L'épisode de Zachée (vv. 1-10). - Parabole des mines (vv. 11-28). - Entrée solennelle du Messie dans sa capitale (vv. 29-44). - Jésus expulse les vendeurs du temple (vv. 45-46). - Description générale de son ministère durant les derniers jours de sa vie publique (vv. 47-48)
1Jésus, étant entré dans Jéricho, traversait la ville. 2Et voici qu’un homme, nommé Zachée, chef des publicains, et fort riche, 3cherchait à voir qui était Jésus ; et il ne le pouvait, à cause de la foule, parce qu’il était petit de taille. 4Courant donc en avant, il monta sur un sycomore pour le voir, parce qu’il devait passer par là. 5Arrivé en cet endroit, Jésus leva les yeux ; et l’ayant vu, il lui dit : Zachée, hâte-toi de descendre ; car, aujourd’hui, il faut que je demeure dans ta maison. 6Zachée se hâta de descendre, et le reçut avec joie. 7Voyant cela, tous murmuraient, disant qu’il était allé loger chez un homme pécheur. 8Cependant Zachée, se tenant devant le Seigneur, lui dit : Seigneur, voici que je donne la moitié de mes biens aux pauvres ; et si j’ai fait tort de quelque chose à quelqu’un, je lui rends le quadruple. 9Jésus lui dit : Aujourd’hui le salut a été accordé à cette maison, parce que celui-ci est aussi un fils d’Abraham. 10Car le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu.
Épisode où tout respire la fraîcheur et la vérité. S. Luc, qui est seul à le raconter, se manifeste de plus en plus à nous, par ces détails spéciaux, comme l'historien aux profondes recherches (Cfr. 1, 3), et comme l'évangéliste du salut universel (voyez la Préface, § 5). Mais quel contraste entre ce séjour de Jésus chez le publicain de Jéricho et celui qu'il avait fait auparavant (14, 1 et ss.) chez un Pharisien superbe ! Là, aucun résultat n'avait été obtenu parce que les cœurs étaient endurcis, tandis que nous allons assister ici à la transformation rapide d'une âme simple et généreuse. Cfr. S. Jean Chrys., Hom. de Zachaeo.
Luc chap. 19 verset 1. - Jésus, étant entré dans Jéricho, traversait la ville. - Jésus avait fait son entrée dans la ville et (telle est la force de l'imparfait) il était alors occupé à la traverser. Il semble que, sans la rencontre intéressante qu'il fit bientôt, il ne se serait pas arrêté cette fois à Jéricho. C'est à tort que plusieurs interprètes (Stier, Schegg) donnent à « traversait » le sens du prétérit, et supposent que la scène suivante se passa en dehors des murs.
Luc chap. 19 verset 2. - Et voici qu’un homme, nommé Zachée, chef des publicains, et fort riche - Et voici. L'adverbe favori de S. Matthieu ne pouvait être mieux employé. « Luc attire l’attention du lecteur sur la chose admirable qu’il a l’intention de raconter », F. Luc. - Le héros de cette histoire est décrit par son nom, par sa profession, par sa condition. - 1° Un homme nommé Zachée. Le mot grec correspondant à « homme » (de même au v. 7) indique d'avance un personnage d'une certaine distinction. Zachée, nom hébreu avec une terminaison grecque ou latine. Il signifie « pur » (comparez l'antique dénomination chrétienne « Innocent »), et apparaît de temps en temps soit dans la Bible (Esdras. 2, 9 ; Neh. 7, 14, etc.), soit dans le Talmud (voyez Lightfoot, Hor. hebr. h. l.). - Il était chef des publicains. Le mot grec correspondant ne se trouve nulle part ailleurs ; aussi est-il difficile de déterminer au juste sa valeur. Peut-être désigne-t-il le receveur général du district, ayant sous lui tous les collecteurs ; mais il est possible aussi qu'il représente un titre moins élevé, tel que seraient ceux de contrôleur, ou de brigadier des douanes. Lieu de grand transit par sa situation, et d'immenses ressources agricoles par la fertilité de ses terres (son baume surtout et ses fruits étaient exportés au loin ; Jos. Ant. 14, 4, 1 ; 15, 4, 2 ; Justin, Hist. 36, 3 ; Pline, hist. Nat. 12, 54), Jéricho avait naturellement dans ses murs une petite armée de publicains. - Et fort riche… La suite du récit (v. 8) permet d'induire qu'il s'était enrichi dans l'exercice de sa profession.
