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16. Ce qu'il en coûte pour suivre Jésus. 14, 25-35.

25Or de grandes foules marchaient avec Jésus ; et se tournant vers elles, il leur dit : 26Si quelqu’un vient à moi, et ne hait pas son père, et sa mère, et sa femme, et ses enfants, et ses frères, et ses sœurs, et même sa propre vie, il ne peut être mon disciple. 27Et celui qui ne porte pas sa croix, et ne me suit pas, ne peut être mon disciple. 28Car quel est celui de vous qui, voulant bâtir une tour, ne s’assied d’abord, et ne suppute les dépenses qui sont nécessaires, afin de voir s’il aura de quoi l’achever ; 29de peur qu’après avoir posé les fondements, il ne puisse l’achever, et que tous ceux qui verront cela ne se mettent à se moquer de lui, 30en disant : Cet homme a commencé à bâtir, et il n’a pu achever ? 31Ou quel roi, sur le point de faire la guerre à un autre roi, ne s’assied d’abord, afin d’examiner s’il pourra, avec dix mille hommes, marcher contre celui qui s’avance sur lui avec vingt mille ? 32Autrement, tandis que l’autre roi est encore loin, il lui envoie une ambassade, et lui fait des propositions de paix. 33Ainsi donc, quiconque d’entre vous ne renonce pas à tout ce qu’il possède ne peut être mon disciple. 34Le sel est bon ; mais, si le sel s’affadit, avec quoi l’assaisonnera-t-on ? 35Il n’est plus propre ni pour la terre, ni pour le fumier ; mais on le jettera dehors. Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende.

Luc chap. 14 verset 25. - Or de grandes foules marchaient avec Jésus ; et se tournant vers elles, il leur dit... - Autre préambule historique, servant d'introduction à un nouvel épisode du dernier grand voyage. Après la scène qui précède, Jésus s'est remis en marche dans la direction de Jérusalem. Des foules nombreuses se pressent sur ses pas, composées sans doute en grande partie de pèlerins qui se rendaient également à la capitale pour la prochaine fête. En apparence, tout ce peuple lui est profondément dévoué ; mais il sait, lui qui connaît les secrets des cœurs, combien, dans la plupart, l'affection pour sa divine personne est superficielle, de sorte qu'il suffira d'un léger coup de vent pour transformer cette foule inconstante. Et cependant l'heure est décisive, car on est à la veille de sa Passion : il faut donc que tous sachent à quel prix l'on devient et l'on reste vraiment disciple du Christ. C'est pourquoi il leur parle en termes énergiques, comme ce ministre qui disait à chacun de ses fonctionnaires, en des jours périlleux : « Êtes-vous prêt à sacrifier votre tête ? ». - Se tournant vers elles est un trait pittoresque. - Il leur dit. Nous trouvons trois parties dans cette courte mais importante instruction du Sauveur : 1° la leçon directe, vv. 26 et 27 ; 2° deux petites paraboles destinées à inculquer plus fortement la leçon, vv. 28-33 ; 3° la conclusion, exprimée au moyen d'une troisième comparaison, vv. 34 et 35.

