C'est à bon droit que de Wette appelle ce passage « une perle précieuse », car il contient pour tous les siècles des avertissement du plus grand prix. Le sujet traité par le divin Maître n'est pas sans analogie avec celui qui est développé plus au long dans le Discours eschatologique du mont des Oliviers (Matth. 24, Marc. 13, Cfr. Luc. 21) ; mais il est bien naturel que Jésus soit revenu plusieurs fois sur ces graves pensées. Rien n'autorise donc les rationalistes à prétendre qu'ici encore S. Luc a bouleversé les faits et les paroles, dédoublé des choses qui auraient été unies dans le principe. Nous distinguerons deux parties : la réponse de Notre-Seigneur à une question des Pharisiens, vv. 20 et 21, et le petit discours adressé aux disciples, vv. 22-37.
20Les pharisiens lui demandèrent : Quand viendra le royaume de Dieu ? Il leur répondit : Le royaume de Dieu ne vient pas d’une manière apparente ; 21et on ne dira pas : Il est ici, ou : Il est là. Car voici, le royaume de Dieu est au dedans de vous.
Luc chap. 17 versets 20 et 21. - Quand viendra le royaume de Dieu. (en grec, le verbe est au présent, parce qu'on attendait d'heure en heure l'apparition du royaume). L'expression royaume de Dieu représente, comme partout ailleurs dans l'Évangile (voyez notre commentaire sur S. Matth. p. 67 et s.), l'empire du Messie annoncé par les prophètes. Toutefois nous savons que les Pharisiens, et en général tous les Juifs d'alors, rattachaient à cette grande idée mille préjugés humains, espérant que le Messie leur apporterait gloire, puissance, richesses, et toute sorte d'avantages terrestres. La question, d'ailleurs, n'était ni sans malice ni sans ironie. Ceux qui la posaient voulaient embarrasser leur adversaire. Depuis plusieurs années il annonçait la proximité du royaume de Dieu (Cfr. Matth. 4, 17 et parall.), et pourtant les choses semblaient être toujours au même point! Ne fournirait-il pas quelque explication là-dessus ? Comparez Maldonat, Comm. in Luc. 17, 20. - Jésus ne répond d'abord pas directement à la demande insidieuse des Pharisiens. Au lieu de déterminer l'époque en question, il indique, d'une manière très nette, quoique négative, la nature du « royaume de Dieu ». - Il ne vient pas d'une manière apparente (le verbe grec désigne une observation très attentive, telle qu'est celle d'un ennemi. Cfr. 14, 1), c'est-à-dire d'une manière telle qu'il soit possible de l'observer, donc avec accompagnement de coups de théâtre, de signes éclatants et multiples qui frappent bientôt les regards les moins perspicaces, comme serait l'installation d'une nouvelle dynastie chez un peuple puissant. Voyez D. Calmet, Comm. h.l. N'était-ce pas dire aux Pharisiens qu'ils se plaçaient à un faux point de vue, quand ils cherchaient avec les yeux du corps un règne tout spirituel ? - On ne dira pas : il est ici… C'est le développement de la même pensée. Le royaume de Dieu est de telle nature, qu'on n'en saurait constater la présence comme celle d'un fait matériel. - Car voici. Au « voici » et au « voilà » des hommes, Jésus oppose son propre voici, par lequel il introduit la partie principale de sa réponse aux Pharisiens : Le Royaume de Dieu est au dedans de vous. Mais quel est vraiment le sens de cette profonde parole ? Nous en trouvons dans les commentateurs trois explications principales, qui varient selon la traduction du grec. 1° Suivant Origène, S. Cyrille et Maldonat : « en votre pouvoir » ; mais rien ne justifie leur interprétation, qui affaiblit du reste la pensée du Sauveur ; 2° d'après la plupart des commentateurs : « parmi vous, à côté de vous ». La phrase entière équivaudrait alors à celle-ci « le règne de Dieu est parvenu au milieu de vous ». Et, en réalité, l'ère du royaume des cieux n'avait-elle pas déjà commencé ? Le Messie, chef de ce royaume, ne vivait-il pas parmi les Pharisiens ? 3° D'après d'autres exégètes assez nombreux (entre autres S. Jean Chrysostome, Théophylacte, Erasme, Olshausen, Godet, Keil) : « dans vos cœurs, en vous-mêmes » ; et telle nous paraît être l'explication la plus exacte, quoique la seconde ne soit pas sans de grandes probabilités. Le contexte nous est favorable, puisque Jésus a dit plus haut que l'avènement du divin règne ne tombe pas sous les sens, et qu'il se propose précisément ici d'indiquer le motif de cette invisibilité. Votre inquisition est vaine, voulait-il dire, attendu que l'établissement du royaume de Dieu est un fait moral, interne. On peut objecter, il est vrai, la perversité pharisaïque : le royaume de Dieu était-il donc au fond du cœur de ces hypocrites ? Mais il n'est pas nécessaire d'appliquer le pronom vous aux Pharisiens d'une façon exclusive. Quelques auteurs (Farrar, etc.), réunissent les deux dernières interprétations. La philologie les autorise l'une et l'autre. En toute hypothèse d'ailleurs, la parole de Jésus revient à dire qu'au lieu de s'inquiéter curieusement de l'époque et des signes du royaume de Dieu, il serait bien préférable de chercher les moyens de se l'approprier ; et c'est là une instruction valable pour tous les temps.