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14. La « Via dolorosa ». 23, 26-32. - Parall. Matth. 27, 31-34 ; Marc. 15, 20-23 ; Joan. 19, 16-17.

26Et comme ils l’emmenaient, ils prirent un certain Simon de Cyrène, qui revenait des champs, et ils le chargèrent de la croix, la lui faisant porter derrière Jésus. 27Or il était suivi d’une grande foule de peuple, et de femmes qui se frappaient la poitrine et qui se lamentaient sur lui. 28Mais Jésus, se retournant vers elles, dit : Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi ; mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants ; 29car voici qu’il viendra des jours où l’on dira : Heureuses les stériles, et les entrailles qui n’ont pas d’enfants, et les mamelles qui n’ont pas allaité. 30Alors ils se mettront à dire aux montagnes : Tombez sur nous ; et aux collines : Couvrez-nous. 31Car s’ils traitent ainsi le bois vert, que fera-t-on au bois sec ? 32On conduisait aussi avec lui deux autres hommes, qui étaient des malfaiteurs, pour les mettre à mort.

Sans parler de la flagellation, ni des outrages particuliers que les prétoriens firent encore subir à Notre-Seigneur (voyez les récits parallèles), S. Luc arrive directement au douloureux épisode du chemin de croix, au sujet duquel il a une longue et importante particularité (vv. 27-32).

Luc chap. 23 verset 26. - Et comme ils l’emmenaient, ils prirent un certain Simon de Cyrène, qui revenait des champs, et ils le chargèrent de la croix, la lui faisant porter derrière Jésus. - Les préparatifs du supplice n'avaient pas demandé beaucoup de temps. Aussitôt après la sentence, tandis que se passaient les scènes cruelles du prétoire, on avait grossièrement équarri et réuni les deux pièces de bois qui formaient une croix ; les soldats de garde avaient été désignés, et munis de leurs provisions pour le reste de la journée (voyez Keim, l. c. p. 392) : le convoi se mit donc promptement en marche. Nul doute que, selon la barbare coutume de ces temps, l'auguste victime n'ait été abreuvée sur tout le parcours d'injures et de coups (« Ils te perceront avec des lances quand tu marcheras en portant ta croix », Plaut. Most. 1, 1, 53). Sur l'intéressante légende du Juif errant, qui se rattache à ce fait, voyez Wetzer et Welte, Dictionn. Encycl. de la théologie cathol., t. 12, p. 431 et ss. de la traduction française. - Ils prirent un certain Simon de Cyrène… Les autres synoptiques emploient l'expression légale « réquisitionner ». Voyez dans l'Evang. selon S. Matth., p. 544, les détails relatifs à ce droit de réquisition et à la personne du Cyrénéen. Les soldats turcs réquisitionnent aujourd'hui encore les habitants de la Palestine avec le même sans gêne qu'autrefois les prétoriens romains. Cfr. Tristram, the Land of Israel, p. 402. - Qui revenait des champs. Cette circonstance a été souvent alléguée comme une grave objection contre le sentiment de ceux qui fixent la date de la mort du Sauveur au 15 nisan, c'est-à-dire au grand jour de la Pâque : mais le texte dit seulement que Simon revenait alors de la campagne, non qu'il y avait travaillé. - Porter la croix derrière Jésus. La plupart des peintres et quelques exégètes (Cajetan, Lipsius, van Oosterzee, Wordsworth) concluent de cet exposé, dont la forme est propre à S. Luc, que Jésus ne fut pas complètement déchargé de sa croix ; il aurait même continué d'en porter la partie la plus lourde, et tout son allégement eût consisté en ce que le Cyrénéen en soulevait la base. Mais c'est là une fausse interprétation des mots « derrière Jésus », que l'on doit prendre d'une manière absolue, comme il résulte des passages parallèles de S. Matthieu et de S. Marc (« pour porter sa croix »). Telle était déjà l'opinion de S. Jérôme, in Matth. 27, 32, et de S. Ambroise, Expos in Luc. l. 10, 107. Du concours prêté, quoique forcément, à Notre-Seigneur Jésus-Christ par Simon de Cyrène, les anciens gnostiques concluaient que ce dernier avait été crucifié à la place de Jésus. Cfr. S. Irénée, ad. Haer. 1, 23 ; S. Epiph. Haer. 24, 3. Cette étrange assertion a été insérée dans le Coran, Sur. 3, 4. - Sur la forme de la croix, voyez l'Evang. selon S. Matth., p. 546. De curieuses traditions avaient cours autrefois touchant la nature du bois qui la composa. D'après le Vénér. Bède, l'inscription était en buis, la tige en cyprès jusqu'à l'inscription, la traverse en cèdre, la partie supérieure en pin. Guillaume Durand assure que le pied était de cèdre, la tige en cyprès, la traverse en palmier, la tête en olivier. Une touchante légende populaire dit que toute la croix était en bois de tremble, et c'est de là, ajoute-t-elle, que provient l'agitation perpétuelle des feuilles de cet arbre (Cfr. Smith, de Cruce, 3, 13, veut qu'elle ait été de chêne, arbre assez commun en Palestine ; mais il résulte d'observations consciencieuses faites au microscope sur plusieurs reliques de la vraie croix (notamment par M. Decaisme, membre de l'Institut, et par M. P. Savi, professeur à l'université de Pise), que l'instrument du supplice de Jésus était en bois de pin. Voyez le savant Mémoire de M. Rohault de Fleury sur les Instruments de la Passion, pp. 61-63, 359 et 360.

