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ÉVANGILE SELON SAINT JEAN CHAPITRE 13

 

Le lavement des pieds (vv.1-11). - Jésus explique aux apôtres ce rite symbolique (vv.12-20). - Le traître est désigné et congédié (vv. 21-30). - Exorde du discours d'adieu (vv. 31-38)

DEUXIÈME PARTIE : JÉSUS ACHÈVE DE SE RÉVÉLER PAR SA PASSION, SΑ MORT ET SA RÉSURRECTION. 13, 1-20, 31.

Le récit devient de plus en plus grandiose, comme les événements eux-mêmes. On dirait que l'écrivain se transfigure en abordant cette partie si sublime, quoique si douloureuse, de la vie de son Maître ; et Jésus, sur le point de quitter la terre, nous apparaît lui-même entouré d'une auréole plus céleste que jamais. Nous trouverons un grand nombre de détails nouveaux dans ces chapitres du quatrième évangile, surtout pour ce qui concerne les actes et les discours de Jésus au milieu du cercle intime de ses apôtres. Tout encore manifestera dans le narrateur un témoin oculaire, qui n'avait pas oublié le moindre trait.

SECTION 1. LA DERNIÈRE SOIRÉE DE JÉSUS AVEC SES DISCIPLES. 13, 1-17, 26

Ce ne furent que quelques heures, mais divinement employées. S. Jean relève : le lavement des pieds, 13, 1-20 ; la désignation et le renvoi du traître, 13, 21-30 ; un long entretien de Jésus-Christ avec les siens, 13, 31-16, 33 ; enfin la prière sacerdotale du Sauveur, 17, 1-26.

a. Le lavement des pieds. 13, 1-20.

1Avant la fête de Pâque, sachant que son heure était venue de passer de ce monde au Père, Jésus, après avoir aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu'à la fin. 2Et après le dîner, le diable ayant déjà mis dans le cœur de Judas Iscariote, fils de Simon, l’intention de le trahir, 3Jésus, sachant que le Père avait remis toutes choses entre ses mains, et qu'il était sorti de Dieu, et qu'il retournait à Dieu, 4se leva de table et ôta ses vêtements ; et ayant pris un linge, il le mit autour de sa taille. 5Puis, il versa de l'eau dans un bassin, et commença à laver les pieds de ses disciples, et à les essuyer avec le linge qu’il avait autour de la taille. 6Il vint donc à Simon-Pierre. Et Pierre lui dit : Vous, Seigneur, vous me lavez les pieds ? 7Jésus lui répondit : Ce que je fais, tu ne le sais pas maintenant, mais tu le sauras plus tard. 8Pierre lui dit : Vous ne me laverez jamais les pieds. Jésus lui répondit : Si je ne te lave pas, tu n'auras pas de part avec moi. 9SimonPierre lui dit : Seigneur, non seulement mes pieds, mais aussi les mains et la tête. 10Jésus lui dit : Celui qui s'est baigné n'a plus besoin que de se laver les pieds, car il est pur tout entier. Et vous, vous êtes purs, mais non pas tous. 11Car il savait quel était celui qui le trahirait ; c'est pourquoi il dit : Vous n'êtes pas tous purs. 12Après qu'il leur eut lavé les pieds, et qu'il eut repris ses vêtements, s'étant remis à table, il leur dit : Savez-vous ce que je vous ai fait ? 13Vous m'appelez Maître et Seigneur ; et vous dites bien, car je le suis. 14Si donc je vous ai lavé les pieds, moi, le Seigneur et le Maître, vous devez aussi vous laver les pieds les uns aux autres ; 15car je vous ai donné l'exemple, afin que ce que je vous ai fait, vous le fassiez aussi. 16En vérité, en vérité, je vous le dis, le serviteur n'est pas plus grand que son maître, ni l'envoyé plus grand que celui qui l'a envoyé. 17Si vous savez ces choses, vous serez heureux, pourvu que vous les pratiquiez. 18Je ne parle pas de vous tous. Je connais ceux que j'ai choisis ; mais il faut que l’Écriture s'accomplisse : Celui qui mange du pain avec moi, lèvera son talon contre moi. 19Dès maintenant je vous le dis, avant que la chose arrive, afin que, lorsqu'elle sera arrivée, vous croyiez à ce que je suis. 20En vérité, en vérité, je vous le dis, quiconque reçoit celui que j'aurai envoyé, me reçoit ; et celui qui me reçoit, reçoit celui qui m'a envoyé.

