Luc chap. 6 versets 27 et 28. - Mais à vous qui m’écoutez, je dis : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent. 28Bénissez ceux qui vous maudissent, et priez pour ceux qui vous calomnient. - La transition Mais à vous qui m'écoutez est d'une grande délicatesse. Jésus semble supposer que les terribles apostrophes des vv. 24-26 ne s'appliquaient à aucun des ses auditeurs actuels. Il revient donc à eux comme au sortir d'une digression qui n'aurait concerné que des misérables vivant bien loin du Kouroun-Hattîn. Ce qu'il leur dit dans cette seconde partie est un commentaire saisissant de ce qu'il nommera plus tard (Joan. 13, 34 ; 15, 12) « son » commandement, le commandement « nouveau ». Entrant dans des détails pratiques, pittoresques, il montre en quoi doit consister la charité fraternelle pour les sujets du royaume messianique. Il place en premier lieu ce qu'il y a de plus difficile, et recommande d'abord aux siens l'amour des ennemis, amour sincère et réel, qui, du cœur où il a sa source, passe dans les mains par les actes, et sur les lèvres soit par de bonnes paroles, soit même par de ferventes prières. A chaque manifestation de la haine il faut donc, comme l'indique cette série de sublimes antithèses, répondre par une manifestation de charité, rendant toujours le bien pour le mal. Cfr. Rom. 12, 21.
Luc chap. 6 verset 29. - Et à celui qui te frappe sur une joue, présente encore l’autre ; et celui qui te prend ton manteau, ne l’empêche pas de prendre aussi ta tunique. - Après la charité active vient la charité patiente, qui tolère, qui sacrifie volontiers, dans l'occasion, ses droits les plus stricts, si elle espère pouvoir gagner le prochain par cette condescendance généreuse. Sur le véritable esprit de ces deux recommandations, voyez l'Évangile selon S. Matth., p. 121. La pensée est généralisée par S. Luc : le premier Évangile, 5, 40, supposait un procès sur le point d'être intenté devant les tribunaux. Notre évangéliste renverse en outre l'ordre des vêtements : donnez même votre tunique à quiconque veut vous ravir violemment votre manteau ; dans S. Matthieu Jésus désire au contraire que ses disciples abandonnent leur manteau à l'homme injuste qui voudrait les dépouiller de leur tunique. Mais c'est la même idée exprimée avec une nuance. Chez les Juifs, et S. Matthieu écrivait primitivement pour des Juifs, le manteau du pauvre était regardé comme son vêtement le plus indispensable, Ex. 22, 25 ; d'autre part, en soi le manteau est l'habit le plus extérieur, que la main du voleur saisit naturellement en premier lieu. Des deux côtés il y a donc gradation, quoique en un sens différent, et S. Luc a choisi l'arrangement qui devait être le plus clair pour ses lecteurs non juifs. - Ne l'empêche pas… La recommandation est positive dans S. Matthieu : « remets lui ».
Luc chap. 6 verset 30. - Donne à quiconque te demande, et ne redemande pas ton bien à celui qui s’en empare. - C'est encore la charité sous une autre de ses faces multiples. Jésus inculque, dans la première moitié de ce verset, l'esprit de libéralité qui vient généreusement au secours de tous, sans aucune acception de personnes, quoique selon les mesures de la prudence ; puis, dans la seconde moitié, il revient d'une manière générale sur le support chrétien des injustices. Voir une variante dans S. Matthieu, 5, 42. - Ne redemande pas … ne doit évidemment pas se prendre d'une manière absolue, pas plus que la plupart des conseils évangéliques énoncés ici par le divin Maître : du moins ne doit-on réclamer son bien avec une rigueur trop grande, qui blesserait la charité.
Luc chap. 6 verset 31. - Et ce que vous voulez que les hommes vous fassent, faites-le-leur vous aussi, pareillement. - S. Luc a placé dès cet endroit la belle « règle d'or » de la charité, qui n'apparaît dans le premier Évangile que beaucoup plus loin, 7, 12, et d'après un autre enchaînement. Mais ce grand principe de l'amour fraternel vient très bien ici au milieu d'injonctions pratiques (vv. 27-35) qu'il relie à la façon d'un nœud gracieux et fort.
