Première phase du jugement de Notre-Seigneur devant Pilate (vv. 1-7). - Jésus au palais d'Hérode (vv. 8-12). - Seconde phase du jugement devant Pilate (vv. 13-25). - L'épisode des femmes de Jérusalem sur le parcours de la voie douloureuse (vv. 26-32). - Le crucifiement (vv. 33-34). - Les insultes et le bon larron (vv. 35-43). - Les derniers moments de Jésus (vv. 44-46). - Divers témoignages qu'on lui rend aussitôt après sa mort. (vv. 47-49). - Sa sépulture (vv. 50-56).
S. Luc diffère ici notablement des autres synoptiques sa narration abonde en particularités intéressantes. Il décrit à merveille, quoique d'une manière moins complète que S. Jean, les efforts de Pilate pour sauver Notre-Seigneur.
1Et, s’étant tous levés, ils le conduisirent à Pilate. 2Et ils commencèrent à l’accuser, en disant : Nous avons trouvé cet homme pervertissant notre nation, empêchant de payer le tribut à César, et se disant le Christ-roi. 3Pilate l’interrogea, en disant : Es-tu le roi des Juifs ? Jésus répondit : Tu le dis. 4Alors Pilate dit aux princes des prêtres et aux foules : Je ne trouve rien de criminel dans cet homme. 5Mais ils insistaient, en disant : Il soulève le peuple, en enseignant par toute la Judée, depuis la Galilée, où il a commencé, jusqu’ici. 6Pilate, entendant parler de la Galilée, demanda si cet homme était Galiléen. 7Et ayant appris qu’il était de la juridiction d’Hérode, il le renvoya à Hérode, qui était aussi à Jérusalem en ces jours-là.
Tableau vivant, agité, des manœuvres auxquelles durent recourir les autorités juives, pour obtenir de l'officier impérial qui gouvernait alors la Judée et Jérusalem la ratification de leur sentence.
Luc chap. 23 verset 1. - Et, s’étant tous levés, ils le conduisirent à Pilate. - S'étant tous levés… Hébraïsme qui dénote la promptitude. Cfr. 1, 39 et le commentaire. « Tous » est une expression pleine d'emphase, dont il ne faut cependant pas presser le sens. Elle indique du moins que la plupart des Sanhédristes vinrent en corps au prétoire, dans l'intention évidente d'impressionner Pilate par cette manifestation solennelle, et d'obtenir plus aisément de lui la permission d'exécuter la sentence qu'ils avaient prononcée contre Jésus. Sur la perte du « droit de glaive », qui occasionnait cette démarche humiliante du grand Conseil des Juifs, voyez l'Evang. selon S. Matth., p. 530. - À Pilate. Le prétoire était probablement installé dans la forteresse Antonia. Voir ibid., et Fergusson, The Temples of the Jews, p. 176. La remise de Jésus à Pilate par les Juifs est signalée comme un fait important par les quatre récits évangéliques. En effet, c'est un nouveau stade du procès qui commence (van Oosterzee) ; de la juridiction spirituelle nous passons à la juridiction civile. Cfr. Monnier, de Pilati in causa Servatoris agendi ratione, Lugd. Batav. 1825.