Luc chap. 19 verset 3. - Cherchait à voir qui était Jésus ; et il ne le pouvait, à cause de la foule, parce qu’il était petit de taille. - Charmants détails, naïvement et gracieusement dépeints. Il cherchait : le temps indique des efforts réitérés, mais constamment frustrés… A voir qui était Jésus ; c'est-à-dire, d'après Maldonat et plusieurs autres « à le distinguer dans cette foule compacte et confuse » ; plus simplement et beaucoup mieux, croyons-nous, « Que disaient de lui son visage et sa façon de se vêtir ? ». Désir bien légitime, en toute hypothèse, car on aime à connaître de visu les hommes célèbres, et Jésus avait alors une réputation sans pareille. Mais, comme nous le disent les Pères, ce n'était pas uniquement la curiosité naturelle qui portait Zachée à contempler de près Notre-Seigneur : un commencement de foi s'agitait dans son cœur envers Celui qu'il savait être, au rebours du sentiment universel, l'ami dévoué des publicains. « Une semence de salut se multipliait en lui parce qu’il désirait voir Jésus », Titus Bostr. (Cat. D. Thom.).
Luc chap. 19 verset 4. - Courant donc en avant, il monta sur un sycomore pour le voir, parce qu’il devait passer par là. - Le récit devient de plus en plus pittoresque, comme la scène même. Les obstacles ne faisant qu'aviver les saints désirs de Zachée, il se précipite vers un endroit où il prévoit que le cortège devra passer. Il monta sur un sycomore. Il ne faut pas entendre par là notre faux sycomore de l'Occident, mais le « ficus sycomorus » ou « ficus Ægyptia », qui tient tout ensemble et du figuier et du mûrier, comme l'exprime son nom : du figuier par les fruits, du mûrier par les feuilles. Il ne croît que dans les parties les plus chaudes de la Palestine, spécialement dans la profonde et tropicale vallée du Jourdain. Cfr. 3 Reg. 10, 27 ; 2 Par. 1, 15 ; Am. 7. « Il est facile de grimper dessus, grâce à son tronc court, et à ses larges branches latérales, qui s'écartent dans toutes les directions ». Tristram, Natural History of the Bible, p. 398. Cfr. Thomson, the Land and the Book, p. 22 et ss. ; Winer, Bibl. Realwoerterbuch, s.v. Maulbeerfeigenbaum. - Car il devait passer par là. Le rationaliste Keim, dans son Jesu von Nazara, t. 3, p. 17, proteste contre l'invraisemblance de ce trait (die Unwahrscheinlichkeit einer Baumklettirung des Mannes von Geld und Stellung), d'où il conclut que tout l'épisode de Zachée est légendaire : nous pensons au contraire qu'on n'invente pas de tels détails !
