20bBienheureux, vous qui êtes pauvres, parce que le royaume de Dieu est à vous. 21Bienheureux, vous qui avez faim maintenant, parce que vous serez rassasiés. Bienheureux, vous qui pleurez maintenant, parce que vous rirez. 22Bienheureux serez-vous lorsque les hommes vous haïront, et vous repousseront, et vous outrageront, et lorsqu’ils rejetteront votre nom comme infâme, à cause du Fils de l’homme. 23Réjouissez-vous en ce jour-là et soyez dans l’allégresse, parce que votre récompense est grande dans le ciel ; car c’est ainsi que leurs pères traitaient les prophètes. 24Mais malheur à vous, riches, parce que vous avez votre consolation. 25Malheur à vous qui êtes rassasiés, parce que vous aurez faim. Malheur à vous qui riez maintenant, parce que vous serez dans le deuil et dans les larmes. 26Malheur à vous lorsque les hommes diront du bien de vous, car c’est ainsi que leurs pères traitaient les faux prophètes.
Luc chap. 6 verset 20b. - Bienheureux, vous qui êtes pauvres, parce que le royaume de Dieu est à vous. - « Saint Luc n’a présenté que quatre béatitudes du Seigneur; huit, saint Matthieu ». St Ambroise. C'est là un fait qui frappe tout d'abord dès que l'on compare les deux rédactions du Discours sur la montagne. Mais le docte Père avait raison d'ajouter : « Dans ces huit, les quatre sont; et dans ces quatre, les huit ». S. Luc donne vraiment « le précis, la quintessence » (D. Calmet) de l'octave des Béatitudes. Comme ce début de la charte messianique est sage et parfait ! « C’est un début qui convient parfaitement au docteur de la sagesse de nous montrer en quoi consiste la béatitude. Car tous la désirent comme la fin de toutes choses. Mais en quoi elle consiste, et par quels moyens l’obtenir, ils n’en ont pas la moindre idée, pour leur plus grand malheur ». Corn. Jansénius. Le Docteur suprême de la sagesse a soin de mettre aussitôt, comme le dit gracieusement Théophylacte, le rythme et l'harmonie dans l'âme de ses disciples au moyen des Béatitudes. Sur la forme extérieure et l'aspect paradoxal des Béatitudes, voyez l'Evang. selon S. Matthieu, pp. 101 et 102. - Bienheureux vous qui êtes pauvres… Cette Béatitude est la première dans l'exposé de S. Luc comme dans celui de S. Matthieu. Seulement, notre évangéliste a supprimé le mot « d'esprit », ce qui donne de prime abord plus de clarté à la pensée, mais qui lui enlève peut-être de sa profondeur. Toutefois, comme il s'agit évidemment ici ou des pauvres qui supportent avec courage, dans un sentiment chrétien, la privation des biens de ce monde, ou des riches qui vivent détachés de leurs richesses, la pensée est au fond la même de part et d'autre. En effet, d'après S. Luc, les Béatitudes sont adressées directement par Jésus à ses disciples (comp. les vv. 21-23 ; de même les malédictions, vv. 24-26), tandis qu'elles apparaissent dans le récit de S. Matthieu sous la forme d'aphorismes généraux. C'est précisément en cela qu'apparaît le caractère familier, en quelque sorte homilétique (édification ou enseignement par la prédication de la Parole), du discours sur la montagne tel que le relate S. Luc. Comparez encore 6, 46 et Matth. 7, 21 ; 6, 47 et Matth. 7, 24, etc. - Le Royaume de Dieu. S. Luc substitue ce nom à celui de « règne des cieux » (Matth. 5, 3), qui, énonçant une idée juive (voyez l'Evang. selon S. Matth. p. 67), eût été moins accessible à ses lecteurs de la gentilité.