Notre évangéliste est seul à raconter ce fait, qui constitue l'une des plus belles scènes de son livre. Il y a deux parties distinctes dans la narration : l'acte, vv. 1-11, et l'explication de l'acte, vv. 12-20.

Jean chap. 13 verset 1. - Avant la fête de Pâque, sachant que son heure était venue de passer de ce monde au Père, Jésus, après avoir aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu'à la fin. - Avant la fête... La phrase entière du texte original, longue, solennelle, chargée de particules qui décrivent des circonstances extérieures ou des sentiments intimes de Jésus, a été manipulée de différentes manières par les exégètes: la façon dont l'a coupée la Vulgate est excellente. Ce verset 1 est complet en soi, et sert de préambule à toute la section (chap. 13-17) ; les deux suivants (2-3) introduisent le récit spécial du lavement des pieds (vv. 4-20). C'est à aima, plutôt qu'à sachant, ou à aimé les siens, qu'il faut rattacher la note chronologique avant la fête de la Pâque, laquelle, “ placée comme elle l'est en tête de tout le morceau, ne peut se rapporter qu'à l'action principale ” (Godet). Sur la discussion qui se rattache à cette date, voyez l’Évangile selon S. Matthieu, ρ. 498 201, et l’Évangile selon S. Marc, p. 193. Des études nouvelles et plus approfondies rendent aussi sûre que possible à nos yeux l'opinion autrefois adoptée. - Sachant. “ Parce qu'il savait ” : la connaissance toute divine et surnaturelle que Jésus avait de sa fin prochaine fut pour lui un motif de manifester plus intimement, plus tendrement son amour à ses apôtres. On redouble d'affection envers ses amis, quand on prévoit qu'on sera bientôt séparé d'eux. - Son heure était venue. Voyez 12, 23. Son heure, il l'a toujours eue sous les yeux comme une chose parfaitement connue. Autrefois, il avait prédit qu'elle n'était pas encore venue ; il annonce maintenant qu'elle est imminente. - Les mots de passer de ce monde au Père précisent la signification de “ son heure ”. Dans le texte grec, le verbe exprime la translation d'une sphère à une autre ; translation qui, pour N.-S. Jésus-Christ, devait avoir lieu par le triple mystère de sa mort, de sa résurrection et de son ascension. “ S'en aller de ce monde ” était une locution juive assez fréquemment usitée dans le sens de mourir. Cf. Rosenmüller, Scholia in h. l. S. Augustin relève la paronomase qui semble exister entre “Pâque” (passage) et “ passer ”. - Α ce moment suprême, les pensées de Jésus sont pour les siens, non pour lui-même : après avoir aimé les siens... Le texte grec est encore plus expressif ; c'est l'équivalent de “ lui appartenant ” : ses disciples, en effet, lui appartenaient en propre, Dieu les lui ayant donnés et lui-même les ayant choisis. Cf. 1, 11, 12 ; 17, 11 ; Act. 4, 23, etc. Comme il les avait toujours chéris ! Mais, ces privilégiés de son cœur, il allait les laisser dans le monde, dans ce monde méchant et pervers qu'il se disposait à quitter, et où ils rencontreraient toutes sortes de difficultés, de périls. - Les aima jusqu’à la fin. Cf. le v. 34 et 1 Joan. 4, 10, 19. Eux, et nous aussi. Comme plus haut, “ aima ” exprime le sentiment et sa manifestation, laquelle ne comprendra pas seulement le lavement des pieds, mais la série entière des actes racontés jusqu'à la fin du chap. 17. “ A la fin ”, c'est-à-dire, d'après les uns (Tolet, Corneille de Lapierre, Luc de Bruges, etc.), jusqu'à la fin de sa vie ; d'après les autres (Théophylacte, Euthymius, Maldonat, Beelen, Patrizi ; etc.), jusqu'à la perfection, d’un amour parfait. Nous préférons cette seconde interprétation, qu'ont patronnée dès l'antiquité S. Jean Chrysostome et S. Cyrille. Elle est d'ailleurs plus conforme soit à l'usage classique de la locution grecque, soit au contexte, qui paraît se rapporter beaucoup plus à l'intensité de l'affection de Notre Seigneur qu'à sa simple durée. Nous allons donc assister, d'après cela, au témoignage le plus vif, le plus intense, et comme au couronnement de l'amour de Jésus pour les siens. - Admirons de nouveau ce début solennel, vraiment digne des scènes qui vont suivre et de tout le récit qu'il inaugure.