Luc chap. 14 verset 26. - Si quelqu’un vient à moi, et ne hait pas son père, et sa mère, et sa femme, et ses enfants, et ses frères, et ses sœurs, et même sa propre vie, il ne peut être mon disciple. - C'est quelque chose assurément de venir à Jésus, de se mettre à la suite de Jésus, comme faisait ce bon peuple ; mais Notre-Seigneur s'inquiétait peu, surtout alors, d'avoir de simples compagnons de voyage, quelque attachement qu'ils lui témoignassent par ailleurs. A l'adhésion extérieure, il voulait à bon droit qu'on joignît l'adhésion intérieure, la seule réelle, et il en indique les conditions : conditions difficiles, puisqu'elles se résument dans l'abnégation la plus complète, et dans le sacrifice courageusement accepté. - Et ne hait pas… Le Sauveur nomme les êtres qui sont le plus chers à l'homme, un père, une mère, une épouse, des enfants, des frères, des sœurs, et, quoique la nature et Dieu nous fassent un devoir de les aimer tendrement, il nous commande de les haïr, sous peine de n'être pas chrétiens ; bien plus, à cette énumération déjà si étonnante, il ajoute un mot qui la rend plus étonnante encore : et même sa propre vie ; il veut que nous nous haïssions nous-mêmes ! Mais on comprend qu'il ne parle pas d'une haine absolue. C'est une manière hardie de nous signifier que nous devons être disposés à détester au besoin les objets auxquels nous tenons le plus, s'ils étaient pour nous un obstacle à la perfection chrétienne. Voyez Matth. 10, 37 et le commentaire de S. Jérôme. Mais quel langage, malgré cette restriction ! Comme il devait frapper, sous sa forme paradoxale, tous ceux qui entouraient alors Jésus ! Et comme il frappe encore tous ceux qui le méditent sérieusement !

Luc chap. 14 verset 27. - Et celui qui ne porte pas sa croix, et ne me suit pas, ne peut être mon disciple. - Après avoir exigé de ses disciples le renoncement poussé jusqu'à ses dernières limites, un amour devant lequel pâlit tout autre amour, Jésus leur indique, par une figure déjà bien forte, mais que sa mort ignominieuse devait rendre plus expressive encore, la vie de rudes sacrifices, de souffrances perpétuelles, qui est dans l'essence du christianisme : Celui qui ne porte pas sa croix… Cfr. 9, 23, Matth. 10, 38 ; 16, 24. Notez, dans la phrase ne peut être mon disciple, la place donnée par emphase au pronom possessif « mon ». De même vv. 26 et 33.

Luc chap. 14 verset 28. - Car quel est celui de vous qui, voulant bâtir une tour, ne s’assied d’abord, et ne suppute les dépenses qui sont nécessaires, afin de voir s’il aura de quoi l’achever. - Deux exemples admirablement choisis vont montrer maintenant à la foule enthousiaste qui suit Jésus à quelle humiliation, à quels dangers s'exposerait quiconque abandonnerait la foi chrétienne après l'avoir pendant quelque temps professée. Le premier est celui d'un constructeur imprévoyant, qui commence un édifice et se voit bientôt dans la honteuse impossibilité de le continuer, faute de moyens suffisants. - Quel est celui de vous… Le tour interrogatif et l'apostrophe directe donnent une grand vie à la pensée. « Car » établit la liaison entre ces deux petites paraboles et l'idée qui précède. - Voulant bâtir une tour. Nous ne croyons pas, malgré l'avis contraire de plusieurs interprètes, que le mot « tour » contienne la moindre allusion à la tour de Babel. Le mot grec correspondant a du reste une signification assez large et peut s'entendre en général d'une construction somptueuse et élevée. Quand donc on a une fois arrêté dans sa pensée le projet d'une construction, il est de la prudence la plus élémentaire de faire quelques sérieux calculs pour voir d'une part combien elle coûtera, d'autre part si l'on dispose de ressources suffisantes pour la mener à bonne fin. - Ne s'assied d'abord… détail pittoresque, destiné à mettre en relief le caractère grave, approfondi, des calculs. Les hommes pressés restent debout : au contraire, quand on s’assoit pour méditer sur une question, on témoigne déjà par cette seule attitude que l'on est décidé à prendre tout le temps nécessaire.

