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ÉVANGILE SELON SAINT LUC - CHAPITRE 18

 

Parabole de la veuve et du juge inique (vv. 1-8). - Parabole du Pharisien et du publicain (vv. 9-14). - Jésus et les petits enfants (vv. 15-17). - Épisode du jeune homme riche (vv. 18-30). - Jésus prédit encore sa Passion (vv. 31-34). - L'aveugle de Jéricho (vv. 35-43).

22. Parabole de la veuve et du juge inique. 18, 1-8

1Il leur disait aussi une parabole, pour leur montrer qu’il faut toujours prier, et ne pas se lasser. 2Il y avait, dit-il, dans une ville, un juge qui ne craignait pas Dieu et ne se souciait pas des hommes. 3Il y avait aussi, dans cette ville, une veuve qui venait auprès de lui, disant : Fais-moi justice de mon adversaire. 4Et il refusait pendant longtemps ; mais ensuite il dit en lui-même : Quoique je ne craigne pas Dieu, et que je ne me soucie pas des hommes, 5néanmoins, parce que cette veuve m’importune, je lui ferai justice, de peur qu’à la fin elle n’en vienne à me frapper. 6Le Seigneur ajouta : Entendez ce que dit ce juge d’iniquité. 7Et Dieu ne ferait pas justice à ses élus, qui crient à lui jour et nuit, et il tarderait à les secourir ? 8Je vous le dis, il leur fera promptement justice. Mais lorsque le Fils de l’homme viendra, pensez-vous qu’il trouve la foi sur la terre ?

Luc chap. 18 verset 1. - Il leur disait aussi une parabole, pour leur montrer qu’il faut toujours prier, et ne pas se lasser. - (Et) Il leur disait aussi. Rosenmüller écrit justement à propos de la conjonction « et » qui manque, il est vrai dans les manuscrits Sinait., B, L, M, mais dont l'authenticité est suffisamment garantie par ailleurs : « Cette conjonction indique que cette parabole fait suite aux discours du Christ précédents, et qu'elle a été prononcée à la même époque », Scholia, h. l. L'unité générale du sujet traité corrobore cette opinion. En effet Jésus lui-même, en achevant sa parabole, v. 8, prendra soin de la rattacher aux graves enseignements qui précèdent (17, 22, 37), c'est-à-dire à l'avènement suprême du Fils de l'homme. La liaison logique sera donc celle-ci : Priez sans cesse en attendant ma venue ; par là seulement vous échapperez aux graves dangers qui menacent votre salut. Il n'est donc pas nécessaire d'admettre avec Schleiermacher, Olshausen, etc., que plusieurs incidents intermédiaires ont été omis par l'évangéliste. - Il faut toujours prier. C'est assez rarement que le but des paraboles évangéliques est ainsi indiqué d'avance par les écrivains sacrés : nous trouverons encore plus bas, v. 9, une préface du même genre. La parabole du juge inique est donc destinée à démontrer, par un argument tiré de l'absence de ressemblance, comme s'exprime S. Augustin (De Verbis Dom. Serm. 36), la nécessité où nous sommes de persévérer constamment dans la prière. Déjà il a été dit (voyez 11, 5 et le commentaire) qu'elle n'est pas sans analogie avec la parabole de l'ami importun. Seulement elle a un caractère plus général, à cause de la manière dont elle est mise en rapport avec la fin des temps. Il va de soi qu'on ne doit pas trop presser la signification de l'adverbe « toujours ». C'est une hyperbole populaire, qui s'applique moins à l'acte extérieur (paroles prononcées, mains jointes ou tendues, genoux à terre) qu'à cette disposition intérieure en vertu de laquelle un vrai disciple de Jésus vit toujours en esprit d'oraison, en communion intime avec son Dieu. Nous avons, en tant qu'hommes, des devoirs et des soucis multiples, qui absorbent une partie de nos journées ; nonobstant cela, il ne tient qu'à nous de faire de notre existence une « grande et unique et continuelle prière » (Origène). En effet, « Car ton désir, c’est ta prière; et si ton désir est continuel, ta prière est continuelle… Le refroidissement de la charité, c’est le silence du cœur; la flamme de la charité au contraire est le cri du cœur… Prie en paroles au temps requis, et que toute ta vie soit prière en permanence », S. Augustin, Enarr. in Ps. 37, 14. La prière est la respiration de l'homme moral : il faut donc prier toujours de même que l'on respire sans cesse. - Et ne pas se lasser. Ne jamais nous décourager, malgré les divines lenteurs à exaucer notre demande, et en vue des dangers perpétuels que nous courons. L'Église militante doit être une Église suppliante : ses prières sont les armes dont elle a besoin pour lutter victorieusement. L'équivalent grec de se lasser est un mot expressif, aimé de S. Paul. Cfr. 2 Cor. 4, 1, 16 ; Gal. 6, 9 ; Eph. 3, 13 ; 2 Thess. 3, 13. Il signifie proprement « être lâche » et se dit souvent des soldats qui abandonnent leur poste ; au moral il peut se traduire par défaillir. Combien de tristes défaillances sous le rapport de la prière, malgré les fréquentes exhortations parallèles à celle-ci qu'on rencontre dans les écrits apostoliques (Rom. 1, 10 ; Col. 4, 12 ; 1 Thess. 5, 17 ; 2 Thess. 1, 11. Cfr. Eccli. 18, 12). « Plusieurs ne prient qu’avec nonchalance, dans la phase de leur conversion: ils ont d’abord de la ferveur, puis vient la nonchalance, puis la froideur, puis la négligence : ils se croient en sûreté. L’ennemi veille: et toi, tu dors… Ne cessons donc pas de prier. Un retard dans ce qu’il doit nous accorder, n’est pas un refus ». S. Aug. Enarr. in Ps. 65, 24.