Jean chap. 13 verset 2. - Et après le dîner, le diable ayant déjà mis dans le cœur de Judas Iscariote, fils de Simon, l’intention de le trahir... - L'évangéliste fait ressortir davantage encore, par une saisissante et douloureuse antithèse, la vivacité des sentiments du Sauveur. Il met en opposition Jésus et le démon, Judas et les disciples de Notre Seigneur, la haine la plus monstrueuse et le plus généreux amour. - Après le dîner est une nouvelle note chronologique, plus précise que “ avant la fête de la Pâque ” du verset 1. D'après le sentiment que nous avons adopté, il s'agit de la cène légale, du festin officiel et sacré que l'on célébrait la veille de la Pâque, au soir du 14 nisan. Le texte grec flotte entre les leçons “ après le dîner ” (Α, D, Itala, Vulg.) et “ pendant le repas ” (א, Β, L, Origène). La divergence est au reste sans importance notable, quelle qu'ait été la forme primitive du texte. Comme le faisait remarquer S. Augustin, “ Nous ne devons pas entendre l’expression à la fin du repas, comme si le repas était déjà terminé et qu’on  était déjà passé à autre chose. Car on mangeait encore quand le Seigneur se leva de table ”.  Comp. le v. 26 et la note qui lui correspond : voyez aussi l'Évangile selon S. Matth., p. 504 et 506. La dernière cène était donc commencée, mais pas encore achevée. MM. Beelen et Patrizi pensent à tort que le lavement des pieds n'eut lieu qu'après l'institution de la sainte Eucharistie ; au contraire, d'après l'opinion commune qui s'appuie à bon droit sur les paroles mêmes, de N.-S. Jésus-Christ (voyez la suite du récit et des notes), cette cérémonie devait servir de préparatif à la communion des apôtres. Quant à l'omission de cette institution divine dans le quatrième évangile, omission assurément bien extraordinaire au premier regard, voyez la Préface, § 3. Il n'y a là en réalité rien qui ne soit très conforme au dessein de S. Jean. Son plan général était de compléter les récits antérieurs, et, par contre, de laisser ordinairement dans l'ombre les faits suffisamment racontés par les synoptiques. D'après Strauss, l'auteur de l'évangile dit de S. Jean n'aurait pas connu l'Eucharistie. Assertion qui touche à l'absurde, puisque S. Paul, dans une lettre universellement reconnue comme authentique, 1 Cor. 11, narre lui-même tout au long la cène eucharistique, et puisque les Actes, également  antérieurs au quatrième évangile, nous donnent la célébration des saints mystères comme une pratique universelle de l’Église.  - Le diable. S. Jean commence par désigner l'instigateur premier et principal du déicide : un crime si horrible ne pouvait provenir que de Satan. Voyez le verset 27 et comp. Luc. 22, 3.  - Ayant déjà mis (plus énergiquement encore dans le grec, ayant jeté, lancé) dans le cœur. Α coup sûr il ne s'agit pas du cœur du démon, comme le veulent plusieurs exégètes contemporains, mais du cœur de Judas. La locution “ mettre dans le cœur ” semble dire un peu plus que “ mettre dans l'esprit “ ; elle indiquerait l'acquiescement libre du traître à la suggestion de Satan (Olshausen). Voyez, 6, 65, la première indication de la trahison de Judas (déjà).  - Judas Iscariote, fils de Simon. L'apôtre infidèle est distingué de S. Jude par son nom patronymique et par l'indication de son pays d'origine (Iscariotœ). Voyez, sur ce dernier point, l'Évangile selon S. Matthieu, ρ. 195.

