9Il dit aussi cette parabole à quelques-uns qui se confiaient en eux-mêmes, comme étant justes, et qui méprisaient les autres : 10Deux hommes montèrent au temple pour prier ; l’un était pharisien, et l’autre publicain. 11Le pharisien, se tenant debout, priait ainsi en lui-même : O Dieu, je vous rends grâces de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes, qui sont voleurs, injustes, adultères, ni même comme ce publicain. 12Je jeûne deux fois la semaine, je donne la dîme de tout ce que je possède. 13Et le publicain, se tenant éloigné, n’osait pas même lever les yeux au ciel ; mais il frappait sa poitrine, en disant : O Dieu, ayez pitié de moi, qui suis un pécheur. 14Je vous le dis, celui-ci descendit dans sa maison justifié, plutôt que l’autre ; car quiconque s’élève sera humilié, et quiconque s’humilie sera élevé.
Nouveau tableau bien admirable et propre à S. Luc, comme le précédent. On ne saurait dire si cette parabole exquise fut proposée immédiatement après celle du juge inique : il put s'écouler quelque intervalle entre les deux.
Luc chap. 18 verset 9. - Il dit aussi cette parabole à quelques-uns qui se confiaient en eux-mêmes, comme étant justes, et qui méprisaient les autres - Ici encore le but de l'instruction est nettement indiqué d'avance. Les auditeurs que Jésus avait spécialement en vue, Pharisiens selon les uns, plus probablement, selon les autres, disciples imbus de l'esprit pharisaïque, manifestaient les deux grands symptômes d'une des plus graves maladies morales, l'orgueil, et Jésus désirait les guérir. - Ils se confiaient en eux-mêmes… : A leurs propres yeux, ils étaient des saints. - Et méprisaient les autres. Le verbe grec que S. Luc est le seul à employer parmi les évangélistes (cfr. 23, 11) signifie proprement « anéantir, traiter de néant ». L'idée de sa propre excellence et le mépris des autres vont ensemble, aussi bien que l'humilité et la charité. A ces superbes, Jésus va montrer de la manière la plus dramatique l'horreur qu'ils inspirent à Dieu. - Ce n'est qu'en un sens tout à fait secondaire qu'on peut voir, dans le Pharisien et dans le publicain de notre parabole, la figure des Juifs réprouvés de Dieu et des Gentils reçus en grâce, selon cette réflexion de S. Augustin : « ...voyons ici deux nations, les Juifs et les Gentils ; le peuple juif sera le Pharisien, le peuple des Gentils le publicain. Les Juifs se vantaient de leurs mérites, les Gentils confessaient leurs péchés. » Enarr. in Ps. 74, 8. Cfr. Hug de S. Victor, Annot. in Luc. h. l.
Luc chap. 18 verset 10. - Deux hommes montèrent au temple pour prier ; l’un était pharisien, et l’autre publicain. - Deux hommes. Ces deux personnages sont des types bien connus, choisis aux antipodes de la société juive contemporaine de Notre-Seigneur. Le premier, Pharisien, représente la perfection des mœurs, l'orthodoxie complète de la foi : l'autre, publicain, la démoralisation et l'indifférence religieuse. Autant celui-là était estimé, vénéré, autant celui-ci était souverainement méprisé. - Ils montèrent au temple pour prier. Le temple était en effet, comme nos églises, « une maison de prières », 19, 46, et les pieux Israélites aimaient à s'y rendre pour invoquer Jéhovah, spécialement à certaines heures consacrées, telles qu'étaient celles de l'encensement, du sacrifice quotidien. Voyez Jahn, Arch. § 396. Le verbe « monter » est d'une parfaite exactitude topologique, car le temple était bâti sur le mont Moria.