Luc chap. 6 verset 32. - Si vous aimez ceux qui vous aiment, quel gré vous en saura-t-on ? car les pécheurs aussi aiment ceux qui les aiment. - Ce verset et les deux suivants contiennent trois raisonnements parallèles, destinés à prouver qu'une charité simplement humaine, c'est-à-dire égoïste, est tout à fait nulle devant Dieu. Il y a, dans cette argumentation pressante, une fine critique de la bonté purement naturelle, et, par suite, une forte excitation à la charité surnaturelle. - 1° Quand nous nous bornons à aimer ceux qui nous aiment, quel est notre mérite ? La réponse n'est pas directement donnée, mais la phrase finale, les pécheurs aussi…, qui retentit trois fois comme un triste refrain, l'indique suffisamment. - Nous lisons dans S. Matthieu : « Les publicains aussi n'agissent-ils pas de même? ». Le premier évangéliste conserve aux paroles de Jésus la couleur juive qu'elles avaient eue d'abord ; S. Luc remplace les idées particularistes de publicains et de païens (cette dernière avec une touchante sollicitude pour les sentiments de ses lecteurs) par la notion générale de pécheurs.
Luc chap. 6 verset 33. - Et si vous faites du bien à ceux qui vous en font, quel gré vous en saura-t-on ? car les pécheurs aussi font cela. - Par une gradation manifeste (cfr. v. 27), Jésus passe des sentiments du cœur aux actes qu'inspire l'affection, et il raisonne sur eux de la même manière. Ce trait est propre à S. Luc ; de même celui du v. 34. S. Matthieu, 5, 47, a un autre exemple tiré des salutations entre amis.
Luc chap. 6 verset 34. - Et si vous prêtez à ceux de qui vous espérez recevoir, quel gré vous en saura-t-on ? car les pécheurs aussi prêtent aux pécheurs, afin de recevoir la pareille. - Nouvelle gradation : après les bienfaits en général, un bienfait d'une nature particulière, qui coûte toujours, même dans l'hypothèse faite par Notre-Seigneur, tant l'homme est attaché aux richesses matérielles. D'ailleurs, ceux qui prêtent courent toujours quelque risque, et les services désintéressés sont rares. - Afin de recevoir la pareille, c'est-à-dire le même service à l'occasion, ou bien le remboursement exact de la somme prêtée, de sorte qu'ils ne perdent absolument rien.
Luc chap. 6 verset 35. - Mais vous, aimez vos ennemis, faites du bien, et donnez beaucoup sans en rien espérer, et votre récompense sera grande, et vous serez les fils du Très-Haut, car il est bon pour les ingrats et les méchants. - A la conduite égoïste qu'il vient d'exposer et de blâmer dans les vv. 32-34, Jésus oppose maintenant celle que devront tenir ses disciples. Il emploie les mêmes termes que précédemment et suit la même gradation : Aimez vos ennemis, et pas seulement ceux qui vous aiment, v. 32 ; faites du bien… sans rien espérer, et pas seulement quand vous espérerez quelque autre bienfait en retour des vôtres ; prêtez sans espoir de gain ou de recouvrement. Voilà la conduite du vrai chrétien. - Et votre récompense sera grande : dès ici-bas cette conduite généreuse des chrétiens sera récompensée ; mais elle le sera davantage encore dans le ciel. - Vous serez les fils du Très-Haut. Autre précieux motif d'encouragement. Cfr. Matthieu 5, 45. Agir ainsi, c'est montrer, par un de ces traits de ressemblance qui trompent rarement, qu'on est fils du Très-Haut, car lui aussi il est bon à l'égard soit des ingrats qui ne lui savent aucun gré de ses bienfaits, soit des pécheurs qui en abusent ouvertement. Dans le premier Évangile, la description de la bonté divine est exprimée d'une façon plus concrète : « il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes » (Matth., 5, 45). Le nom de Très-Haut pour désigner le Seigneur est propre à S. Luc. Cfr. 1, 32, 35, 76. Les autres évangélistes ne s'en servent jamais, et c'est ici le seul endroit où Notre-Seigneur le donne lui-même à son Père.