Jean chap. 13 verset 3. - Jésus, sachant que le Père avait remis toutes choses entre ses mains, et qu'il était sorti de Dieu, et qu'il retournait à Dieu... - Une autre science de Jésus, supérieure encore à celle du v. 1, est ici décrite par l'écrivain sacré. Nous voyons par là que le Sauveur agissait dans la pleine et entière connaissance de sa dignité infinie. “ Ayant l’intention de parler de la si grande humilité du Seigneur, il a voulu d’abord attirer l’attention sur sa majesté seigneuriale ”. S. Augustin,, h. l. - Trois détails de cette science sont relevés tour à tour. 1° Jésus connaît la communication ineffable que son divin Père lui a faite de sa toute-puissance : le Père avait remis toutes choses (tout sans exception) entre ses mains. C'est une autorité souveraine, un pouvoir absolu qu'il a dès à présent “ dans ses mains ”. Remarquez cette locution pittoresque, déjà employée précédemment, 3, 35. Comp. Aussi 17, 2 ; Matth. 11, 27 ; Eph. 1, 22 ; Phil. 2, 9-11. L'emploi du temps passé, “ avait remis ”, est pareillement à noter, surtout à ce moment où Jésus va paraître si faible et comme abandonné par son Père. Il n'est pas question d'une future transmission de pouvoirs, mais d'une puissance déjà et irrévocablement concédée. - 2° Jésus connaît son origine et sa mission, l'une et l'autre divines : Il était sorti de Dieu. Cf. 3, 31, et surtout 8, 42. - 3°  Jésus connaît sa prochaine glorification dans le ciel : Il retournait à Dieu. Son œuvre de rédemption accomplie, il ira bientôt (dans le texte grec, au présent et avec un adverbe exprimant l'ascension) se rasseoir à la droite de Dieu le Père, pour y jouir d'une splendeur et d'un bonheur éternels.

Jean chap. 13 verset 4. - ... se leva de table et ôta ses vêtements ; et ayant pris un linge, il le mit autour de sa taille. - Après ce beau et solennel exorde, l'écrivain sacré passe à sa narration non moins belle. “ Cet exemple du Christ, unique en son genre, l’évangéliste le décrit avec un soin tout particulier ”, dit excellemment Maldonat. Phrases courtes correspondant à chaque acte, particularités détaillées et dramatiques qui peignent les diverses phases de la scène de manière à la faire revivre pour le lecteur, emploi fréquent et pittoresque du temps présent : toutes ces choses rendent le récit extrêmement intéressant, sans parler de l'intérêt autrement grand encore de l'action du Sauveur. “ Se leva ” : Jésus était à demi couché sur un triclinium (voyez la note du v. 23) ; il se lève pour procéder au lavement des pieds. - Ôta ses vêtements : c'est-à-dire l'ample pièce d'étoffe qu'il portait pardessus sa tunique d'après la mode de l'Orient. Voyez notre Atlas archéologique de la Bible, pl. Ι, fig. 5, 8, 17,  etc., et l’Évangile selon S. Luc, p. 169. Ce vêlement l'eût gêné dans l'acte qu'il se proposait d'accomplir ; on l'enlevait d'ordinaire avant de se mettre au travail. Le pluriel est employé pour le singulier, ainsi qu'il arrive quelquefois en hébreu pour le mot équivalent, הלמש (Ruth, 3, 3; Ps. 22, 19). - Ayant pris un linge : une serviette de “ lin ”, pour essuyer les pieds des Douze après les avoir lavés. - Il le mit autour de sa taille. Dans sa condescendance ineffable, Jésus n'omet rien de ce qui caractérise la servitude. Cf. Luc. 17, 8. C'est ainsi que Suétone (Calig. c. 26) et d'autres classiques (voyez les citations dans Kuinoel, h. l.) nous montrent les serviteurs de leur temps, sur le point de faire un travail, se ceignant d'un linge autour des reins. Relisez maintenant le verset qui précède, et comparez Ρhil. 2, 6-7: “ ayant la condition de Dieu, …,  il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur... ”.