Luc chap. 23 verset 2. - Et ils commencèrent à l’accuser, en disant : Nous avons trouvé cet homme pervertissant notre nation, empêchant de payer le tribut à César, et se disant le Christ-roi. - Ils commencèrent à l'accuser. S. Luc expose avec une parfaite netteté cet acte d'accusation, et distingue très bien les divers griefs. - Cet homme est dédaigneux en même temps que pittoresque. Les Sanhédristes, en prononçant ce mot, montraient Jésus à Pilate. Ils durent appuyer aussi sur le verbe nous avons trouvé. « Ils disent qu’ils amènent Jésus non comme quelqu’un qui est accusé ou soupçonné de crime, mais qui a confessé et qui a été déclaré coupable », Rosenmüller, Scholia, h. l. À ce superbe nous avons trouvé Pilate opposera plus loin, vv. 4, 14 et 15, son propre Je ne trouve rien et celui d'Hérode. Voyez du reste dans S. Jean, 18, 29 et ss., le début de cette négociation si habilement conduite de part et d'autre. Le verbe grec correspondant à pervertissant signifie proprement détournant, puis au moral, corrompant ; ou bien, et c'est ici le cas, un meneur appelant à la rébellion. Cfr. Bretschneider, Lex. Man., t. 1, p. 234. D'après cette première charge, qui est la plus générale et qui sera expliquée par les deux suivantes, Jésus était donc un Mecîth, comme disaient les Juifs, un séducteur qui donnait au peuple une fausse direction, qui troublait par conséquent la paix de l'État. - Deuxième charge : il empêche de payer l'impôt à César. Quelle infâme calomnie ! Comp. 20, 25 et les passages parallèles. Mais on voulait se débarrasser de Jésus par tous les moyens possibles. Or les Sanhédristes avaient compris que, pour gagner Pilate à leurs vues, il fallait donner à l’accusation une couleur politique. Jésus affirmant qu'il était le Messie, et le Messie, d'après les idées alors en vogue chez les Juifs, devant délivrer son peuple de toute servitude romaine, ce grief était capable de frapper le gouverneur. - Troisième charge : se disant le Christ-roi. Cette dernière allégation avait une apparence de vérité ; mais les accusateurs défigurent malignement le sens du mot Christ en le traduisant par roi, dans le but de faire accroire que Jésus s'était rendu coupable d'un crime de lèse-majesté contre l'empereur. Voilà donc les autorités juives prises tout à coup d'un beau zèle pour les intérêts de Rome ! Remarquons les ressources et la souplesse de leur haine. Quand le Sauveur avait comparu à leur propre barre, les Sanhédristes avaient donné au même titre de Christ la signification de Fils de Dieu, afin de motiver une accusation de blasphème ; maintenant ils ont besoin de prouver que Jésus est un rebelle : de là cette transformation.
Luc chap. 23 verset 3. - Pilate l’interrogea, en disant : Es-tu le roi des Juifs ? Jésus répondit : Tu le dis. - S. Luc abrège notablement la scène. Voyez les trois autres narrations. C'est dans l'intérieur du prétoire, d'après S. Jean, que Pilate interrogea Notre-Seigneur. - Es-tu le roi des Juifs ? Il y a beaucoup d'emphase dans le prénom. La manière dont Pilate précise le sens du mot roi, en ajoutant des Juifs, est remarquable : il ne pouvait guère ignorer les espérances messianiques des Juifs ni leur nature. Au reste, sa question et la réponse de Jésus sont absolument identiques dans les trois synoptiques.
Luc chap. 23 verset 4. - Alors Pilate dit aux princes des prêtres et aux foules : Je ne trouve rien de criminel dans cet homme. - De retour vers les Sanhédristes, et vers la multitude toujours grossissante (« foules ») qui était accourue au prétoire, Pilate donna clairement son opinion sur le cas porté devant son tribunal : Je ne trouve rien de criminel dans cet homme. Cela revenait à la formule juridique il y a doute, que prononçaient les juges romains quand la culpabilité d'un accusé n'avait pas été démontrée. A quatre reprises, (ici, vv. 14-15, 20, 22), Pilate protesta ainsi de l'innocence de Jésus. Cette première conclusion paraît bien abrupte dans le troisième Évangile : les détails donnés par S. Jean la rendent très naturelle.