Luc chap. 14 versets 29 et 30. - De peur qu’après avoir posé les fondements, il ne puisse l’achever, et que tous ceux qui verront cela ne se mettent à se moquer de lui, 30en disant : Cet homme a commencé à bâtir, et il n’a pu achever ? - Motif pour lequel on ne doit entreprendre d'élever un édifice considérable qu'après avoir bien mesuré ses forces. On deviendrait l'objet de la risée publique, si l'on ne pouvait l'achever en entier. Rien de plus ridicule en effet que « ces bâtiments incomplets, ouverts à tous les vents et à toutes les pluies du ciel » (Trench. Cfr. Shakespeare, Henry 2, Act. 1, sc. 3), que la malignité du peuple nomme, et n'est-ce pas un peu son droit ?, la Folie d'un tel ou d'un tel. Quelle est la petite ville de province qui n'ait à raconter quelque histoire de ce genre ? Comme dit un proverbe allemand, cité par M. Schegg :

Engager les travaux, et ne réfléchir qu'ensuite,

A conduit plus d'un homme à de grandes souffrances.

Il n'en est pas autrement au moral et dans l'application. La perfection chrétienne est un palais splendide à construire (cfr. 6, 47 et ss. ; Matth. 7, 24-27 ; Eph. 2, 20-22 ; 1 Cor. 3, 9 ; 1 Petr. 2, 4, 5). Or, dit S. Grégoire de Nysse (in Cat. D. Thom.), « de même qu'il ne suffit pas d'une pierre pour construire une tour, de même il faut plus d'un commandement pour conduire l'âme à la perfection ». Par conséquent, que l'on suppute bien de quoi on est capable, avant de se faire disciple de Jésus. Quelle honte n'y aurait-il pas ensuite à revenir sur ses pas !

Luc chap. 14 verset 31. - Ou quel roi, sur le point de faire la guerre à un autre roi, ne s’assied d’abord, afin d’examiner s’il pourra, avec dix mille hommes, marcher contre celui qui s’avance sur lui avec vingt mille ?  - De plus, ainsi qu'il ressort du second exemple, à côté de la honte on trouverait le danger. La première comparaison avait été prise dans le domaine de la vie privée ; celle-ci est empruntée à la conduite d'un roi inexpérimenté, qui a follement engagé le bonheur et les intérêts de toute une nation dans une guerre imprudente. Elles se complètent mutuellement, présentant la même vérité sous deux aspects distincts, comme les paraboles du grain de sénevé et du levain (Matth. 13, 31-33), du trésor caché et de la perle (Matth. 13, 44-46), de la pièce neuve servant à rapiéceter des vêtements usés et du vin nouveau mis dans de vieilles outres (Matth. 9, 16 et 17). - Avec dix mille homme… contre… vingt mille. La lutte sera donc dans la proportion de deux contre un, c'est-à-dire tout à fait inégale, à moins que le premier roi n'ait des chances exceptionnelles de succès. Ce sont précisément ces chances qu'il devra mûrement examiner avant de se lancer dans une expédition qui pourrait devenir désastreuse. Témoin Crésus, témoin Amasias (4 Reg. 14, 8-12), témoin Josias (4 Reg. 23, 29 et 30), hélas ! témoin la France dans ces dernières années. - Divers exégètes, curieux de tout savoir, d'entrer dans les détails les plus minutieux des paraboles pour en faire l'application mystique (voyez l'Evang. selon S. Matth. p. 266), ont recherché ce que pouvaient bien figurer les nombres 10000 et 20000, quel est l'antitype du second roi, etc. Ils ont trouvé que les 10000 soldats représentent les dix commandements de la Loi, que le roi auquel la victoire semble d'avance réservée est l’emblème de Dieu (ce qui est étrange puisque alors nous serions supposés marcher au combat contre lui avec quelques chances favorables), ou de Satan (ce qui n'est pas moins étrange puisque Jésus nous recommanderait de capituler avec l'enfer). En face de ces idées singulières ou contradictoires, nous préférons dire avec Corneille de Lapierre (in v. 32) : « C’est le propre de la parabole  qu’il n’y ait pas d’équation parfaite entre le signe  et la chose  signifiée », et, avec Maldonat : « Il ne faut pas chercher curieusement qui est ce roi,….car, comme nous l’avons dit,  la guerre…. n’est rien d’autre que d’entreprendre quelque chose d’ardu ».