Luc chap. 23 verset 27. - Or il était suivi d’une grande foule de peuple, et de femmes qui se frappaient la poitrine et qui se lamentaient sur lui. - Ce verset et les suivants jusqu'au 31ème décrivent une émouvante scène que notre évangéliste a seul conservée. - Il était suivi d'une grande foule… De tout temps les exécutions capitales ont attiré les foules. Il faut se souvenir en outre que Jérusalem regorgeait alors de monde à cause de la Pâque, et que le supplicié était le « prophète » célèbre au loin par sa doctrine et par ses miracles. - Et de femmes… Si la multitude mentionnée plus haut contenait un certain nombre d'ennemis du Sauveur et beaucoup de curieux, elle renfermait aussi des personnes au cœur pieux et compatissant qui, malgré la défense expresse du Talmud (« Ils ne le pleurèrent pas quand il fut conduit au supplice », Bab. Sanhedr., f, 42, 2 ; voyez Lightfoot, Hor. hebr. in Matth. 27, 31), manifestèrent courageusement leur sympathie pour le divin condamné. L'écrivain sacré a voulu retracer ici autre chose qu'un trait de sentimentalité banale. Les femmes qu'il signale ne pleuraient pas en Jésus un vulgaire crucifié. C'est à tort qu'on les a parfois identifiées avec les saintes Galiléennes qui accompagnaient habituellement Notre-Seigneur (Cfr. v. 55), car, d'après les paroles de Jésus lui-même, elles habitaient Jérusalem. Il n'est pas sûr qu'elles fussent déjà chrétiennes dans le sens strict. - Elles pleuraient à haute voix, elles se frappaient la poitrine, Fr. Luc. L'association de ces deux verbes nous fournit une représentation plastique des violentes manifestations de la douleur chez les Orientaux.

Luc chap. 23 verset 28. - Mais Jésus, se retournant vers elles, dit : Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi ; mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants - Se retournant vers elles. Détail pittoresque, qui provenait évidemment d'un témoin oculaire, peut-être de quelqu'une des saintes femmes. Aucune d'elles ne dut oublier la douce expression des regards de Jésus, ni son visage pâle et ensanglanté. - Jésus dit… C'est peut-être la seule parole que le Sauveur ait prononcée entre sa condamnation à mort et son crucifiement ; du moins nous n'en possédons pas d'autre. Elle est grave, solennelle, car elle roule tout entière sur la ruine prochaine de la capitale juive. - Filles de Jérusalem... Métaphore bien connue, d'après laquelle on appelait en hébreu les habitants d'une ville ses fils ou ses filles. Cfr. Cant. 1, 3 ; Is. 3, 16, etc. - Ne pleurez pas sur moi… « Si vous saviez les maux qui vous menacent, et qui doivent tomber sur votre ville, … sur vous-mêmes et sur vos enfants, vous conserveriez vos larmes pour déplorer vos propres malheurs », D. Calmet. Plusieurs de ces femmes compatissantes purent être témoins des horreurs de la guerre romaine et du siège de Jérusalem, c'est-à-dire des terribles représailles que leur nation s'attira du ciel pour avoir versé le sang de l'Homme-Dieu. Nos lecteurs savent que chaque vendredi soir, à Jérusalem, il se passe dans une coin du quartier juif une scène émouvante, maintes fois décrite par les voyageurs. Debout, ou accroupis en face d'un mur aux assises gigantesques, qui, d'après plusieurs archéologues éminents, faisait partie des constructions de l'ancien temple, des Juifs de tout âge et de toute condition prient et se lamentent, baisant de temps à autre les pierres avec le transport du désespoir. Ils récitent cette lugubre litanie :

