La pêche miraculeuse et les premiers disciples de Jésus (vv. 1-11). - Guérison d'un lépreux (vv. 12-16). - Guérison d'un paralytique (vv. 17-26). - Vocation de S. Matthieu à l'apostolat (vv. 27 et 28). - Repas chez Lévi et scandale des Pharisiens (vv. 29-32). - Les disciples de Jean-Baptiste et la question du jeûne (vv. 33-39).
Or il arriva, tandis que les foules se précipitaient sur lui pour entendre la parole de Dieu, qu’il était lui-même au bord du lac de Génésareth. 2Et il vit deux barques arrêtées au bord du lac ; les pêcheurs étaient descendus, et lavaient leurs filets. 3Et montant dans l’une de ces barques, qui appartenait à Simon, il le pria de s’éloigner un peu de la terre ; et s’étant assis, il enseignait les foules de dessus la barque. 4Lorsqu’il eut cessé de parler, il dit à Simon : Pousse au large, et jetez vos filets pour pêcher. 5Simon, lui répondant, dit : Maître, nous avons travaillé toute la nuit sans rien prendre ; mais, sur votre parole, je jetterai le filet. 6Lorsqu’ils l’eurent fait, ils prirent une si grande quantité de poissons, que leur filet se rompait. 7Et ils firent signe à leurs compagnons, qui étaient dans l’autre barque, de venir les aider. Ils vinrent, et ils remplirent les deux barques, au point qu’elles étaient presque submergées. 8Quand Simon Pierre vit cela, il tomba aux pieds de Jésus, en disant : Seigneur, retirez-vous de moi, car je suis un pécheur. 9Car l’épouvante l’avait saisi, et aussi tous ceux qui étaient avec lui, à cause de la pêche des poissons qu’ils avaient faite ; 10et de même Jacques et Jean, fils de Zébédée, qui étaient compagnons de Simon. Alors Jésus dit à Simon : Ne crains pas ; désormais ce sont des hommes que tu prendras. 11Et ayant ramené les barques à terre, ils quittèrent tout, et le suivirent.
Sur l'identité des événements racontés ici par les trois synoptiques, voyez l'Évangile selon S. Matthieu, pp. 90 et ss. S. Matthieu et S. Marc ne donnent qu'une esquisse rapide de cet épisode ; S. Luc est au contraire très complet : de là les différences notables de sa narration. Relativement à la suite des faits nous préférons l'ordre adopté par S. Marc d'après lequel la vocation définitive des premiers disciples aurait précédé les guérisons exposées dans le paragraphe précédent. Voir notre Harmonie évangélique ; Tischendorf, Synopsis, 28 ; Wieseler, Chronol. Synopse, p. 285 et ss.
Les trois premiers versets contiennent la mise en scène ; nous avons ensuite, vv. 4-7, le récit de la pêche miraculeuse, puis, vv. 8-11, celui de la vocation de S. Pierre et de ses compagnons. La narration entière est extrêmement pittoresque et vivante.
Luc chap. 5 verset 1. Or il arriva, tandis que les foules se précipitaient sur lui pour entendre la parole de Dieu, qu’il était lui-même au bord du lac de Génésareth. - Les foules se précipitaient sur lui . Touchant détail, qui peint au vif l'amour et l'enthousiasme du peuple pour le bon Sauveur. Les mots suivants montrent l'esprit de foi avec lequel les foules recherchaient Jésus : elles ne lui demandaient pas seulement des miracles, mais aussi le pain de la divine parole, qu'il rompait à tous si abondamment, si suavement. - Il était au bord du lac. Le texte grec paraît supposer que Notre-Seigneur s'était déjà tenu debout pendant quelque temps sur la grève de sable blanc durci, telle qu'elle existe aux alentours de Capharnaüm, quand il monta dans la barque de Simon-Pierre pour être moins pressé par la foule. Voyez la description du lac de Génésareth dans l'Evang. selon S. Matth. p. 91. Tandis que les deux autres synoptiques le nomment « mer de Galilée », S. Luc se sert habituellement de cette expression, moins ambiguë pour ses lecteurs non-juifs, et employée du reste par les Septante, par Josèphe et par les géographes Strabon et Ptolémée.