Jean chap. 13 verset 5. - Puis, il versa de l'eau dans un bassin, et commença à laver les pieds de ses disciples, et à les essuyer avec le linge qu’il avait autour de la taille. - Puis il versa de l’eau dans un bassin. Le bassin de cuivre a toujours fait partie du mobilier des maisons orientales, pour ce même usage. Voyez encore notre Atlas archéologique de la Bible, pl. 17, fig. 4, 5, 6, et comp. 4 Reg. 3, 11. - Il commença à laver les pieds... D'ordinaire, les serviteurs rendaient cet office à leur maître avant le repas ou en d'autres circonstances, ainsi que le disent les Rabbins : “ Parmi les hommes, c'est le rôle de l'esclave de laver son seigneur ; mais il n'en est pas ainsi pour Dieu ”, ajoutent-ils comme s'ils avaient eu à la pensée cette action de Jésus. Cf. Lightfoot, Horæ hebr. h. l. Voyez, à propos de cette coutume, Gen. 18, 4 ; 19, 2 ; Jud. 19, 21 ; Luc. 7, 44, etc. On ne rencontre qu'en cet unique passage de S. Jean le verbe pittoresque “ il commença ”, employé si fréquemment par les trois premiers évangélistes. Les convives avaient les pieds nus selon l'usage, et appuyés sur la partie extérieure du divan. Voyez l'explication du v. 23 et notre commentaire de Luc. 7, 36.  - Qui n'a vu, dans l'original ou d'après des reproductions, quelques-uns des chefs-d’œuvre inspirés à nos peintres et sculpteurs chrétiens par cet émouvant épisode ? Voyez Grimouard de S. Laurent, Guide de l'art chrétien, t. 4, p. 275 et suiv. Giotto, fra Angelico, Valentin, Nic. Poussin ont des tableaux et des fresques particulièrement remarquables. Il faut noter aussi, dans l'admirable liturgie du jeudi saint, la reproduction annuelle et vivante du lavement des pieds.

Jean chap. 13 verset 6. - Il vint donc à Simon-Pierre. Et Pierre lui dit : Vous, Seigneur, vous me lavez les pieds ? - Il vint donc à Simon-Pierre. Ici, les interprètes ouvrent une discussion, pour déterminer l'apôtre auquel Jésus aura lavé tout d'abord les pieds. Α prendre à la lettre les paroles du verset 5, Notre Seigneur avait opéré cette humble cérémonie sur plusieurs disciples avant d'arriver à S. Pierre. S. Jean Chrysostome, Euthymius, Messmer, Α. Maier, etc., se décident en faveur de cette opinion, qui semble en outre confirmée par les mots “ il vint donc ”. Ce fut ensuite le tour de Simon : telle serait la signification naturelle et obvie. S. Augustin, et après lui un très grand nombre de commentateurs (Cornelius a Lapide, Maldonat, Calmet, Jansenius, Rosenmüller, Βisping, etc.), préfèrent donner à la phrase “ Il commença à laver les pieds de ses disciples ” (v. 5) le sens général de “ Il se procure ce qu’il faut  pour laver et essuyer ”. (Jansenius) ; ce qui leur permet de supposer ensuite que Jésus se serait approché en premier lieu de S. Pierre pour lui laver les pieds, la narration détaillée ne commençant, disent-ils, qu'avec le v.6.  Ils ajoutent que, de la sorte, on explique mieux la résistance et les protestations du prince des apôtres, aucun exemple antérieur n'ayant existé pour l'encourager et le calmer. Ajoutons nous-même, car nous adoptons aussi ce sentiment, que Simon-Pierre occupant la seconde place sur le divan de son Maître (vv. 23 et 24), il était dans l'ordre que celui-ci commençât par lui. Du reste, la primauté de S. Pierre est tout à fait indépendante de ce détail.  - Pierre lui dit. Un beau dialogue s'engage (vv. 6-10), dans lequel nous retrouvons la foi vive, la profonde humilité, et en même temps l'entrain et l'ardeur qui caractérisent S. Pierre. - Vous, Seigneur, vous... Les deux pronoms sont mis en avant, et opposés l'un à l'autre par emphase. Cf. Matth. 3, 14. Vous, mon Seigneur et Maître ; moi, pécheur et votre pauvre serviteur.  - …me lavez les pieds. Dans le sens de : Voudriez-vous donc, de vos mains bénies, me laver les pieds, me rendre le plus humble des services (Beelen, Grammat. græcitatis Ν. Τ., p. 280) ? Mais un tel acte serait inconvenant de votre part ! Par conséquent, “ éloignez-vous de moi ”, bien plus encore qu'après la première pêche miraculeuse, Luc. ν, 8.