Le liturge. A cause du palais qui est désert.

Le peuple. Nous sommes assis solitaires et nous pleurons.

Le liturge. A cause du temple qui est détruit.

Le peuple. Nous sommes assis...

Le liturge. A cause des murs qui sont renversés.

Le peuple. Nous sommes assis...

Le liturge. A cause de notre grandeur évanouie

Le peuple. Nous sommes assis...

Le liturge. A cause de nos grands hommes qui gisent à terre.

Le peuple. Nous sommes assis…

Le liturge. A cause des pierres précieuses qui ont été calcinées.

Le peuple. Nous sommes assis…

Le liturge. A cause de nos prêtres qui ont bronché.

Le peuple. Nous sommes assis…

Le liturge. A cause de nos rois qui ont méprisé le Seigneur.

Le peuple. Nous sommes assis solitaires et nous pleurons.

Et l'on voit de grosses larmes couler sur leurs joues ! Larmes stériles pourtant, car ce n'est pas sur eux-mêmes qu'ils pleurent, mais sur des ruines. Voyez Gratz, Théâtre des événements racontés dans les divines Écritures, t. 1, p 410 de la traduct. franç. ; Baedeker, Palaestina und Syrien, p. 192 et s. ; L.A. Frankl (auteur juif), Nach Jerusalem, t. 2, p. 28 et ss.

Luc chap. 23 versets 29 et 30. - Car voici qu’il viendra des jours où l’on dira : Heureuses les stériles, et les entrailles qui n’ont pas d’enfants, et les mamelles qui n’ont pas allaité. 30Alors ils se mettront à dire aux montagnes : Tombez sur nous ; et aux collines : Couvrez-nous. - Jésus énumère dans ces deux versets les motifs du « pleurez sur vous-mêmes ». Des jours approchent, dit-il, où la plus grande bénédiction humaine, celle de la maternité, sera regardée comme un affreux malheur (v. 29), où une mort violente, à condition qu'elle soit subite, passera pour un sort enviable (v. 30). - Heureuses les stériles. La privation d'enfants avait été autrefois présentée par le prophète comme une malédiction. Cfr. Os. 9, 14. Au début du troisième Évangile, 1, 25, nous entendions sainte Elisabeth remercier Dieu de ce qu'il avait fait cesser son « opprobre » en lui donnant un fils. Et voici qu'à trois reprises coup sur coup, Jésus répète cette béatitude étrange et nouvelle ! Mais il est des jours d'angoisses et de misères où une femme est heureuse en effet de n'avoir pas d'enfants ; et tels devaient être précisément ceux auxquels Notre-Seigneur fait allusion dans sa terrible prophétie. Ne vit-on pas alors des mères juives dévorer le fruit de leur propre sein ? Cfr. Jos. Bell. Jud. 6, 3, 4. Voilà pourquoi les « bénédictions des mamelles et du sein maternel » promises aux temps antiques par Jacob, Gen. 49, 25, cessent maintenant d'être des bénédictions.

