15Un de ceux qui étaient à table avec Jésus, ayant entendu ces paroles, lui dit : Heureux celui qui mangera du pain dans le royaume de Dieu ! 16Alors Jésus lui dit : Un homme fit un grand souper, et invita de nombreux convives. 17Et à l’heure du souper, il envoya son serviteur dire aux invités de venir, parce que tout était prêt. 18Mais tous, unanimement, commencèrent à s’excuser. Le premier lui dit : J’ai acheté une terre, et il est nécessaire que j’aille la voir ; je t’en prie, excuse-moi. 19Le second dit : J’ai acheté cinq paires de bœufs, et je vais les essayer ; je t’en prie, excuse-moi. 20Et un autre dit : J’ai épousé une femme, et c’est pourquoi je ne puis venir. 21A son retour, le serviteur rapporta cela à son maître. Alors le père de famille, irrité, dit à son serviteur : Va promptement sur les places et dans les rues de la ville, et amène ici les pauvres, les estropiés, les aveugles et les boiteux. 22Le serviteur dit ensuite : Seigneur, ce que vous avez commandé a été fait, et il y a encore de la place. 23Et le maître dit au serviteur : Va dans les chemins et le long des haies, et contrains les gens d’entrer, afin que ma maison soit remplie. 24Car, je vous le dis, aucun de ces hommes qui avaient été invités ne goûtera de mon souper.
Sur la non identité de cette parabole avec celle que nous lisons au chap. 22 de S. Matthieu, vv. 1 et ss., voyez notre explication du premier Évangile, p. 420. Sans doute, elles représentent l'une et l'autre le royaume des cieux sous l'emblème d'un festin auquel un grand nombre d'hommes sont invités, et dont beaucoup s'abstiennent d'une manière pleine d'irrévérence. Mais, indépendamment des circonstances de temps et de lieu, qui diffèrent certainement, « là s'arrête le parallélisme. Dans S. Matthieu, le festin est donné par un roi, les invitations sont rejetées avec dédain, ce qui constitue un acte de rébellion, lequel est consommé par le meurtre des serviteurs, mais est bientôt puni par la mort des rebelles ; les bons et les mauvais sont réunis dans la salle du festin, et, finalement, un des convives est mis à la porte… parce qu'il ne s'est pas revêtu d'une robe nuptiale. Ici, au contraire, c'est un homme privé qui donne le repas ; les invitations sont déclinées avec quelque apparence de respect, de façon à dénoter plutôt l'indifférence qu'un antagonisme ouvert ; le châtiment ne consiste que dans l'exclusion des premiers invités…; il n'y a pas la moindre trace d'un incident analogue à celui de l'hôte dépourvu de vêtement nuptial », L. Abbott, The Gospel according to Luke, p. 87.
Luc chap. 14 verset 15. - Un de ceux qui étaient à table avec Jésus, ayant entendu ces paroles, lui dit : Heureux celui qui mangera du pain dans le royaume de Dieu ! - Un de ceux qui étaient à table… L'occasion de la parabole est rapidement indiquée par cette petite introduction historique. - L'exclamation Heureux celui qui mangera du pain ... se rattachait d'une manière assez naturelle aux dernières paroles de Jésus (cfr. v. 14) : elle y ajoutait la métaphore bien connue, qui compare le bonheur éternel des cieux à un joyeux festin. Voyez 23, 29 ; Matth. 8, 11 ; Apoc. 19, 9. Sortait-elle spontanément d'un cœur pieux et sincère ? Ou bien n'était-ce qu'un expédient habile pour détourner la conversation d'un sujet qui devait être peu agréable pour la plupart des assistants ? Il est assez malaisé de le déterminer avec certitude. Déjà les anciens exégètes étaient en désaccord sur ce point : aujourd'hui les voix se partagent de la même manière, et tandis que les uns, prenant en mauvaise part les paroles de l'interrupteur, les regardent presque comme une platitude (Farrar), les croient tout à fait hors de saison (Stier), les autres y voient une marque de joyeux enthousiasme (Olshausen) et de vive sympathie pour Jésus (Trench). Extérieurement, rien ne montre qu'elles fussent dictées par l'hypocrisie ; mais la défiance est bien permise quand il s'agit des relations de la secte pharisaïque avec Notre-Seigneur.