Luc chap. 6 verset 21. - Bienheureux, vous qui avez faim maintenant, parce que vous serez rassasiés. Bienheureux, vous qui pleurez maintenant, parce que vous rirez. - C'est la quatrième Béatitude dans S. Matthieu. Ici encore nous avons à noter une omission caractéristique, celle de « justice », le mot hébreu correspondant désigne la sainteté en général. La vie où abondent le confort, le luxe, les délices matérielles, est souvent incompatible avec le goût de la perfection et des choses du ciel : ce qui fait que les deux rédactions reviennent à peu près au même. - Vous qui pleurez. Cette Béatitude est la troisième chez nos deux évangélistes. Maintenant est une particularité de S. Luc (de même dans la Béatitude précédente) : cet adverbe oppose avec emphase les misères présentes aux joies inénarrables que l'on goûtera dans le royaume messianique parvenu à sa consommation glorieuse. Le pittoresque vous rirez (Matth. vous serez consolés) est également spécial à S. Luc. Employé au v. 35 et par S. Jacques, 4, 9, pour désigner la joie profane et coupable des mondains, ce mot n'apparaît qu'en cet endroit comme emblème du bonheur sacré des élus.
Luc chap. 6 versets 22 et 23. - Bienheureux serez-vous lorsque les hommes vous haïront, et vous repousseront, et vous outrageront, et lorsqu’ils rejetteront votre nom comme infâme, à cause du Fils de l’homme. 23Réjouissez-vous en ce jour-là et soyez dans l’allégresse, parce que votre récompense est grande dans le ciel ; car c’est ainsi que leurs pères traitaient les prophètes. - Ces versets contiennent la quatrième Béatitude de S. Luc, qui est parallèle à la huitième de S. Matthieu, 5, 10-12. - Soyez dans l'allégresse. Le verbe grec est au présent, et l'emploi de ce temps est remarquable, puisqu'il est question d'un bonheur à venir : mais l'acquisition de ce bonheur est si sûr pour ceux auxquels s'adresse le divin Maître ! - Si S. Luc omet l'énoncé général de la Béatitude, tel qu'on le trouve dans le premier Évangile, 5, 10, en revanche il accentue avec plus de force la gradation des outrages. S. Matthieu ne distinguait que trois sortes de persécutions, représentées par les locutions « maudiront », « persécuteront », « diront toute sorte de mal ». S. Luc en mentionne quatre qu'il exprime, à part la troisième, au moyen de mots nouveaux. Haïront indique les sentiments du cœur. Repousseront nous montre la haine, d'abord latente, passant à l'action. Les disciples du Christ seront « excommuniés » de la société religieuse et civile. Viendront ensuite les injures grossières (outrageront), puis, comme conclusion, on finira par maudire, par exécrer avec un mépris souverain, le nom pourtant si noble de Chrétien. Mais cela aura lieu à cause du Fils de l'homme, c'est-à-dire qu'on n'aura commis d'autre crime que celui d'être le disciple de Jésus : et c'est précisément pour cela qu'on devra se croire bienheureux et se réjouir, comme l'explique le v. 23. « Car il n’y a rien d’avantageux, pour eux, à les supporter. Mais ils ont profit à les tolérer pour le nom du Christ ». St Augustin Serm. Dom. in monte. - Réjouissez-vous… Cfr. Matth. 5, 12. En ce jour-là est emphatique et spécial à S. Luc : au jour où l'on vous traitera d'une manière si ignominieuse. - Soyez dans l'allégresse : le verbe grec signifie littéralement « bondir de joie ». Quelle énergie d'expressions ! Excommuniés, bafoués, persécutés, les disciples de Jésus non seulement ne devront pas s'attrister et se décourager, mais ils pourront s'abandonner à la joie. Bien plus, la simple joie serait insuffisante : il faudra qu'ils tressaillent d'allégresse. - Votre récompense est grande… Motif de cette recommandation en apparence si extraordinaire. « Après avoir promis des récompenses, l’organisateur d'une compétition exhorte les siens à un combat acharné ». Luc de Bruges. L'homme naturel se désole quand on lui enlève son bien, son honneur ; le chrétien dépouillé de tout pour Jésus se réjouit, parce qu'il se souvient de la récompense qui l'attend au ciel. Les prophètes, ces augustes personnages de la théocratie, n'ont pas été mieux traités de leur temps. Or, qui ne serait heureux et fier de ressembler aux prophètes ? - Leurs pères : les ancêtres des hommes mentionnés au v. 22, par conséquent, les Juifs des siècles antérieurs. Jésus s'exprime plus clairement dans le premier Évangile : « C’est ainsi qu’ils ont persécuté les prophètes qui étaient avant vous ».