Luc chap. 23 verset 30. - Alors ils se mettront à dire aux montagnes : Tombez sur nous ; et aux collines : Couvrez-nous. - Dire aux montagnes… Ces paroles sont empruntées au prophète Osée, 10, 8, chez qui elles représentaient déjà une scène d'horrible désespoir. On ne saurait exprimer au moyen d'une image plus forte le désir d'échapper par une fin soudaine à d'intolérables calamités : aussi S. Jean dans l'Apocalypse, 6, 16, la met-il sur les lèvres des réprouvés. Cfr. Is. 2, 10. L'historien Josèphe raconte, Bell. Jud. 6, 9, 4, que les habitants de Jérusalem, dans l'espoir d'échapper aux horreurs du siège, se réfugièrent en grand nombre dans les égouts et les souterrains de la ville, où l'on trouva ensuite leurs cadavres par milliers.

Luc chap. 23 verset 31. - Car s’ils traitent ainsi le bois vert, que fera-t-on au bois sec ? - Le Sauveur justifie par une frappante comparaison les menaces implicites des deux précédents versets. - S'ils traitent ainsi le bois vert… L'idée semble si claire, malgré son vêtement imagé, qu'on a de la peine à s'expliquer les hésitations de plusieurs interprètes à son sujet. Comme on l'admet généralement, le bois vert (ce mot n'apparaît qu'en cet endroit du Nouveau Testament), c'est en général l'arbre encore debout, encore vivant, qui porte des fleurs et des fruits ; le bois sec, au contraire, c'est l'arbre coupé depuis longtemps, mis en réserve pour le feu. De même que ce dernier symbolise les pécheurs, à l'âme aride, stérile, de même le premier représente les justes, semblables, dit le psalmiste, 1, 3 et 4, à un arbre planté sur le bord des eaux, qui fournit son fruit en sa saison, et dont les feuilles ne tombent jamais. Voyez aussi Ezech. 20, 47 (Cfr. 21, 3 et 4) et J. Roberts, Oriental Illustrations of the sacred Scriptures, p. 566. Or ici, d'après l'application immédiate, Jésus est le juste par excellence que figure le bois vert, tandis qu'Israël pécheur, impénitent, est le tronc desséché qui ne donne plus aucun espoir de récolte. Si donc Jésus subit de tels châtiments malgré son innocence, à quoi ne doivent pas s'attendre les Juifs, dont la malice crie vengeance vers le ciel ? Voyez 1 Petr. 4, 17, la même pensée, quoique plus générale, et exprimée sans figure. - Le divin Maître rentre dans son majestueux recueillement. Sur le chemin du Calvaire il venait de tenir au fond le même langage que pendant sa récente marche triomphale (Cfr. 19, 41-44) ; mais la ville déicide était sourde ! - Sur la pieuse tradition relative à saint Véronique (ou Bérénice), qui aurait été l'une des femmes compatissantes mentionnées par S. Luc, et qui aurait essuyé de son voile la sainte face du Sauveur, voyez les Acta Sanctorum, Febr., t. 3, p. 451 et ss. ; Sepp, Leben Jesu, t. 6, p. 312 de la 2è édit. J. Langen, die letzten Lebenstage Jesu, p. 299 ; Rohault de Fleury, l. c., p. 245 et ss. Les pièces intitulées « Mors Pilati » et « Vindicat Salvatoris », dans Tischendorf, Evangelia apocrypha, p. 432 et ss., contiennent sur ce point des détails curieux, quoique légendaires au moins pour la plupart. Les « Acta Pilati », B, c. 10 (Tischendorf, l. c., p. 282 et ss.), racontent aussi, et généralement d'une manière touchante, la scène qui se serait passée entre Jésus et sa Mère sur la voie douloureuse : quelques traits pourtant sont peu dignes de Marie.

Luc chap. 23 verset 32. - On conduisait aussi avec lui deux autres hommes, qui étaient des malfaiteurs, pour les mettre à mort. - Ce trait encore est propre à S. Luc. Peut-être ces deux autres hommes avaient-ils fait partie, comme on l'a souvent conjecturé, de la bande commandée par Barabbas ; c'étaient des zélotes qui, sous le couvert du patriotisme, exerçaient à leur aise le brigandage et le vol. Or la croix était le châtiment habituel des malfaiteurs de cette espèce. Cfr. Jos. Bell. Jud. 2, 13, 12 ; Petron. Sat. 3.

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