Luc chap. 14 verset 16. - Alors Jésus lui dit : Un homme fit un grand souper, et invita de nombreux convives. - En toute hypothèse Jésus ne se laissa ni distraire, ni troubler par l'exclamation de ce convive. Il saisit au contraire l'occasion pour donner à toute l'assemblée une troisième leçon empruntée, comme les deux précédentes, à la circonstance du moment. - Un homme. « Cet homme est Dieu le Père, selon que les images sont configurées à la ressemblance de la réalité ». - Il y a une emphase visible dans les adjectifs « grand, nombreux », qui relèvent la richesse du festin, la multitude des invités, c'est-à-dire, d'un côté, la munificence avec laquelle Dieu traitera ses élus, de l'autre, l'infinie bonté qui lui fait offrir le salut à tous les hommes. Mais, directement et d'après le contexte, les « nombreux » appelés les premiers sont les chefs de la théocratie juive (Cfr. S. Cyrille, in Cat. S. Thom.) ; le « grand festin » auquel on les invite représente le royaume du Messie, l'Église chrétienne, soit ici-bas, soit dans son éternelle consommation.
Luc chap. 14 verset 17. - Et à l’heure du souper, il envoya son serviteur dire aux invités de venir, parce que tout était prêt. - Nous avons déjà mentionné ailleurs (Evang. selon S. Matth. p. 241) la coutume orientale qui consiste à lancer, au moins dans les grandes occasions, plusieurs invitations consécutives. La dernière a lieu au moment même du festin sous une forme très pressante. Venez, car le repas est prêt ! Crient les serviteurs de l’amphitryon dans les villes syriennes, à la porte des invités. Voyez Thomson, the Land and the Book, 1876, p. 125 ; Rosenmüller, Neues u. alt. Morgenland, t. 5, p. 192 et ss. Ici, le serviteur n'est autre que Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui a daigné prendre par amour pour nous la forme d'un esclave, Phil. 2, 7. On peut aussi lui associer S. Jean-Baptiste et les Apôtres, attendu qu'ils forment ensemble comme un tout moral ; mais c'est surtout de sa personne divine qu'il s'agit, car il annonçait avec une autorité et avec un zèle incomparables que tout était prêt.
Luc chap. 14 verset 18. - Mais tous, unanimement, commencèrent à s’excuser. Le premier lui dit : J’ai acheté une terre, et il est nécessaire que j’aille la voir ; je t’en prie, excuse-moi. - Le divin narrateur appuie évidemment sur « unanimement » et sur « tous » ; car il est frappant de voir tous les invités s'excuser, c'est-à-dire s'abstenir, et il n'est pas moins étonnant qu'ils le fassent tous, selon l'interprétation la plus probable du texte grec, d'un seul cœur, comme par suite d'une entente. - Jésus-Christ signale, par manière d'exemple, trois des excuses qui furent alléguées. La première consistait dans le récent achat d'un domaine, ou même, selon le sens ordinaire en grec du mot terre, d'un simple champ, que l'acquéreur voulait visiter au plus vite : non sans doute qu'il l'eût acheté sans mais il avait hâte d'y pénétrer en maître pour la première fois, de le parcourir avec toute la joie qu'éprouve un nouveau propriétaire quand il contemple un immeuble après lequel il a longuement soupiré et que souvent il n'a pu obtenir qu'en triomphant de mille difficultés.