Luc chap. 19 verset 5. - Arrivé en cet endroit, Jésus leva les yeux ; et l’ayant vu, il lui dit : Zachée, hâte-toi de descendre ; car, aujourd’hui, il faut que je demeure dans ta maison. - Jésus leva les yeux. Autre trait pittoresque. Celui qui avait lu surnaturellement dans le cœur de Nathanaël malgré l'épais feuillage d'un figuier (Joan. 1, 48), lit de la même manière dans l'âme de Zachée malgré l'ombre du sycomore. « Jésus… n’avait besoin d’aucun témoignage sur l’homme ; lui-même, en effet, connaissait ce qu’il y a dans l’homme », Joan. 2, 25. - Il lui dit : Zachée. Déjà il le connaît ! Quelqu'un de l'assistance le lui aurait nommé, d'après Paulus. Idée mesquine. Comme si le bon Pasteur ne savait pas les noms de ses brebis ! Joan. 10, 3. « L'impression que nous recevons du récit est favorable à la supposition que Jésus reconnut Zachée par une espèce d'intuition immédiate et miraculeuse : il lisait dans ses yeux ce qu'aucun autre ne pouvait y voir », dit très bien M. Reuss (Hist. Évang. p. 542), qui est bon exégèse quand il n'est pas en proie à ses préjugés rationalistes. - Car aujourd'hui, placé en avant avec emphase, explique le hâte-toi de descendre : c'est une hospitalité immédiate que demande Jésus. - Il faut que je demeure… La maison de Zachée devait être ce jour-là le lieu de repos du Sauveur, d'après les desseins providentiels de Dieu son Père. Jésus s'invite d'une façon toute royale : nulle part ailleurs dans l'Évangile nous ne le voyons agir ainsi, circonstance qui relève l'honneur fait au publicain de Jéricho. Heureux Zachée ! « Tu voulais me voir passer, et aujourd'hui même tu me trouveras en repos chez toi », S. August. Serm. 113. Mais, continue le même Père, « Il a reçu le Christ dans sa maison, car il habitait déjà dans son cœur ». Au reste, « Même si Jésus n’avait pas entendu la voix de celui qui l’invitait, il aurait quand même vu la disposition de son âme », S. Ambroise, h. l.
Luc chap. 19 verset 6. - Zachée se hâta de descendre, et le reçut avec joie. - Zachée se hâta : Écho de l'ordre donné par Jésus, v. 5. On conçoit du reste ce joyeux empressement. Que de choses dans les quelques paroles de ce verset ! S. Ambroise nous montre gracieusement Zachée tombant du sycomore comme un fruit mûr, dès la moindre secousse imprimée à l'arbre par Jésus. « Zachée dans le sycomore, est le nouvel arbre fruitier d’un nouveau temps », Expos. in Luc, 9, 90.
Luc chap. 19 verset 7. - Voyant cela, tous murmuraient, disant qu’il était allé loger chez un homme pécheur. - Tout le monde ne partagea pas le bonheur de Zachée, qui fit au contraire une multitude d'envieux. Les murmures furent unanimes et se prolongèrent longtemps. - Il était allé loger chez un homme pécheur. Il y avait à Jéricho, ville sacerdotale, un très grand nombre de prêtres (Cfr. 10, 31 et le commentaire), presque autant qu'à Jérusalem, dit le Talmud, et, au lieu de demander à l'un d'eux l'hospitalité, Jésus établissait sa résidence chez un publicain abhorré, dont la profession était regardée par les Juifs comme un crime insigne.
Luc chap. 19 verset 8. - Cependant Zachée, se tenant devant le Seigneur, lui dit : Seigneur, voici que je donne la moitié de mes biens aux pauvres ; et si j’ai fait tort de quelque chose à quelqu’un, je lui rends le quadruple. - Cette scène touchante ne se serait passée, d'après divers commentateurs (Olshausen, Schleiermacher, etc.) que le lendemain matin, au moment où Jésus se mettait en route pour Jérusalem. Il est beaucoup plus naturel de la placer soit immédiatement, dans la rue même, en face des insulteurs, soit peu de temps après l'entrée du Sauveur chez son hôte, par exemple à la fin du repas du soir (comparez l'expression aujourd'hui des vv. 5 et 9). Zachée, debout devant Jésus, émet publiquement un vœu généreux, indice de sa complète conversion. C'est à tort qu'on a vu parfois dans l'emploi du temps présent l'énonciation d'un fait antérieur et habituel, comme si Zachée eût voulu dire : Seigneur, je suis moins mauvais qu'on le croit : voyez quelles sont mes pratiques accoutumées ! Je donne … je restitue… De l'avis à peu près universel, le présent est mis pour le futur, en signe du caractère inébranlable et de l'exécution prochaine de la résolution. La chose est si sûre qu'on peut la regarder