Luc chap. 18 verset 11. - Le pharisien, se tenant debout, priait ainsi en lui-même : O Dieu, je vous rends grâces de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes, qui sont voleurs, injustes, adultères, ni même comme ce publicain. - Deux portraits d'un fini sans pareil vont mettre sous nos yeux le Pharisien et le publicain en prières. Les touches sont peu nombreuses, mais avec quelle finesse psychologique elles ont été choisies ! - Le Pharisien, se tenant debout... Les deux priants sont debout (cfr. v. 13) conformément à l'usage qui prévalait chez les Juifs (cfr. 3 Reg. 8, 22 ; 2 Par. 6, 12 ; Marc. 11, 25 etc.) ; mais il est difficile de ne pas voir une intention particulière dans les expressions différentes qu'emploie le divin narrateur, d'après le texte grec, pour décrire cette attitude ; ici, le verbe est plein d'emphase, et semble indiquer une posture hardie, affectée. Cfr. Matth. 6, 5. Divers exégètes nous montrent le Pharisien superbe s'isolant à dessein de la foule des suppliants pour éviter leur contact qui pouvait le souiller ; toutefois la combinaison adoptée par la Vulgate est plus naturelle. - O Dieu, je vous rends grâces. Ce début est irréprochable, car l'action de grâces est une partie essentielle de la prière ; malheureusement, sous prétexte d'exprimer à Dieu sa reconnaissance, c'est son éloge personnel que fait ensuite le Pharisien dans les termes les plus audacieux. « Que demande-t-il donc à Dieu? Qu'on examine ses paroles, et on ne le trouvera pas. Il est monté pour prier; mais au lieu de prier Dieu, il se loue », S. Aug. Serm 115. Il divise l'humanité en deux catégories, de manière à former à lui seul la première, qui est évidemment toute parfaite, tandis qu'il jette avec dédain « le reste des hommes » dans la seconde. Et que sont, pour lui, les autres hommes ? Il les caractérise à l'aide de trois épithètes qui désignent trois des vices les plus honteux : voleurs, injustes, adultères. Puis, ses regards s'étant alors arrêtés sur l'humble publicain qui priait à distance, il le mêle à sa prétendue prière, se servant de lui « comme d'un fond obscur sur lequel les brillantes couleurs de ses propres vertus ne devaient que plus splendidement ressortir » (Trench). « Ce n’est plus là se réjouir, c’est insulter » S. Augustin, Enarr. 1 in Ps. 70, 2.
Luc chap. 18 verset 12. - Je jeûne deux fois la semaine, je donne la dîme de tout ce que je possède. - Le Pharisien passe maintenant de l'éloge de sa personne à celui de ses œuvres : c'est le côté positif de sa sainteté après le côté négatif. Il mentionne avec complaisance deux œuvres de surérogation qu'il accomplit. 1° Je jeûne deux fois la semaine. La loi n'avait institué qu'un jeûne annuel (Lev. 26, 29-31 ; Num. 29, 7. Cfr. Buxtorf, Synag. Jud. cap. 14) ; mais c'était assez l'usage pour quiconque faisait profession de piété en Israël, comme aussi pour quiconque voulait se donner des aires de piété, de jeûner deux fois par semaine. Cfr. Taanith, f. 54, 3. Ailleurs déjà, Matth. 6, 16, Jésus a dépeint l'affectation avec laquelle les Pharisiens pratiquaient le jeûne. Au reste, disaient-ils, « le jeûne l'emporte sur l'aumône, car l'aumône n'atteint que notre bourse, tandis que le jeûne retombe sur notre corps ». R. Eliézer, Berach. f. 32, 2. - 2° Je donne la dîme... C'était la dîme universelle, au lieu de la dîme restreinte ordonnée par le Législateur, laquelle ne concernait que les produits des champs et du bétail (voyez Matth. 23, 23 et le commentaire ; Keil, bibl. Archaeol. §71). Possède traduit inexactement le grec, qui ne désigne pas au-delà des revenus annuels. - Encore une fois, quelle prière ! Ne dirait-on pas un créancier qui rappelle ses droits à son débiteur ? Mais de telles dispositions n'étaient pas rares dans le monde pharisaïque ; témoin cette autre prière que Rabbi Nechunia ben Hakana avait coutume de faire au sortir de son cours : « Je vous remercie, Seigneur mon Dieu, de ce que ma part m'a été assignée parmi ceux qui visitent la maison de la science, et non parmi ceux qui travaillent au coin des rues ; car je me lève de bonne heure et ils se lèvent de bonne heure : des l'aurore je m'applique aux paroles de la loi mais eux à des choses vaines ; je travaille et ils travaillent : je travaille et je reçois une récompense, ils travaillent et ils n'en reçoivent aucune ; je cours et ils courent : je cours à la vie éternelle, tandis qu'ils courent vers l'abîme ». Berachoth, f. 28, 2 (voyez la Revue des Sciences ecclésiast., 2è série, t. 10 p. 247). Que ne mettaient-ils en pratique cette belle recommandation des Piké Aboth, 2, 13 : « Quand tu pries, ne fais pas étalage de tes bonnes actions, mais prie pour obtenir miséricorde, et pour demander la grâce de Dieu ».