Luc chap. 18 verset 2. - Il y avait, dit-il, dans une ville, un juge qui ne craignait pas Dieu et ne se souciait pas des hommes. - Après cette petite introduction, la scène s'ouvre, et nous voyons paraître (vv. 2 et 3) les deux principaux acteurs : un troisième personnage, le persécuteur de la veuve, demeure à l'arrière-plan. - Il y avait, dans une ville, un juge. D'après la législation mosaïque, Deut. 6, 18, chacune des villes de la Palestine devait avoir ses juges et son tribunal local. Divers passages des Évangiles (Cfr. Matth. 5, 21 et s.) prouvent que cette prescription était encore en vigueur à l'époque de Jésus. - Qui ne craignait pas Dieu… Deux traits seulement pour caractériser ce juge : mais comme la peinture est achevée ! La conscience est morte en lui, puisqu'il ne craint pas Dieu ; mais peut-être redoutera-t-il au moins l'opinion publique, et sera-t-il contraint de respecter le droit sous l'influence des jugements humains ? Pas davantage : il ne se souciait pas des hommes. Les deux tables de la Loi n'existent pas pour lui. Quels arrêts arbitraires, iniques, infâmes, seront rendus par un tel juge ! Ce cas n'est pas rare en Orient, où bon nombre de « cadis » tout-puissants, irresponsables, rendent la justice selon leur bon plaisir et portent des sentences sans appel. D'ailleurs les classiques emploient parfois ces deux mêmes expressions pour critiquer les juges de la Grèce et de Rome. Cfr. Hérodote, 2, 133, Tite-Live, 3, 5 (voyez Wetstein, h. l.).