Luc chap. 5 verset 2. - Et il vit deux barques arrêtées au bord du lac ; les pêcheurs étaient descendus, et lavaient leurs filets. - Autre tableau du peintre S. Luc. Après la foule qui se presse de tous côtés autour de Jésus, avide de recueillir sa parole, nous voyons des pêcheurs lavant leurs filets tout auprès de leurs barques qu'ils avaient eu soin de tirer à demi sur le rivage. C'est la coutume des pêcheurs de ne nettoyer leurs filets qu'une fois leur travail accompli. Ils en enlèvent la vase, les pierres, les herbes qui s'y sont accumulées, puis ils les suspendent pour les faire sécher. Notre évangéliste suppose que les futurs disciples de Jésus étaient tous en dehors des barques, occupés à laver leurs filets ; d'après S. Matthieu et S. Marc deux d'entre eux seulement, Jacques et Jean, étaient dans la barque réparant leurs filets, tandis que Pierre et André jetaient leurs filets dans le lac. Mais ces contradictions ne sont qu'apparentes ; elles s'expliquent aisément par le motif allégué plus haut. Les deux premiers synoptiques abrègent le récit pour transporter immédiatement le lecteur à la parole « Je ferai de vous des pêcheurs d'hommes ». Les faits, ainsi condensés, se sont trouvés légèrement modifiés.
Luc chap. 5 verset 3. - Et montant dans l’une de ces barques, qui appartenait à Simon, il le pria de s’éloigner un peu de la terre ; et s’étant assis, il enseignait les foules de dessus la barque. - Troisième scène admirablement retracée : Jésus monte dans la barque de Pierre, et de cette chaire d'un nouveau genre, il enseigne la foule qui se tenait sur le rivage. Plus tard encore, quand il exposera les paraboles du royaume des cieux, Notre-Seigneur aura recours à cette chaire gracieuse. Comp. Matth. 13, 2 : Marc. 4, 1.
Luc chap. 5 verset 4. - Lorsqu’il eut cessé de parler, il dit à Simon : Pousse au large, et jetez vos filets pour pêcher. - Après ce préambule, nous arrivons aux parties les plus importantes de tout ce récit, la pêche miraculeuse et la pêche des âmes. - Pousse au large. Nouvelle expression technique. Jésus donne cet ordre au singulier parce qu'il s'adressait plus spécialement à Pierre, le patron de la barque ; mais il parle ensuite au pluriel, la pêche devant être exécutée par tous ceux qui étaient présents.
Luc chap. 5 verset 5. - Simon, lui répondant, dit : Maître, nous avons travaillé toute la nuit sans rien prendre ; mais, sur votre parole, je jetterai le filet. - Dans sa réponse, Simon nous apparaît déjà sous les traits de l'homme de foi, du partisan dévoué de Jésus, que nous révélera de plus en plus la suite de l'histoire évangélique. Le titre de maître qu'il donne à Notre-Seigneur remplace habituellement dans le troisième Évangile l'expression hébraïque Rabbi. - Nous avons travaillé toute la nuit. La nuit a toujours été regardée comme plus propice que le jour aux travaux des pêcheurs. Comp. Tristram, Natural History of the Bible, 5è édit., p. 289. - Sans rien prendre. S. Pierre insinuait délicatement par là qu'il était peu probable qu'une nouvelle tentative réussît mieux en plein jour. Néanmoins, ajouta-t-il d'un ton décidé, la parole de Jésus serait pour lui un ordre auquel il voulait immédiatement obéir, persuadé que cette fois il ne travaillerait pas en vain. Remarquez l'emploi du pronom Je : Simon parle comme le chef de l'expédition.
