifeste; le second le caractérise relativement à la nature extérieure dont il brave les lois ”. Le premier suggère aux témoins du prodige une vérité supérieure garantie par lui; le second s'en tient aux effets éclatants qui sont produits. Voyez l’Évangile selon S. Matth., p. 151 et s.; Trench, Synonymes du N. Testament, § 41. - Si vous ne voyez… vous ne croyez. “ Les Juifs demandent des signes ”, dira pareillement S. Paul, 1 Cor. 1, 22. Déjà le v. 45 l'a insinué, à ces Galiléens il fallait des miracles avant tout; point de foi sans miracle; voir d'abord et croire ensuite. Jésus préférerait au contraire la foi indépendamment des prodiges : “ Heureux ceux qui croient sans avoir vu ”, Joan. 20, 29. Telle avait été celle des Samaritains, v. 39 et 41.
Jean chap. 4 verset 49. - L'officier lui dit : Seigneur, descendez avant que mon fils meure. - Le suppliant, soutenu par l'amour paternel, ne se laisse point rebuter, mais il renouvelle humblement sa requête; d'un autre côté, il s'en tient aux mêmes expressions (Cf. v. 47), supposant encore que la présence de Jésus était indispensable : il n'a pas su profiter complètement de la leçon. - Mon fils. Le grec a le diminutif qui exprime si bien ici l'affection et la douleur du père. Cf. Marc. 5, 23, 35. Le malade n'était d'ailleurs qu'un enfant. Jésus et le narrateur emploient un terme plus noble, (v. 47, 50, 53); les serviteurs, un mot familier (v. 51).
Jean chap. 4 verset 50. - Jésus lui dit : Va, ton fils vit. Cet homme crut à la parole que Jésus lui avait dite, et il s'en alla. - Va, Répondit le divin Maître, accordant et refusant tout ensemble. Je ne t'accompagnerai point à Capharnaüm ; néanmoins, ton fils vit. C'est-à-dire, il est sauvé, il est guéri. Voyez, v. 51; Is. 38, 1; 4 Reg. 1, 2, la répétition de cet hébraïsme. - Cet homme crut. La conduite de Jésus était une épreuve, que l'officier subit noblement cette fois. Sur le champ, il crut et se mit en route. Notez encore la pittoresque variation des temps : il crut, ce fut l'affaire d'un instant; et il s'en alla (à l'imparfait dans le texte latin) : son voyage devait durer plusieurs heures.
Jean chap. 4 verset 51. - Comme déjà il descendait, ses serviteurs vinrent au-devant de lui, et lui annoncèrent que son fils vivait. - Comme il descendait. Pour la troisième fois nous avons cette locution si exacte. - Vinrent au-devant de lui. Les serviteurs s'étaient tout naturellement dirigés du côté de Capharnaüm après la guérison, afin d'apprendre plus promptement à leur maître l'heureuse nouvelle. - Son fils vivait. D'après la Recepta, que ton fils vit. La “ forme oblique ” de la Vulgate, rare chez les écrivains hébreux quand ils citent le langage de quelqu'un, semble ici mieux accréditée que la forme directe (Cf. N, A, B, C, Itala etc.) : elle n'apparaît pas ailleurs dans le quatrième évangile.
Jean chap. 4 verset 52. - Il leur demanda l'heure à laquelle il s'était trouvé mieux ; et ils lui dirent : Hier, à la septième heure, la fièvre l'a quitté. - Il leur demanda l'heure... C'est un contrôle assurément, mais qui provenait de la foi, non du doute. L'officier royal veut être à même de rattacher à Jésus, et à lui seul, la guérison de son enfant. - Il s'était trouvé mieux : gracieuse formule qu'Arien, Dissert. Epict. 3, 10, 13, place dans la bouche d'un médecin. Le détail hier semble tout d'abord assez étonnant, quoiqu'il y ait six ou sept heures de marche entre Cana et Capharnaüm. En effet, la septième heure, interprétée à la façon ordinaire des Juifs, équivaut à une heure de l'après-midi : comment donc le maître et ses serviteurs ne se seront-ils rencontrés que le lendemain, en supposant même que ces derniers se fussent seulement avancés à une petite distance de Capharnaüm? Divers commentateurs profitent de cette difficulté pour faire prévaloir le système d'après lequel S. Jean compterait les heures d'après la mode romaine, non d'après celle des Juifs : dans ce cas, la septième heure correspondrait à sept heures du soir, et le mot hier s'expliquerait sans peine. Mais il n'est nullement démontré que ce système soit vrai (nous le discuterons plus tard; voyez 1, 39; 4, 6; 19, 14, et les commentaires. D'autres, pour éliminer la difficulté, supposent, malgré le contexte (v. 50) et malgré les vraisemblances psychologiques, que le père passa la nuit à Cana ou dans quelque hôtellerie intermédiaire, et ne rentra chez lui que dans la matinée du jour suivant. La meilleure solution consiste à dire, avec la plupart des interprètes, que la rencontre du maître et des serviteurs n'eut lieu qu'après le coucher du soleil; or, la journée juive commençant précisément le soir, à l'heure où cet astre disparaît à l'horizon, on pouvait dire sans qu'une nuit se fût nécessairement écoulée dans l'intervalle. - La fièvre l'a quitté. L'expression suppose une guérison complète et instantanée.
Jean chap. 4 verset 53. - Le père reconnut que c'était à cette heure-là que Jésus lui avait dit : Ton fils vit ; et il crut, lui et toute sa maison. - Après avoir consigné ce procès-verbal du miracle (v. 51-52), l'évangéliste en expose le magnifique résultat. - Il crut. Plus haut (v. 50) l'officier royal avait cru à la parole de Jésus; maintenant, s'élevant à un degré supérieur, il croit en sa dignité messianique. Tel est ici le sens de il crut. S. Jean aime à signaler le développement de la foi de ses personnages. Cf. 1, 38, 41; 4, 39, 41, etc. - Et toute sa maison. C'est-à-dire, toute sa famille dans l'ancienne acception de ce mot (femme, enfants, serviteurs).
Jean chap. 4 verset 54. - Ce fut là le second miracle que fit Jésus, après être revenu de Judée en Galilée. - La phrase est étrange à première vue, mais la signification est claire d'après 2, 1 et ss. Deux fois déjà Jésus-Christ était revenu de Judée en Galilée, et chacun de ses retours fut marqué par un grand miracle opéré à Cana. Heureuse bourgade, tant honorée! S. Jean tient à compléter les synoptiques, et à montrer que ce qui, dans leur narration, paraissait être le premier retour de Notre Seigneur en Galilée, était de fait le second. Voilà pourquoi il insiste sur ce détail.