Jean chap. 13 verset 7. - Jésus lui répondit : Ce que je fais, tu ne le sais pas maintenant, mais tu le sauras plus tard. - Le Sauveur rassure doucement son apôtre en l'instruisant.  - Ce que je fais, tu ne le sais pas. Jésus aussi établit une opposition emphatique entre les deux pronoms. Tu ignores pour le moment, lui dit-il, la portée et la signification morale de mon acte, et c'est pour cela que tu veux l'empêcher ; mais bientôt, quand je t'aurai fourni les éclaircissements nécessaires, tu comprendras ; en attendant, obéis-moi. -  Tu le sauras plus tard paraît faire allusion aux vv. 13 et ss., et désigner par conséquent un très prochain avenir. Dans le texte grec, à l'idée exprimée tour à tour par “ ne sais pas ” et “ sais ” correspondent deux verbes différents. Le dernier marque une science empirique, acquise peu à peu (voyez le v. 14), tandis que le premier s'emploie d’une connaissance qui est complète immédiatement.

Jean chap. 13 verset 8. - Pierre lui dit : Vous ne me laverez jamais les pieds. Jésus lui répondit : Si je ne te lave pas, tu n'auras pas de part avec moi. - L'apôtre s'opiniâtre dans la résistance, sans tenir compte de la leçon du Maître. - Vous ne me laverez jamais les pieds. Quelle énergie de négation ! Jamais, non, jamais, je ne souffrirai que vous me laviez les pieds.  - Jésus lui répondit... Cette fois, Jésus prend un ton sévère et menaçant : Si tu continues de t'opposer à ma démarche tu n’auras pas de part avec moi. La locution “ avoir part avec ” est assez fréquente dans l'Ancien Testament (Cf. Jos. 22, 24-25 ; 4 Reg. 20, 1, etc.) ; le Nouveau ne l'emploie que deux fois, ici et Apoc. 20, 6. Elle signifie : être en communion avec quelqu'un. Jésus annonce donc catégoriquement à Pierre qu'il sera exclu de sa communion, de son amitié, s'il continue de se montrer rebelle. Quels rapports d'intimité pourraient exister entre un disciple et son maître, les volontés de celui-ci n'étant pas rigoureusement accomplies par celui-là ?

Jean chap. 13 verset 9. - Simon-Pierre lui dit : Seigneur, non seulement mes pieds, mais aussi les mains et la tête. - L'ardent apôtre (S. Jean Chrys.) est bien obligé de céder, car à aucun prix il ne consentirait à vivre séparé de Jésus ; tout, plutôt qu'une si cruelle rupture! Cf. 6, 69. Mais, comme le dit S. Cyrille, Pierre cède à sa façon accoutumée, en passant d'un extrême à l'autre. Excusons-le pourtant, car ce double excès provenait de la force de son amour. “ C'est bien ici, écrit un autre commentateur, le Pierre qui s'élance sur les eaux, et qui crie l'instant d'après : Je péris ; qui frappe de l'épée, et qui prend la fuite ; qui pénètre chez le grand prêtre (Caïphe), et qui renie. La concordance parfaite de ces traits disséminés et l'image pleine de vie qui en résulte prouvent admirablement, dans ce cas comme dans tous les autres, la pleine réalité de l'histoire évangélique ” (Godet). Voyez Luthardt, in h. l. - Non seulement les pieds. Non seulement il accepte maintenant avec enthousiasme la condition imposée, mais il offre encore à Jésus les mains et la tête ; comme si un nouveau degré d'union avec son Maître devait résulter de chaque partie de son corps qu'il laisserait laver par surérogation. L'intention généreuse ne raisonne pas.