Luc chap. 5 versets 6 et 7. - Lorsqu’ils l’eurent fait, ils prirent une si grande quantité de poissons, que leur filet se rompait. 7Et ils firent signe à leurs compagnons, qui étaient dans l’autre barque, de venir les aider. Ils vinrent, et ils remplirent les deux barques, au point qu’elles étaient presque submergées. - Le filet, en vertu de la divine prescience de Jésus, était tombé au milieu d'un de ces énormes bancs de poissons qu'on trouve dans toutes les mers et particulièrement dans le lac de Gennésareth. Voyez Tristram, Natural History of the Bible, 5è édit., p. 283. La fin du v. 6 et le v. 7 tout entier renferment des détails destinés à rehausser l'éclat du prodige : 1° Leur filet se rompait : il y eut en réalité un commencement de rupture : le secours apporté à temps (v. 7) empêcha seul le filet de se déchirer complètement. 2° Ils firent signe … D'après Théophylacte et Euthymius, Pierre et ceux qui étaient dans sa barque auraient été obligés de recourir au langage des signes. Mais cette explication nous semble un peu forcée. Il est plus simple de dire avec la plupart des exégètes qu'on employa les signaux parce que l'autre nacelle était trop loin pour que la parole articulée fût facilement entendue. 3° Ils remplirent les deux barques ; 4° Non-seulement les deux canots furent remplis de poissons, mais ils le furent à tel point qu'ils étaient presque submergés, tant la charge était pesante.
Luc chap. 5 verset 8. - Quand Simon Pierre vit cela, il tomba aux pieds de Jésus, en disant : Seigneur, retirez-vous de moi, car je suis un pécheur. - D'un bout à l'autre de la narration, Simon-Pierre nous apparaît comme le héros principal. C'est lui qui a présidé aux opérations de la pêche, de même qu'il dirigera un jour la grande pêche mystique dans l'Église de Jésus ; c'est lui qui éprouve et manifeste la plus forte émotion ; c'est lui qui parle au nom de tous ; c'est à lui que Notre-Seigneur s'adressera d'une manière plus spéciale. - Il tomba aux pieds de Jésus… Trait graphique, qui dénote l'âme ardente de Simon. A cette génuflexion il ajouta une exclamation plein de foi et d'humilité. Isaïe, quand il fut admis dans son extase à contempler le céleste séjour, les anges et Jéhovah, s'écria, pénétré de sa profonde indignité : Malheur à moi, je suis perdu, parce que je suis un homme impur de lèvres, etc. (Is. 6, 5-9). C'est un sentiment semblable qui fait dire à S. Pierre : Retirez-vous de moi. Non qu'il désirât réellement éloigner de lui Notre-Seigneur ; mais le grand miracle dont il vient d'être témoin lui a révélé de plus en plus la puissance et la sainteté de Jésus ; or, il sent qu'il n'est pas digne de la société d'un homme uni à Dieu par des liens si étroits. Au fond, sa parole revient donc à celle du centurion : « Seigneur, je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit ». Aussi Jésus, bien loin de la prendre à la lettre comme il fit plus tard pour les avares Gadaréniens (8, 37), resserra-t-il au contraire les liens qui déjà l'unissaient à Simon-Pierre.
Luc chap. 5 versets 9-10a. - Car l’épouvante l’avait saisi, et aussi tous ceux qui étaient avec lui, à cause de la pêche des poissons qu’ils avaient faite ; 10et de même Jacques et Jean, fils de Zébédée, qui étaient compagnons de Simon. - L'épouvante l'avait saisi… L'évangéliste explique, par cette réflexion, ce qui pouvait sembler extraordinaire dans la conduite de S. Pierre. Il avait agi et parlé sous l'impression de la frayeur religieuse excitée en lui et dans tous ses compagnons par la pêche miraculeuse.