Luc chap. 14 verset 19. - Le second dit : J’ai acheté cinq paires de bœufs, et je vais les essayer ; je t’en prie, excuse-moi. - Seconde excuse : Une emplette si importante ne mérite-t-elle pas qu'on aille immédiatement s'assurer de sa valeur ? Il ne m'est donc pas possible d'assister à votre repas.
Luc chap. 14 verset 20. - Et un autre dit : J’ai épousé une femme, et c’est pourquoi je ne puis venir. - Si les excuses alléguées précédemment partaient d'un amour exagéré pour les biens de ce monde, la troisième provenait de la concupiscence de la chair, « qui entrave de nombreuses personnes » ajoute S. Augustin, de Verb. Dom. Serm. 33. Il est remarquable que celui qui la profère se montre dans son langage plus arrogant que les deux autres invités, comme l'a noté S. Grégoire, Hom. 36 in Evang. : « Celui qui, à cause d’une maison de campagne ou d’un bœuf de labour, refuse de participer au banquet de celui qui l’a invité mêle à son refus quelques paroles de politesse. Car, quand il a dit je te prie, la modestie résonne dans sa voix ». Oui, au moins dans la voix, quoique en refusant de venir, il se montrait méprisant dans son action. Le second se mettait pourtant plus à l'aise que le premier, car, tout en s'excusant, il se contentait de dire : Je pars, sans indiquer qu'il agissait d'après une nécessité vraie ou supposée (v. 18, il est nécessaire que …). Quant au troisième, il dit tout court, sans la moindre formule courtoise pour pallier son refus : Je ne puis venir ; lisez : Je ne veux pas y aller ! Après tout, si la Loi juive (Deut. 24, 5) dispensait les nouveaux mariés du service militaire, pourquoi ne se seraient-ils pas exemptés d'assister à un festin ? Comparez ce mot prononcé par Crésus en vue d'obtenir que son fils n'assistât pas à la grande chasse officielle qui eut pour lui une si fatale issue : « Ne me parlez pas davantage de mon fils ; je ne puis l'envoyer avec vous. Nouvellement marié, il n'est maintenant occupé que de ses amours... » (Hérodote, 1, 36). Un exégète allemand, Herberger, a supposé d'une manière bien ingénue que les trois invités de la parabole figuraient, dans l'intention du Sauveur, les trois sectes juives de ces temps, « les Esséniens adonnés à l'agriculture, les Pharisiens semblables à des taureaux violents et superbes, les Sadducéens charnels ». Il y a plus de vérité dans ce distique d'Hildebert (cité par Trench, Notes on the Parables) :
« La maison de campagne, les bœufs, l’épouse exclurent du banquet les appelés.
Le monde, les soucis, la chair ferment le ciel aux renés (baptisés)
Luc chap. 14 verset 21. - A son retour, le serviteur rapporta cela à son maître. Alors le père de famille, irrité, dit à son serviteur : Va promptement sur les places et dans les rues de la ville, et amène ici les pauvres, les estropiés, les aveugles et les boiteux. - Quand il eut appris toutes ces choses, le « père de famille », comme on l'appelle maintenant, éprouva une juste colère. Sans doute les excuses qu'on lui avait transmises étaient jusqu'à un certain point plausibles en elles-mêmes : aucune du moins n'était directement mauvaise ; mais elles étaient si tardives, n'arrivant qu'à l'heure du repas ! Et puis, ne consistaient-elles pas toutes en des intérêts mondains, qui devaient céder la place aux intérêts spirituels mis en cause dans notre parabole ? Il y avait une véritable impudence à les présenter ; on ne pouvait les recevoir sans affront. Néanmoins, après un premier mouvement d'irritation, le père de famille semble oublier les insulteurs, pour ne songer qu'au moyen de trouver promptement d'autres convives. Sa résolution est bientôt prise : Va promptement sur les places…, dit-il à son serviteur ; le temps presse, puisque tout est prêt (v. 17). Il l'envoie sur les places et aussi dans les rues, dans les affreuses petites rues de l'Orient, à travers lesquelles un cavalier ne peut souvent passer qu'à grand peine. Le mot de la ville est important pour l'application de la parabole, car il montre que le Seigneur va prendre encore dans le sein d'Israël les convives destinés à remplacer les invités indignes : « la ville » représente en effet d'une manière métaphorique la théocratie juive. Toutefois, au lieu des Pharisiens et des Sadducéens, des Scribes et des prêtres qui ont refusé de venir, il appelle maintenant les pauvres, les estropiés, les aveugles et les boiteux, par lesquels sont figurées les brebis égarées de la maison d'Israël, les publicains et les pécheurs et l'ensemble du peuple. A part une légère interversion dans les derniers mots (du moins d'après la Vulgate et les meilleurs manuscrits grecs, B, D, F, K, L, Sinaït.), l'énumération est ici la même qu'au v. 13, comme si Notre-Seigneur voulait nous montrer une réalisation toute céleste du conseil qu'il avait donné précédemment.