Luc chap. 18 verset 13. - Et le publicain, se tenant éloigné, n’osait pas même lever les yeux au ciel ; mais il frappait sa poitrine, en disant : O Dieu, ayez pitié de moi, qui suis un pécheur. - Admirable contraste ! C'est, de toutes manières, le tableau d'une parfaite humilité. 1° Dans le choix du lieu : Il s'est placé loin du sanctuaire, près duquel au contraire se tient le Pharisien superbe. 2° Dans l'attitude : Il n'osait pas même lever les yeux au ciel : il n'osa pas même, tant était vif le sentiment de sa misère, se permettre ce geste si naturel aux suppliants (cfr. Ps. 123, 12). Comparez ce passage de Tacite, Hist. 4, 72 : « Il se tenait debout, attristé par la conscience qu’il avait de son crime, les yeux fixés par terre. ». De plus, il se frappait la poitrine, à la façon des vrais pénitents de tous les âges (Cfr. 8, 52 ; Nah. 2, 7 ; Wetstein, h. l.). 3° Dans sa prière même, si différente de celle du Pharisien, profond soupir qui part d'un cœur contrit et humilié : Ayez pitié de moi, moi, le pécheur par excellence. C'était beaucoup dire en peu de mots ; en effet, « Celui qui se reconnaît un humble pécheur prie Dieu suffisamment, et plaide assez éloquemment sa cause devant le tribunal de sa conscience » (Maldonat).
Luc chap. 18 verset 14. - Je vous le dis, celui-ci descendit dans sa maison justifié, plutôt que l’autre ; car quiconque s’élève sera humilié, et quiconque s’humilie sera élevé. - Je vous le dis : Cfr. v. 8. Conclusion pleine de majesté sur les lèvres du Fils de l'homme : Je vous l'affirme, car je le sais. - Celui-ci descendit justifié : Le publicain rentra donc chez lui (dans sa maison, trait pittoresque) pur de tout péché : son humble prière avait percé les nues, sa contrition avait été un sacrifice propitiatoire d'agréable odeur. Le Pharisien aussi quitte le temple, sans doute avec la conscience d'avoir grandement honoré Dieu et accru la somme de ses mérites. Mais quel arrêt terrible est porté contre lui dans l'euphémisme plutôt que l'autre ! Car cela revient évidemment à dire qu'il est revenu réprouvé. « L'orgueil du Pharisien est descendu réprouvé du temple, et l'humilité du publicain s'est élevée devant les yeux de Dieu, qui l'a approuvée » S. Augustin, Cfr. Euthymius, h. l. - Car quiconque s'élève… Jésus aime à clore ses paraboles par quelque grand axiome moral, qui rattache une instruction particulière au vaste ensemble de la philosophie chrétienne. Celui qu'il cite actuellement nous est déjà connu (cfr. 14, 11 ; Matth. 23, 12) ; mais il n'était pas possible de le répéter plus à propos.