moralement comme déjà faite. - Je donne la moitié de mes biens. De la part d'un homme riche, c'était un sacrifice énorme. « Voici que le chameau, après avoir déposé le fardeau de sa bosse, passe à travers le trou de l’aiguille. C’est-à-dire que, après avoir rejeté l’amour des richesses et foulé aux pieds la fraude, il reçoit la bénédiction de l’accueil du Seigneur », Vén. Bède . - Et si j'ai fait tort à quelqu'un. Dans le grec : extorquer de l'argent au moyen de fausses accusation. Cfr. 3, 14 et le commentaire. La locution et si serait-elle une sorte d'euphémisme derrière lequel Zachée masquerait à demi ses fautes ? Les exégètes modernes l'ont souvent affirmé, quoique bien à tort, selon nous. Quel intérêt Zachée avait-il à ne pas faire alors une confession humble et complète ? Nous supposons donc, d'après son langage, qu'il n'a pas conscience d'avoir lésé volontairement les droits du prochain. Mais il sait combien ses fonctions sont délicates, et avec quelle facilité l'injustice matérielle, sinon formelle, peut s'y glisser (comp. le proverbe italien : Il n'y a pas de grand fleuve où il ne soit entré un peu d'eau trouble) : il est prêt à réparer tous ses torts, si on lui en découvre. Et avec quelle générosité il les réparera ! Je lui rends le quadruple. La loi juive n'exigeait cette restitution au quadruple qu'en certains cas, par ex. quand l'objet volé avait été aliéné par le voleur ou avait péri chez lui (Ex. 22, 1) ; ordinairement on n'était condamné à restituer que le double (Ex. 22, 4-9), et même, quand on restituait spontanément, il suffisait d'ajouter un cinquième en sus de la valeur. Quant aux lois romaines, un article spécial, « des publicains », n'exigeait de ces fonctionnaires que la restitution pure et simple, quoique les voleurs communs dussent la faire au quadruple.
Luc chap. 19 verset 9. - Jésus lui dit : Aujourd’hui le salut a été accordé à cette maison, parce que celui-ci est aussi un fils d’Abraham. - Jésus s'adresse directement à Zachée, quoiqu'il parle de lui à la troisième personne. - Le salut a été accordé… Douce assurance pour Zachée, et pour toute sa maison, qui avait reçu comme lui avec de vifs sentiments de foi la visite du Sauveur. - Un fils d'Abraham. De graves auteurs anciens et modernes (S. Cyprien, S. Jean Chrysost., S. Ambroise, Maldonat, Stella, Reuss, Curci) ont conclu de ces mots que Zachée devait être païen d'origine ; mais telle n'est certainement pas leur signification directe. Il n'y a aucune raison de ne pas les prendre à la lettre, et c'est d'une manière littérale qu'on les interprète généralement aujourd'hui. Zachée était Juif, comme le prouve son nom (note du v. 2) ; mais, en se faisant publicain, il s'était dégradé aux yeux de ses concitoyens, il avait en quelque sorte renoncé à sa précieuse filiation : converti désormais, il a recouvré tous ses droits au salut promis à Abraham, son illustre aïeul.
Luc chap. 19 verset 10. - Car le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. - Jésus continue de répondre au blâme de la foule. Il a justifié sa conduite par un premier motif, tiré des droits de Zachée ; il en expose maintenant un second, qui consiste dans l'indication générale de son propre rôle en tant que Messie : Le Fils de l'homme est venu… N'est-il-pas venu tout exprès pour chercher les brebis égarées et les ramener au bercail ? Voyez dans S. Matthieu, 18, 11 (Cfr. Le commentaire), la reproduction de cette admirable pensée. Ici, le verbe chercher est une particularité de S. Luc. - Que devint Zachée après sa conversion ? D'anciens auteurs pensent qu'il s'attacha immédiatement à la personne de Jésus. Quelques-uns (à la suite de Clément d'Alexandrie, Strom. 4, 6) l'ont identifié avec S. Mathias, qui devint plus tard apôtre à la place de Judas. D'autres font de lui le premier évêque de Césarée, en Palestine. Mais une antique tradition, « confirmée par un grande nombre de témoignages, et surtout par l’autorité du pape Martin Cinq dans sa bulle de l’année 1427 », (Propre du bréviaire de Tulle, au 3 septembre), démontre que Zachée émigra de bonne heure dans les Gaules, et qu'il se fixa finalement dans un lieu sauvage et pittoresque (Roc-Amadour) qui appartient aujourd'hui au diocèse de Cahors, où il est honoré sous le nom de S. Amadour (Amator).