Luc chap. 18 verset 3. - Il y avait aussi, dans cette ville, une veuve qui venait auprès de lui, disant : Fais-moi justice de mon adversaire. - L'antithèse ne pouvait pas être plus frappante. En face de ce despote impie et sans pudeur, la parabole place une femme, bien plus, une veuve, c'est-à-dire, dans toutes les littératures, le type universellement admis de ce qu'il y a de plus faible, de moins à redouter, et en même temps de ce qu'il y a de plus digne de pitié (comparez le mot de Térence : « Que  les dieux m’aiment au point que je n’ose pas faire à cette veuve ce qu’elle m’a fait », et Ward, Illustrations of Scripture from the manners and customs of the Hindoos). Aussi le Législateur et les Prophètes juifs signalent-ils l'oppression des veuves comme une des formes les plus odieuses de la tyrannie. Cfr. Ex. 22, 22 ; Deut. 10, 18 ; 27, 19 ; Is. 1, 17, 23 ; Ez. 22, 7 ; Mal. 3, 5 ; etc. - Qui venait auprès de lui. L'imparfait est à noter, car il indique un fait souvent réitéré : « elle venait souvent » (Grotius). Voyez dans Burder, Oriental Illustrations, t. 2, p. 382, divers exemples qui font ressortir l'habileté avec laquelle les Orientaux savent parfois obtenir justice de leurs nombreux petits tyrans, à force d'importunités. - Fais-moi justice. La phrase du grec est toute juridique. L'adversaire ne désigne pas un ennemi quelconque, mais la partie adverse dans une affaire litigieuse. Ici, l'adversaire est supposé injuste, influent, décidé à fouler aux pieds le droit de la veuve, si rien ne l'en empêche. « Cette même veuve peut très-bien être considérée comme l'image de l’Église : celle-ci est dans la désolation jusqu'à la venue du Seigneur, qui cependant la protège maintenant encore d'une manière mystérieuse », S. Augustin, Quaest. Evang. 2, q. 45. Elle a pour adversaires le monde et le démon.

Luc chap. 18 versets 4 et 5. - Et il refusait pendant longtemps ; mais ensuite il dit en lui-même : Quoique je ne craigne pas Dieu, et que je ne me soucie pas des hommes, 5néanmoins, parce que cette veuve m’importune, je lui ferai justice, de peur qu’à la fin elle n’en vienne à me frapper. - Et il refusait. Nouvel imparfait qui correspond à venait du verset précédent. Chacun des deux acteurs demeura ainsi dans son rôle pendant longtemps. Le juge dont on a tracé plus haut le portrait s'inquiétait bien des plaintes et des larmes d'une veuve sans crédit ! Son délai à rendre justice figure les retards que Dieu met parfois à exaucer nos requêtes, quoique « s'il arrive le contraire de ce que nous avons souhaité, nous devons le supporter patiemment, rendre grâces à Dieu en toutes choses, et reconnaître que la volonté de Dieu a été meilleure pour nous que ne l'eût été notre propre volonté. ». S. Aug. Epist. 130. Il sera pourtant vaincu dans cette lutte qui paraît inégale. - Mais ensuite il dit en lui-même… Voici que tout à coup le juge tient conseil avec lui-même. Rien de plus dramatique que son monologue, page bien triste, mais trop réelle, de l'histoire du cœur humain. Il commence par une horrible profession de foi, écho vivant de la description anticipée de Jésus (v. 2) : Quoique je ne craigne pas Dieu… C'est avec la même arrogance sacrilège que parlent les Cyclopes dans Homère, Odyss. 9, 275-278. - La particule cependant va donner au discours une direction qu'on n'oserait attendre après un tel exorde. Elle introduit le motif par lequel le juge inique s'excuse en quelque sorte de manquer de constance. Motif très noble assurément ! Parce que cette veuve m'importune. Elle l'ennuie dans le présent, et elle finira par lui « casser la tête » (non pas au sens propre, mais au sens métaphorique).