Jean chap. 13 verset 10. - Jésus lui dit : Celui qui s'est baigné n'a plus besoin que de se laver les pieds, car il est pur tout entier. Et vous, vous êtes purs, mais non pas tous. - Α son tour, Jésus refuse d'accepter. Α quoi bon, dit-il, une ablution si complète, lorsqu'on en a fait de toutes récentes ? Dans ce cas, il suffit de se laver les pieds. Pour bien comprendre la pensée du Sauveur, il faut se rappeler que les anciens, et les Juifs surtout, prenaient des bains fréquents et qu'ils se lavaient les mains plus fréquemment encore, tandis qu'ils marchaient chaussés de simples sandales, lesquelles ne garantissaient qu'imparfaitement les pieds de la boue et de la poussière du chemin. Or l'expression celui qui s’est baigné désigne un lavage de tout le corps, tandis que le verbe employé ensuite se laver les pieds indique seulement une lotion partielle, un bain de pieds. Voyez Cramer, Biblischtheolog. Wœrterbuch der neutestamenti. Græcitæt, 3° édit., ρ. 520, et Trench, Synonymes du Ν. Τ., p. 184 et ss. de la trad. française. Le latin manquait de mots pour établir cette nuance délicate.  - Car il est pur tout entier : à part les pieds, toutefois, comme il vient d'être dit ; et c'est précisément pour cela que Jésus désirait les laver. Α coup sûr, le divin Maître tenait ici un langage symbolique ; toute la scène, du reste, ainsi que le contexte et la tradition nous l'enseignent, était une figure dans la pensée de N.-S. Jésus-Christ. Il voulait marquer d'une manière expressive, spécialement en vue de la sainte Eucharistie, qu'il allait instituer et distribuer aux siens, la nécessité d'une constante purification morale, destinée à laver les fautes légères, alors même qu'on a le bonheur d'être en état de grâce. S. Augustin fait une belle application de ce passage à tous les chrétiens (Traité 56 sur S. Jean, 4) : “ Bien que l’homme soit lavé tout entier dans le baptême... quand ensuite il vit au milieu des affaires humaines, il est obligé de marcher sur la terre. Alors les affections terrestres sans lesquelles il est impossible de vivre en cette vie mortelle sont comme les pieds par lesquels les choses humaines entrent en contact avec nous, et elles nous touchent... Chaque jour celui qui intercède pour nous nous lave les pieds ; et chaque jour nous avouons que nous avons besoin de nous laver les pieds, c’est-à-dire de redresser même nos démarches spirituelles, puisque dans l’oraison dominicale nous disons :  Pardonnez-nous nos offenses ”. - Et vous, vous êtes purs. Jésus applique aux apôtres sa locution proverbiale. Vous êtes, vous, sans grave souillure ; il suffit de laver vos pieds, c'est-à-dire de vous purifier de transgressions légères. - Mais non pas tous. Restriction douloureuse, que l'évangéliste lui-même commentera au verset suivant. C'était un avertissement donné par Jésus au traître à mots couverts (Fouard). Cf. 6, 71. Les onze apôtres demeurés fidèles durent à peine y faire attention sur l’heure ; mais ils en furent frappés après l'accomplissement.

Jean chap. 13 verset 11. - Car il savait quel était celui qui le trahirait ; c'est pourquoi il dit : Vous n'êtes pas tous purs. - Il savait : d'une science surnaturelle, ainsi qu'aux vv. 1 et 3. Le regard divin de Jésus scrutait jusqu'au plus profond du cœur de Judas. - Celui qui le trahirait. Dans le texte grec, au présent : celui qui, en cet instant même, était tout occupé de son noir projet de trahison. - C’est pourquoi il dit... Il y a une emphase manifeste dans cette formule, et dans la répétition de la prophétie : vous n’êtes pas tous purs.

Jean chap. 13 verset 12. - Après qu'il leur eut lavé les pieds, et qu'il eut repris ses vêtements, s'étant remis à table, il leur dit : Savez-vous ce que je vous ai fait ? - Nous abordons la deuxième partie du récit (vv. 12-20), qui contient l'explication authentique du motif que le Sauveur s'était proposé en lavant les pieds de ses apôtres. Il leur laissait, dit-il, un grand exemple à imiter. - Après qu’il eut lavé les pieds. C'est encore, dans le grec, le verbe νίπτειν (laver), lequel est employé huit fois entre les versets 5 et 14. Interrompu par l'incident qu'avait occasionné la protestation de S. Pierre, Jésus reprit et acheva son humble et touchant ministère. - Il reprit ses vêtements : c'est-à-dire son manteau, conformément à la note du v. 4. De nouveau le récit devient vivant et pittoresque. - S’étant remis à table (ανέπεσεν, le mot si souvent usité dans les évangiles pour désigner l'attitude que les anciens prenaient à table).., il leur dit. Tous les disciples se taisent, absorbés qu'ils sont par l'étonnement où les avait plongés l'action de leur Maître : celui-ci reprend la parole pour leur donner le renseignement annoncé plus haut (v. 7). - Savez-vous ce que je vous ai fait ?  Phrase générale d'introduction, avec un tour interrogatif destiné à provoquer davantage l'attention de l'auditoire. Jésus insistera sur la profonde humilité de son acte, afin de mieux porter ses apôtres à l'imiter, car ce n'est pas sans peine que l'on consent à s'abaisser.

