51Et il descendit avec eux, et vint à Nazareth ; et il leur était soumis. Sa mère conservait toutes ces choses dans son cœur. 52Et Jésus croissait en sagesse, et en âge, et en grâce, devant Dieu et devant les hommes.
Luc chap. 2 verset 51. - Et il descendit avec eux, et vint à Nazareth ; et il leur était soumis. Sa mère conservait toutes ces choses dans son cœur. - La divinité, qui avait si visiblement resplendi en Jésus, rentre dans l'ombre après cet éclat momentané. La gracieuse fleur de Nazareth s'était entr'ouverte et avait laissé échapper quelques-uns de ses parfums ; mais voici qu'elle se referme pour de longues années, pour dix-huit années entières, que S. Luc a résumées en deux versets. Il est vrai que ce résumé est d'une richesse inépuisable. - Il leur était soumis. « Je suis saisi d'étonnement à cette parole, écrivait Bossuet, 8è Élévat. De la 20° semaine. Est-ce donc là tout l'emploi d'un Jésus-Christ, du Fils de Dieu ? Tout son exercice est d'obéir à deux de ses créatures ». Comp. Phil. 2, 7. Quel admirable tableau dans ces trois mots : « Il leur était soumis ». - Sa mère conservait toutes ces choses… Au v. 19, S. Luc avait déjà signalé cette perpétuelle contemplation de Marie en face des mystères de Jésus ; toutefois, il use ici d'une expression plus énergique. La divine Mère méditait donc jour et nuit les paroles et les actions de son Fils. Cette retraite de Nazareth fut pour elle une époque de joies bien douces, que rien ne vint troubler depuis l'épisode du temple, si ce n'est la mort de S. Joseph, arrivée, selon toute vraisemblance, quelque temps avant le ministère public de Notre-Seigneur. Comp. Joan 2, 12, où le saint patriarche n'est pas même mentionné dans un dénombrement très exact de la famille humaine du Sauveur.
Luc chap. 2 verset 52. - Et Jésus croissait en sagesse, et en âge, et en grâce, devant Dieu et devant les hommes. - S. Luc avait signalé plus haut, v. 40, l'enfance de Notre-Seigneur Jésus-Christ comme un temps de développement universel. Avant de quitter la Vie cachée pour passer à la Vie publique, il fait une réflexion identique à propos de l'adolescence du Messie. - Jésus croissait ; l'expression latine est moins pittoresque que le grec (littéralement : poussait en avant). Cette croissance avait un triple objet : l'esprit, le corps, et l'âme. - 1° L'esprit. Dès les premiers siècles de l'Église, on a soulevé sur ce point une grave discussion. Dans quel sens, s'est-on demandé, peut-on parler de développement intellectuel pour Notre-Seigneur Jésus-Christ ? L'accord n'a pas toujours régné à ce sujet parmi les théologiens. Plusieurs Pères, et spécialement S. Athanase, Orat. 3 contr. Arian. c. 51 et ss., n'ont pas craint d'admettre un véritable progrès dans les connaissances du Christ. En tant que Dieu, disaient-ils, Jésus savait toutes choses de toute éternité ; mais, en tant qu'homme, il croissait en sagesse, au fur et à mesure que son intelligence était illuminée par les splendeurs du Verbe. Il avait semblé à S. Athanase et à d'autres saints Docteurs que cette interprétation des paroles de S. Luc permettait de réfuter plus clairement et plus aisément les Ariens, qui en abusaient pour prétendre que Jésus-Christ n'était pas Dieu, puisque son être avait été borné. Mais d'autres Pères affirmaient en même temps qu'en Jésus il n'y avait pas eu de développement intellectuel proprement dit. D'après S. Cyrille, Thesaur. Assert., l. 10, c. 7, s'il croissait, « ce n'est pas que son humanité, qui fut parfaite dès le début, pût s'accroître, mais elle se manifestait progressivement ». La croissance avait donc lieu seulement par rapport aux hommes. Au moyen âge, la question fut reprise et précisée de la façon la plus heureuse. Les théologiens scolastiques établirent une distinction entre la science divine ou incréée de Notre-Seigneur, laquelle ne diffère pas de la science de la sainte Trinité, et la science humaine ou créée que le Christ possède en tant qu'homme. Ils divisèrent encore cette science humaine en trois branches, la science béatifique (ou de vision), la science infuse, et la science acquise (résultant de l'expérience). Par science de vison, ils entendent les connaissances que l'âme du Christ puisait, à la façon des anges et des bienheureux, dans la contemplation intuitive de la divine essence ; par science infuse, les lumières que Dieu lui transmettait sans cesse directement ; par science acquise, les notions qui lui provenaient du raisonnement, de l'expérience, etc. Or, d'après l'opinion commune, la science béatifique et la science infuse de Notre-Seigneur Jésus-Christ ont été parfaites dès le premier instant de sa conception ; elles n'ont donc pu recevoir aucun accroissement. Seulement, elles émettaient chaque jour de plus brillants rayons, « comme le soleil qui, de son lever à son zénith, devient de