Luc chap. 18 versets 6 et 7. - Le Seigneur ajouta : Entendez ce que dit ce juge d’iniquité. 7Et Dieu ne ferait pas justice à ses élus, qui crient à lui jour et nuit, et il tarderait à les secourir ? - Le Seigneur ajouta. S. Luc interrompt momentanément par cette formule le récit du Sauveur, pour mieux mettre en relief l'antithèse qui va suivre, vv. 6 et 7, et qui contient l'application de la parabole. - Entendez ce que dit ce juge… Selon la juste observation de Stier, à première vue il semble qu'il eût été plus naturel de dire : Voyez ce qu'a fait cette veuve et imitez-la. Mais il y a précisément dans ce tour rapide, inattendu, quelque chose qui frappe l'attention, et qui fortifie beaucoup la pensée. - Et Dieu ne ferait pas justice… Quelle juxtaposition hardie ! Dieu, la souveraine justice et la souveraine bonté ainsi comparé à un monstre d'iniquité ! Toutefois, l'argumentation de Jésus n'en sera que plus irrésistible. « Si donc il l'exauça, quoiqu'il trouvât ses réclamations si importunes, comment ne nous exaucerait pas Celui qui nous presse de le prier? » S. August., Serm 115, 1. Et puis, ceux que Dieu exauce de la sorte sont ses élus (ce mot apparaît ici pour la première fois dans S. Luc), c'est-à-dire ses enfants de choix, qu'il aime de toute éternité d'un amour infini ; enfin, comme la veuve de la parabole, ils implorent constamment son secours contre leurs ennemis : ils font donc à son cœur une sainte violence. Remarquez l'énergie du verbe crier ; le verbe grec correspondant a une force plus grande encore. - Les derniers mots du verset ont soulevé d'assez vifs débats parmi les commentateurs, qui diffèrent d'opinion soit sur la forme primitive du texte, soit sur l'idée même qu'il exprime. Beaucoup adoptent la leçon des manuscrits E, G, H, K, M, S, U, V, Δ, Λ, Γ, de la Recepta et de la Peschito syr. Ceux-là lisent : « quelque soit sa rapidité à les secourir » (Suicer). Les autres lisent, d'après une seconde catégorie d'anciens témoins (A, B, D, L, Q, X, II, Sinait., etc;) : Dieu ne vengerait pas ses élus… mais il tarderait à leur rendre justice ! De part et d'autre on obtient un sens très logique et, en outre, assez bien adapté au contexte. Car, si la première opinion paraît préférable d'après l'ensemble de la parabole, qui suppose que, suivant le proverbe, « Dieu a ses heures et ses délais », même quand il est question de venger ses amis opprimés, la seconde est favorisée par la réflexion suivante de Jésus : je vous dis qu'il leur fera justice bientôt (cf. v. 8, comp. Eccli. 35, 21 et ss.). C'est à cette dernière que nous nous rangeons, à cause de l'autorité supérieure des manuscrits et versions sur lesquels elle s'appuie.

Luc chap. 18 verset 8. - Je vous le dis, il leur fera promptement justice. Mais lorsque le Fils de l’homme viendra, pensez-vous qu’il trouve la foi sur la terre ? - Je vous le dis : assertion pleine de solennité, comme de coutume. Jésus, répondant à sa propre question (v. 7), affirme que Dieu ne manquera pas de faire justice à ses amis. Promptement (ou bientôt) ne signifie pourtant pas qu'ils seront exaucés dès leur première demande, ce qui serait contraire au but de la parabole, mais que la grâce leur arrivera aussitôt que le moment en sera marqué dans le plan providentiel. Cette heure venue, il n'y aura pas un instant de retard. Cfr. 2 Petr. 3, 8 ; S. Aug. Enarr. in Ps. 91, 6. - Mais lorsque le Fils de l'homme viendra… Transition à la pensée finale, cri douloureux qui s'échappe du cœur de Jésus ; quand il aura fait son apparition glorieuse à la fin des temps. Cfr. 17, 24-37. - Pensez vous… « Par cette question oratoire, il dit que sont rares ceux qu’on peut trouver fidèles sur la terre », Theophylacte. - Il trouve la foi sur la terre. « Sur la terre », par opposition au ciel d'où il viendra. « La foi », c'est-à-dire cette confiance spéciale dont il a parlé dans la parabole, et sans laquelle il n'y a pas de prière persévérante. C'est habituellement au manque de foi qu'il faut attribuer la défaillance dans la prière. « Si nous perdons la foi, la prière disparaît ; en effet, qui prie sans croire ? » S. August. de Verb. Dom. Serm. 36. Sur la défection d'un grand nombre de croyants aux derniers jours, voyez Matth. 24, 12, 24 ; 2 Thess. 2, 3 ; 1 Petr. 3, 3, 4.

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