Luc chap. 14 versets 22 et 23. - Le serviteur dit ensuite : Seigneur, ce que vous avez commandé a été fait, et il y a encore de la place. 23Et le maître dit au serviteur : Va dans les chemins et le long des haies, et contrains les gens d’entrer, afin que ma maison soit remplie. - Nous venons de voir la colère de l'hôte offensé faire place à un sentiment de profonde bienveillance ; mais voici que cette bonté, car c'est la bonté divine, se manifeste sous une forme vraiment incomparable. Après quelque intervalle, le serviteur fidèle et intelligent accourt auprès de son maître, et lui raconte en quelques mots comment il a exécuté ses ordres. Mais, ajoute-t-il non sans emphase, il y a encore de la place. Que faut-il faire pour combler les vides ? La réponse à cette demande tacite ne se fait pas attendre : Désormais, ne te borne pas à parcourir les rues de la ville, mais va dans les routes qui conduisent du dehors à la cité, va même dans les modestes « sentiers qui longent les haies de la campagne » (Reuss) et amène bon gré mal gré tous ceux que tu rencontreras, contrains les gens d'entrer. Cette fois, tout le monde en convient, il en s'agit plus des Juifs, mais des Gentils, auxquels le Sauveur prédit ici de la façon la plus aimable leur conversion au Christianisme. Ils forment la troisième classe des invités de notre parabole. «Contrains » ne contient évidemment aucun appel à la violence extérieure. La coaction dont parle le père de famille est celle que Cicéron (ad Din. 5, 6) définit si bien : « Prêche la parole. Insiste en temps opportun et importun. Argumente, supplie, morigène en toute patience et doctrine ». Cfr. Luc. 24, 29 ; Act. 16, 15. C'est celle que S. Paul recommande à Timothée : « Émouvoir quelqu’un par des raisons, des arguments, même par des prières souvent répétées ». C'est celle à laquelle l'Église fait allusion dans cette belle prière : « Toi qui nous es propice, contrains nos volontés rebelles à se tourner vers toi ». Quoi que disent les protestants, les catholiques n'en connaissent pas d'autre.
Luc chap. 14 verset 24. - Car, je vous le dis, aucun de ces hommes qui avaient été invités ne goûtera de mon souper. - Terrible conclusion. Les mots je vous le dis ont fait croire à certains commentateurs que Jésus la formula en son propre nom, s'adressant à toute l'assemblée, puisque le dialogue n'avait eu lieu jusque là qu'entre le père de famille et un seul serviteur. Mais il est plus probable qu'il faut regarder cette phrase finale comme faisant encore partie de la parabole. Cela ressort de l'expression de mon souper, d'après laquelle l'hôte figuratif semble être toujours en scène. Au reste, le pluriel « vous » s'explique par la présence soit des autres serviteurs, soit des nouveaux convives. Mais la sentence retombait quand même en plein sur les Pharisiens qui entouraient alors Notre-Seigneur.