Luc chap. 23 verset 5. - Mais ils insistaient, en disant : Il soulève le peuple, en enseignant par toute la Judée, depuis la Galilée, où il a commencé, jusqu’ici. - Ils insistaient. Le verbe grec correspondant exprime énergiquement la crainte qui s'empara des Sanhédristes quand ils virent que leur proie était sur le point de leur échapper. - Il soulève le peuple. Autre verbe très expressif, que l'on trouve seulement ici et Marc. 15, 11. L'emploi du temps présent renforce encore l'idée : « il ne cesse d'agiter le peuple ». - Au simple énoncé du fait les Juifs ajoutent une explication ; en vue d'indiquer d'une part le moyen auquel Jésus avait recours pour révolutionner le pays, en enseignant, d'autre part le vaste déploiement de son activité, par toute la Judée… Toute la contrée était donc troublée, suivant eux, par ce dangereux tribun. L'aveu a pour nous quelque chose de précieux. Les synoptiques étaient à peu près muets sur le ministère de Notre-Seigneur en Judée, qu'il était réservé à S. Jean de décrire tout au long, les rationalistes n'ont pas manqué de trouver une contradiction perpétuelle entre les trois premiers Évangiles et le quatrième : mais voici que les plus ardents adversaires du divin Maître se chargent d'établir l'harmonie, en affirmant que Jésus n'avait pas été moins actif en Judée qu'en Galilée. Cfr. Act. 10, 37. - Où il a commencé : c'est en effet dans les régions septentrionales de la Palestine que Notre-Seigneur s'était d'abord mis à prêcher d'une manière régulière et suivie. Cfr. 4, 14. Il est probable qu'en nommant la Galilée les Juifs espéraient exciter davantage la défiance de Pilate : Les Galiléens étaient alors une race turbulente, assez à redouter pour Rome ; personne ne le savait mieux que le gouverneur actuel, qui avait eu à lutter contre eux. - Jusqu'ici, c'est-à-dire jusqu'à Jérusalem, au cœur même du pays. Ces derniers mots contenaient sans doute une allusion particulière à l'entrée triomphale du Sauveur.
Luc chap. 23 verset 6. - Pilate, entendant parler de la Galilée, demanda si cet homme était Galiléen. - Les Sanhédristes avaient frappé juste : le nom de la Galilée n'a pas en vain retenti aux oreilles de Pilate, puisqu'aussitôt le gouverneur veut savoir si Jésus (cet homme) est originaire de cette province. Tous ces détails, vv. 5-16, sont propres à S. Luc : ils complètent de la façon la plus précieuse l'histoire de la passion du Sauveur.
Luc chap. 23 verset 7. - Et ayant appris qu’il était de la juridiction d’Hérode, il le renvoya à Hérode, qui était aussi à Jérusalem en ces jours-là. - De la juridiction d'Hérode. Il s'agit d'Hérode Antipas, le fameux tétrarque de la Galilée et de la Perée (Cfr. 3, 1), provinces sur lesquelles Pilate n'avait aucune juridiction. - Il le renvoya à Hérode. C'est là de nouveau une expression technique du droit romain, « Car il est renvoyé un coupable qui a été arrêté ailleurs. Il est envoyé au juge de son lieu d’origine ou de son domicile », Rosenmüller, Scholia, h. l. Comp. Philem. 10 ; Jos. Bell. Jud. 2, 20, 5. Le motif de ce renvoi est manifeste : tout montre que Pilate, en l'ordonnant, espérait échapper à une grave responsabilité, se délivrer d'une affaire épineuse dont il prévoyait la difficile conclusion. Il essaie donc de faire prononcer le jugement par un autre, car il n'ose pas encore condamner un homme dont il a reconnu l'innocence, et il manque du courage nécessaire pour l'élargir en face des réclamations de la foule. Le contexte (v. 12) montre que le procurateur se proposait en outre, quoique d'une manière secondaire, de reconquérir par cet acte de courtoisie les bonnes grâces du tétrarque, avec lequel il était en désaccord depuis un certain temps. Plus tard Vespasien eut pour Hérode Agrippa une attention analogue. Cfr. Jos. l. c. 3, 10, 10. - Qui était aussi à Jérusalem. Antipas résidait ordinairement à Tibériade, la capitale de ses États ; mais, comme Pilate, il se trouvait alors à Jérusalem à l'occasion des solennités pascales (en ces jours-là). Tout porte à croire qu'il occupait dans cette circonstance le palais des Asmonéens, situé à gauche du temple, au pied de la colline de Sion (voyez Jos. Bell. Jud. 2, 16, 3 ; Ant. 20, 8, 11), à moins qu'il ne se fût établi dans celui de son père, Hérode-le-Grand, bâti un peu plus à l'Ouest (Langen, die letzten Lebenstage Jesu, p. 268. Comp. R. Riess, Atlas de la Bible, pl. 6). C'est à tort que l'on a donné parfois à Hérode et à Pilate une seule et même résidence (Aberle, Lichtenstein).