Jean chap. 13 verset 13. - Vous m'appelez Maître et Seigneur ; et vous dites bien, car je le suis. - Vous (avec emphase) m’appelez... Le Sauveur va rappeler aux apôtres un menu détail de leur vie quotidienne. Α chaque instant, en lui adressant la parole, ils lui donnaient ces deux titres qui marquaient leurs relations réciproques : Maître, Seigneur (dans le texte grec : ό διδασκαλος, ό κύριος, avec l'article, pour signifier le Maître et le Seigneur par antonomase). Comp. Matth. 23, 8. Deux noms, du reste, que les docteurs juifs recevaient ordinairement à cette époque de la part de leurs disciples. Voyez Wünsche, Neue Beitræge zur Erlæuterung der Evangelien aus Talmud, p. 551. Le premier équivaut en hébreu à יבר (Rabbi) ; le second à רמ (Mar) ou à ארומ (Μοré) ; celui-ci représente la science et la sagesse ; celui-là la puissance et l'autorité : disciples et serviteurs sont les deux expressions corrélatives. - Et vous dites bien, car je le suis. Votre conduite correspond à la parfaite réalité. Avec quelle pleine et admirable conscience de son haut rôle N.-S. Jésus-Christ s'exprime toujours dans l'évangile, et tout spécialement ici ! Il s'est humilié profondément, mais sans oublier sa nature supérieure.

Jean chap. 13 verset 14. - Si donc je vous ai lavé les pieds, moi, le Seigneur et le Maître, vous devez aussi vous laver les pieds les uns aux autres... - Si donc... Jésus tire la conclusion de son raisonnement. - Je vous ai lavé les pieds, moi, le Seigneur et le Maître... Tout rehausse encore et accentue la pensée : le pronom mis en avant, la répétition des titres, leur renvoi à la fin de la phrase, “ Seigneur ” placé le premier cette fois comme le plus important des deux. Détails minutieux, si l'on veut, mais desquels se dégage la vivacité du style évangélique. - Vous. Même emphase que dans “ moi ” : vous à plus forte raison, puisque vous êtes égaux entre vous. - Devez aussi... Le verbe grec, όφείλετε, exprime une dette proprement dite. Mais évidemment Notre Seigneur, ici comme en beaucoup d'autres endroits, ne voulait pas parler d'une obligation absolue au point de vue restreint d'un simple lavement des pieds. - Vous laver les pieds..., indépendamment de l'interprétation littérale qui n'a pas été négligée par l’Église (Cf. 2 Τim. 5, 10 ; S. Ambr. De Mysteriis, c. 6 ; Durandus, De Divin. Offic., lib. 6, c. 75 ; Kraus, Real Encyclopædie der Christ. Alterthümer, t. 1, p. 546 et ss., etc.), est surtout un symbole de la charité fraternelle, de la parfaite condescendance que les disciples de Jésus sont tenus de pratiquer les uns à l'égard des autres. Une coutume très usitée de l'Orient devient ainsi un emblème pour les chrétiens du monde entier.

Jean chap. 13 verset 15. - car je vous ai donné l'exemple, afin que ce que je vous ai fait, vous le fassiez aussi. - La particule “ car ” relève, comme le “ donc ” qui précède (v. 14), la conséquence de l'acte du Sauveur. L’exemple : ce qu'on met sous les yeux, un modèle. Quel archétype sublime et tout divin nous avons en Jésus !  - Afin que ce que je vous ai fait. Dans le texte grec, καθως : “ comme, à la manière de ”. Notre Seigneur veut qu'on prenne l'esprit et non la lettre stricte de sa recommandation. Il faut imiter son exemple.  - Vous le fassiez aussi. Il y a de nouveau une antithèse emphatique entre “ je ”  et “ vous ”, entre “ de même que ” et “ ainsi ”.

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