Luc chap. 5 verset 10b. - Et de même Jacques et Jean, fils de Zébédée, qui étaient compagnons de Simon. Alors Jésus dit à Simon : Ne crains pas ; désormais ce sont des hommes que tu prendras. - Quelle douce et aimable réponse va s'échapper des lèvres divines du Messie ! Après avoir rassuré Simon par un mot que nous lui entendrons souvent prononcer en semblable occasion, ne crains pas, il l'élève tout à coup à une dignité sublime, en transformant l'humble pêcheur de Bethsaïda en un pêcheur d'hommes. La tournure tu prendras désigne la permanence de l'action, et l'action, suivant toute la force du texte grec que la Vulgate n'a traduit qu'imparfaitement, doit consister à « prendre vivants les hommes ». Quelle sublime métaphore et quel beau rôle attribué à S. Pierre ! « Les instruments apostoliques sont bien les filets des pêcheurs, qui ne détruisent pas les captures mais les conservent. Ils les retirent des profondeurs océaniques pour les amener à la lumière; et ils conduisent dans les hauteurs ceux qui flottaient dans les enfers ». St Ambroise. « Nouvelle méthode de pêcher assurément, écrit S. Jean Chrysost., Hom. In Matth. 4, 19, car les pêcheurs tirent les poissons hors de l'eau pour leur donner la mort ; mais nous lançons nos filets dans l'eau et ceux que nous prenons sont vivifiés ». S. Augustin établit à ce sujet un parallèle intéressant entre la chasse et la pêche : « Pourquoi les apôtres n'ont-ils importuné, n'ont-ils contraint personne? Parce que le pêcheur lance son filet dans la mer et en retire ce qui se présente (tout se passe donc avec douceur). Quant au chasseur, il parcourt les forêts, scrute tous les buissons et ne précipite le gibier dans les rêts qu'en jetant partout la terreur et l'épouvante. Qu'il n'aille pas de ce côté, qu'il n'aille pas de cet autre; pour cela venez ici, frappez là, jetez l'alarme plus loin; qu'il ne s'échappe pas, qu'il ne prenne pas la fuite (tout se passe avec violence). ». De l'utilité du Jeûne, ch. 9. Après la seconde pêche miraculeuse, Joan. 21, 16, Jésus, faisant usage d'une autre figure pour exprimer le même rôle, dira au prince des Apôtres : Pais mes brebis, pais mes agneaux. Quoique la promesse ce sont des hommes que tu prendras fût adressée directement à Simon-Pierre, elle retombait d'une manière implicite sur ses compagnons, comme on le voit par les deux autres récits : « Je ferai de vous des pêcheurs d'hommes ».
Luc chap. 5 verset 11. - Et ayant ramené les barques à terre, ils quittèrent tout, et le suivirent. - Ils renoncent généreusement à tout pour se faire les disciples de Jésus. Sans doute leurs richesses ne devaient pas être bien considérables ; mais, comme le dit S. Augustin, Enarrat. 3 in Ps. 103, 17 « il renonce à beaucoup celui qui non seulement renonce à ce qu'il avait, mais aussi à ce qu'il désirait avoir ». Par conséquent, ajoute S. Grégoire, Hom. 5 in Evang., « Ils ont beaucoup quitté, puisqu'ils ont renoncé à tout, si peu que soit ce tout. Nous, au contraire, nous nous attachons à ce que nous avons, et nous recherchons avidement ce que nous n'avons pas. Pierre et André ont donc beaucoup abandonné lorsqu'ils ont tous deux renoncé au simple désir de posséder ; ils ont beaucoup abandonné, puisqu'en renonçant à leurs biens, ils ont aussi renoncé à leurs convoitises ». - Ils le suivirent, d'une manière habituelle et définitive, car si S. Jean a raconté, 1, 37 et ss., l'appel des premiers disciples, les synoptiques exposent ici la vocation à l'apostolat. - Un ancien hymne de l'Église, composé en l'honneur de S. Pierre, résume admirablement en quelques vers le miracle de la pêche miraculeuse et ses résultats : « La grâce t’a attrapé, toi, pêcheur de pêcheur, pour que tu emploies ton métier à une meilleure capture. Tu abandonnes tout, tu rejettes le navire pour que tu estimes à sa juste valeur le monde entier ». Mais le grand pêcheur d'hommes par excellence, c'est Notre-Seigneur Jésus-Christ. On a sur la pêche miraculeuse un admirable tableau de Raphaël.