Luc chap. 6 verset 24. - Mais malheur à vous, riches, parce que vous avez votre consolation. - Laissant de côté les autres Béatitudes (la seconde : Heureux les doux, la cinquième : Heureux les miséricordieux, la sixième : Heureux ceux qui ont le cœur pur, et la septième : Heureux les pacifiques), S. Luc oppose à celles qu'il vient de citer quatre terribles malédictions de Jésus, vv. 24-26. - Dans Jérémie, 17, 5-8, le mot maudit contrastait déjà tristement avec béni : mais les malédictions précédaient les bénédictions ; tandis qu'ici, conformément à la délicatesse de l'esprit évangélique, les malédictions n'apparaissent qu'après les bénédictions. Le Messie ne maudit que ceux qui auront refusé, rejeté ses bénédictions. - Mais malheur… introduit fort bien les quatre propositions antithétiques destinées à ramener à l'esprit chrétien par la terreur ceux que les récompenses promises plus haut n'auraient pas suffisamment gagnés. - Malheur à vous les riches. Le monde dit au contraire : Bienheureux les riches, malheur aux pauvres ! Mais les idées de Jésus ne sont pas celles du monde. Cependant, si le roi messianique maudit les riches, ce n'est pas directement parce qu'ils sont riches, mais en tant qu'ils mettent leur complaisance entière, toute leur âme, dans leurs richesses. « Ce n’est pas dans le jugement porté sur la valeur des biens qu’est le crime, mais dans leur désir », St Ambroise. Il est en effet des riches qui sont pauvres d'esprit. - Parce que vous avez votre consolation. Jésus avait motivé les Béatitudes ; il motive de la même manière les malédictions. Le verbe grec correspondant à avez est d'une grande énergie : « vous possédez complètement, vous avez totalement reçu ». Ils auront joui sur cette terre des consolations profanes de Mammon, ce sera tout : ils n'auront aucune part aux saintes consolations d'Israël, dont au reste ils ne s'inquiètent guère. Nous trouverons plus loin, 16, 19 et ss., le développement dramatique de cette première malédiction, dans la parabole de Lazare et du mauvais riche.
Luc chap. 6 verset 25. - Malheur à vous qui êtes rassasiés, parce que vous aurez faim. Malheur à vous qui riez maintenant, parce que vous serez dans le deuil et dans les larmes. - Ici encore l'antithèse est parfaite. Les idées sont opposées aux idées, les mots aux mots. Mais le rassasiement de la chair (cfr. Col. 2, 23) sera suivi d'une faim affreuse, qui demeurera à tout jamais inassouvie. - Vous qui riez maintenant… Malheur, car ces rires terrestres, qui n'auront duré que peu de jours, feront place à d'éternelles et poignantes tristesses, figurées emphatiquement par deux verbes synonymes, vous serez dans le deuil et vous serez dans les larmes. Cfr. Jac. 4, 4, 9.
Luc chap. 6 verset 26. - Malheur à vous lorsque les hommes diront du bien de vous, car c’est ainsi que leurs pères traitaient les faux prophètes. - Le monde n'accorde sa faveur et ses bonnes grâces qu'à ceux qui lui plaisent, et, pour plaire à ce monde corrompu, il est rare qu'il ne faille pas flatter ses passions mauvaises, se mettre de connivence avec ses coupables caprices. Souvent donc la popularité d'un homme est de fâcheux augure relativement à son caractère et à sa conduite. Est-il étonnant après cela que Jésus maudisse ceux qui recherchent et reçoivent les caresses du monde ? Ne vaut-il pas mieux être, comme S. Athanase, seul contre le monde ? Telle était aussi, main axiome antique en fait foi, la conviction de la sagesse païenne. « Car comment peut-il plaire au peuple celui à qui plaît la vertu ? » Sénèque. Phocion, interrompu contre l'ordinaire dans un de ses discours par de vifs applaudissements de la foule athénienne, demanda finement à ses amis s'il ne lui pas échappé quelque sottise. - C'est ainsi que leurs pères traitaient les faux prophètes. C'est-à-dire qu'on les comblait d'honneurs ; mais à quel prix pour leur conscience ! Ces faux prophètes accommodaient criminellement leur prétendus oracles aux désirs dépravés des princes et du peuple : il leur était aisé de gagner ainsi tous les suffrages. « Les prophètes prophétisent avec fausseté, les sacrificateurs dominent sous leur conduite, et mon peuple prend plaisir à cela », Jér. 5, 31. - Leurs pères a le même sens qu'au v. 23.