plus en plus lumineux est dit progresser, non parce qu’en lui il y a une croissance, mais dans l’effet seulement, parce qu’il répand sur nous progressivement une plus abondante lumière ». Corn. Jansénius, Comm. in Luc. 2, 52. Au contraire, sa science expérimentale grandissait constamment. Non toutefois qu'elle apprît à Jésus des choses entièrement nouvelles ; mais elle lui montrait sous un aspect nouveau des idées qu'il connaissait déjà en vertu de sa science infuse. C'est ainsi que, d'après l'Épître aux Hébreux, 5, 8, « Il a appris l’obéissance de ce qu’il a souffert ». Ces distinctions nous paraissent élucider parfaitement ce point délicat : elles rétablissent d'ailleurs l'harmonie entre les Pères, car elles expliquent comment les uns ont pu admettre un progrès dans la sagesse du Sauveur tandis que les autres le rejetaient. Sur cette question importante, voyez Suarez, Comment. ac disputat. in tertiam partem D. Thomae, édit. Vivès, 1860, t. 18, pp. 1-89 ; De Lugo, de Mysterio Incarnat., disput. 19-21 ; Franzelin, l.c., thesis 42 ; Jungmann, Tract. de Verbo incarnato, ed. 2A, n. 241-250 ; J. Pra, L'Hypothèse du développement progressif dans le Christ (études religieuses, par des Pères de la Comp. de Jésus, 22è année, 6è série, t. 2, p. 205 et ss.) Voir aussi dans Bisping, Erklaerung des Evang. Nach Lukas, 2è édit., p. 208-212, une savante exposition, dont nous avons largement profité. - 2° Le corps. Le terme grec est amphibologique, et peut signifier tout aussi bien « taille » que « âge ». Comp. Bretschneider, Lex. Man., s. v . Nous préférons, à la suite de nombreux exégètes, le premier de ces deux sens. D'ailleurs la différence n'est pas grande, puisque, durant une partie notable de la vie humaine, le développement de la taille et de la vigueur physique accompagne la croissance en âge. - 3° L'âme, ou le développement moral. Nous retrouvons ici la même difficulté que pour le progrès intellectuel de Jésus. Elle se résout d'une manière analogue. Nous distinguons encore, à la suite des théologiens, « les habitudes et les actes surnaturels, les principes et les effets. Les œuvres de grâce ou les actes de vertu croissaient et se multipliaient sans cesse ; mais les habitudes infuses, les dispositions vertueuses, la grâce sanctifiante, tout ce qu'exigeait en son âme sa qualité d'Homme-dieu, ne pouvait croître. Le Sauveur a toujours possédé ces dons au degré le plus élevé ». Bacuez, Manuel biblique, t. 3, Nouveau Testament, Paris 1878, p. 171. Telle est bien la doctrine de S. Thomas, p. 3, q. 7 à 12 : « Dans le Christ, il ne pouvait pas y avoir d’augmentation de la grâce comme dans les bienheureux…si ce n’est selon l’effet, c’est-à-dire, dans la mesure où quelqu’un opère des œuvres plus vertueuses ». Comp. Franzelin, l. c., thesis 41, p. 409. On conçoit, d'après cela, comment la croissance de Jésus, soit en sagesse, soit en grâce, avait lieu non-seulement parmi les hommes, mais aussi auprès de Dieu. Cfr. 1 Reg. 2, 26, où une réflexion semblable est faite à propos du jeune Samuel. Désormais le silence le plus complet se fait autour de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Les premiers événements de sa vie paraissaient annoncer une série non-interrompue de prodiges ; mais voici que la chronique sacrée nous le montre vivant dans une profonde obscurité, comme un pauvre artisan (comp. Marc. 6, 3) qui gagne sa pain à la sueur de son front. Toutefois, dit S. Bonaventure, Vita Christi, c. 15, « en ne faisant rien de merveilleux il accomplissait précisément une sorte de prodige ».
Si l'on voulait maintenant comparer entre eux les récits de la Sainte Enfance d'après S. Matthieu et d'après S. Luc, on pourrait dire que, tout en s'harmonisant fort bien, ainsi qu'il a été démontré plus haut (voir la note du v. 39), ils diffèrent néanmoins beaucoup l'un de l'autre et pour le fond et pour la forme.
1° Quant au fond, ils n'ont que trois points identiques, la conception virginale de l'Homme-Dieu, sa naissance à Bethléem, sa vie cachée à Nazareth. Dans l'Évangile selon S. Matthieu, S. Joseph paraît être le personnage principal ; dans le récit de S. Luc, c'est au contraire Marie qui est généralement à l'avant-scène. S. Luc raconte un plus grand nombre d'événements ; sa narration nous fait mieux connaître les trente premières années de Jésus. On dirait, suivant une gracieuse fiction du P. Faber, Bethlehem, p. 239 et ss., qu'il était auprès de la crèche parmi les premiers adorateurs de Jésus, qu'il assista de même aux mystères de la Présentation, de Nazareth, etc., tant ses peintures sont détaillées et vivantes. Il est par excellence l'évangéliste de la Sainte Enfance, de même que S. Jean est l'évangéliste de la divinité du Verbe.
2° La forme est simple, populaire, dans le premier Évangile ; dramatique et tenant parfois de l'idylle dans le troisième.