Luc chap. 14 verset 32. - Autrement, tandis que l’autre roi est encore loin, il lui envoie une ambassade, et lui fait des propositions de paix. - Si le premier belligérant reconnaît qu'il ne peut poursuivre la guerre qu'en s'exposant à une issue fatale, il se hâte, tandis qu'il en est temps encore, c'est-à-dire avant que l'ennemi n'ait envahi son territoire, d'envoyer à celui-ci une ambassade chargée de négocier la paix. - La morale est aisée à tirer. La vie chrétienne est une guerre perpétuelle (Cfr. Matth. 12, 19 ; 1 Cor. 16, 13 ; 1 Thess. 5, 8 ; Eph. 6, 11 et ss.; 2 Tim. 3 et 4 ; 4, 7), et toute guerre suppose des difficultés, des fatigues, des dangers sans nombre. Jésus le rappelle à ceux qui le suivent, pour qu'ils sachent bien ce qui les attend s'ils persistent à devenir ses disciples. Toutefois, il est manifeste qu'il ne faut pas trop prendre ces deux comparaisons à la lettre, car il en résulterait qu'en de nombreuses circonstances on ne devrait pas même essayer de poser le fondement d'une vie chrétienne, de combattre les bons combats du salut ; or, demande judicieusement Maldonat, « Comment le Christ pourrait-il nous détourner de devenir chrétiens ? ». Ici encore nous sommes donc en face d'expressions paradoxales, dont le but est de relever les difficultés que rencontre nécessairement quiconque veut être un vrai chrétien. C'est une manière énergique de dire : L'entreprise est ardue ; mais faites de généreux efforts, et vous parviendrez à réussir. Autrement, prenez garde à la banqueroute spirituelle, à la totale défaite de votre âme, c'est-à-dire à l'apostasie.

Luc chap. 14 verset 33. - Ainsi donc, quiconque d’entre vous ne renonce pas à tout ce qu’il possède ne peut être mon disciple. - Ces paroles nous ramènent aux vv. 26-27 et résument toute la leçon qui précède. Elles redisent en effet d'une manière énergique que le renoncement universel est la condition essentielle pour être vraiment disciple de Jésus. Notez l'emphase des mots tout ce qu'il possède. Le verbe grec exprime élégamment l'idée d'abnégation : sa signification littérale est dire adieu. Cfr. 9, 61.

Luc chap. 14 versets 34 et 35. - Le sel est bon ; mais, si le sel s’affadit, avec quoi l’assaisonnera-t-on ? 35Il n’est plus propre ni pour la terre, ni pour le fumier ; mais on le jettera dehors. Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende. - Conclusion de ce petit discours, sous la forme d'une troisième figure, qui paraît avoir été chère à Notre-Seigneur, puisqu'elle revient jusqu'à trois reprises dans les pages évangéliques (Cfr. Matth. 5, 13 ; Marc. 9, 50) ; il est vrai qu'à chaque fois il s'agit d'une application nouvelle. En cet endroit, voici quel est l'enchaînement le plus probable : Quiconque ne se sentirait pas à la hauteur de l'abnégation parfaite que je vous prêche, ressemblerait au sel affadi, qui n'est bon qu'à être jeté dans la rue et foulé aux pieds. - Le sel est bon. Mais si le sel perd sa vertu, comment pourra-t-on la lui rendre ? Avec quoi l'assaisonnera -t-on ? Dans l'impossibilité de l'utiliser à quelque chose, parce qu'alors il ne peut servir d'engrais, ni d'une manière directe, ni médiatement, c'est-à-dire mêlé au fumier, on le jette dans la rue pour s'en débarrasser. - Que celui qui a des oreilles… Grave réflexion finale prononcée par Jésus en mainte circonstance. Réfléchissez ! Décidez-vous ! Voyez si vous consentez à devenir mes disciples.

 

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