Le serviteur du centurion (vv. 1-10). - Résurrection du fils de la veuve de Naïm (vv. 11-17). Le Précurseur envoie deux de ses disciples à Jésus pour lui demander s'il est le Messie (vv. 18-23). Hommage public rendu par Notre-Seigneur à S. Jean (vv. 24-28). Jésus, Jean-Baptiste et la génération présente (vv. 29-35) . Simon le Pharisien et la pécheresse (vv. 36-50).
1Lorsqu’il eut achevé de faire entendre au peuple toutes ces paroles, il entra dans Capharnaüm. 2Or un centurion avait un serviteur malade et sur le point de mourir, qui lui était très cher. 3Et ayant entendu parler de Jésus, il lui envoya quelques anciens des Juifs, le priant de venir et de guérir son serviteur. 4Ceux-ci, étant venus auprès de Jésus, le priaient avec instance, en lui disant : Il mérite que vous lui accordiez cela ; 5car il aime notre nation, et il nous a lui-même bâti une synagogue. 6Et Jésus allait avec eux. Et comme il n’était plus guère éloigné de la maison, le centurion lui envoya de ses amis, pour lui dire : Seigneur, ne prenez pas tant de peine, car je ne suis pas digne que vous entriez sous mon toit. 7C’est pour cela que je ne me suis pas cru digne de venir moi-même auprès de vous ; mais dites un mot, et mon serviteur sera guéri. 8Car moi, qui suis un homme soumis à des chefs, j’ai sous moi des soldats ; et je dis à l’un : Va, et il va ; et à l’autre : Viens, et il vient ; et à mon serviteur : Fais ceci, et il le fait. 9Ayant entendu ces paroles, Jésus fut dans l’admiration ; et se tournant vers les foules qui le suivaient, il dit : En vérité, je vous le dis, même en Israël je n’ai pas trouvé une aussi grande foi. 10De retour à la maison, ceux que le centurion avait envoyés trouvèrent guéri le serviteur qui avait été malade.
Nous avons ici un des plus grands miracles de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Mais il acquiert une importance toute nouvelle dans le troisième Évangile, quand on se souvient qu'il fut accompli en faveur d'un païen. Aussi S. Luc l'a-t-il raconté avec plus de détails que S. Matthieu.
Luc chap. 7 verset 1. - Lorsqu’il eut achevé de faire entendre au peuple toutes ces paroles, il entra dans Capharnaüm. - Ce verset précise l'époque et le théâtre du prodige. La guérison eut lieu peu de temps après le Discours sur la montagne. Elle fut opérée dans la cité de Capharnaüm, qui servait de résidence habituelle à Jésus.
Luc chap. 7 verset 2. - Or un centurion avait un serviteur malade et sur le point de mourir, qui lui était très cher. - Les deux héros du miracle nous sont ici présentés. C'étaient un centurion païen (voyez l'Évangile selon S. Matthieu, p. 155 et s.), préposé à une partie de la garnison de Capharnaüm, et son esclave gravement malade. Avec sa précision toute médicale, S. Luc affirme que ce dernier était sur le point de mourir. Il ajoute encore, pour expliquer l'intérêt particulier que le serviteur moribond inspirait à son maître : qui lui était très cher. C'était pourtant un proverbe du paganisme que « autant vous avez d'esclaves, autant vous avez d'ennemis ». Mais le centurion, à demi converti à la religion du vrai Dieu, pratiquait plutôt ce conseil des Saints Livres : « Que le serviteur qui a du sens te soit cher comme ton âme ; ne lui refuse pas la liberté, et ne le laisse pas dans la pauvreté ». (Ecclésiastique, 7, 23).
Luc chap. 7 verset 3. - Et ayant entendu parler de Jésus, il lui envoya quelques anciens des Juifs, le priant de venir et de guérir son serviteur. - Ayant entendu parler de Jésus : « Non seulement avec l’oreille du corps, mais aussi avec celle du cœur », St. Bonaventure. Il a entendu parler de Jésus, de sa sainteté, de ses miracles, et il a conçu pour lui une haute estime : il croit en ses pouvoirs surnaturels, et voici qu'il se dispose à y recourir dans la pressante nécessité où il se trouve. - Il lui envoya quelques anciens. On a vu parfois dans ces « anciens » qui servirent d'ambassadeurs au centurion, les officiers de la synagogue ; mais cette opinion n'est pas fondée. Il s'agit simplement de quelques-uns des notables de Capharnaüm. - Le priant de venir… et pourtant, un peu plus loin, v. 6, le centurion fera prier Jésus de ne pas venir, se reconnaissant indigne de recevoir chez lui un si saint personnage. Pour concilier ces deux données en apparence contradictoires, Maldonat écrit « On peut facilement répondre que les Anciens des Juifs ont ajouté qu’il viendrait de leur propre chef. ». Nous préférons admettre que le centurion, après avoir d'abord demandé la visite du Thaumaturge, revint ensuite humblement sur sa requête, pour la retirer comme trop présomptueuse. - Il est, à propos de cet épisode, une autre conciliation , de prime-abord beaucoup plus difficile et pourtant beaucoup plus importante. Elle concerne les écarts considérables qui existent entre les récits de S. Matthieu et de S. Luc. Voyez sur ce point notre explication du premier Évangile, p. 155. Le conflit n'est qu'apparent, et tout observateur attentif reconnaît sans peine qu'il n'y a pas ici antilogie proprement dite, mais simplement diversité. S. Matthieu, qui condense les faits, néglige les personnages intermédiaires, et ne met en scène que le centurion ; S. Luc expose les choses telles qu'elles se sont passées objectivement.
Luc chap. 7 versets 4 et 5. - Ceux-ci, étant venus auprès de Jésus, le priaient avec instance, en lui disant : Il mérite que vous lui accordiez cela ; 5car il aime notre nation, et il nous a lui-même bâti une synagogue. - Les délégués s'acquittèrent fidèlement de la commission qui leur avait été confiée. Oubliant leurs préjugés judaïques, ils plaidèrent avec chaleur la cause de l'officier païen. Il mérite, s'écrièrent-ils, tandis qu'il dira bientôt lui même « je ne suis pas digne ». - L'évangéliste nous a conservé quelques particularités intéressantes alléguées par les notables en faveur du centurion. - Il aime notre nation : beaucoup de païens détestaient alors la nation juive ; plusieurs néanmoins se sentaient attirés vers elle par ses dogmes si élevés, sa morale si pure, et le centurion était de ces derniers. Or, sa situation lui fournissait des occasions quotidiennes de témoigner sa bienveillance par des actes aux Juifs de Capharnaüm. Parmi ces actes, les notables en mentionnent un d'une nature vraiment extraordinaire : Il nous a bâti lui-même une synagogue. Le centurion n'était donc pas seulement l'ami des Juifs ; c'était pour eux un bienfaiteur, et un bienfaiteur au point de vue de la religion. Il leur avait bâti à ses frais une synagogue, dirent les délégués en s'appuyant sur l'article. Ils désignaient sans doute ainsi la synagogue de leur quartier, ou du moins l'édifice bien connu qui provenait de la générosité du centurion ; car une ville aussi considérable que Capharnaüm possédait nécessairement plusieurs synagogues. L'empereur Auguste avait publié naguère un édit très louangeur sur les synagogues juives, qu'il représentait comme des écoles de science et de vertu : le centurion de Capharnaüm avait tiré la conclusion pratique de cet édit. Peut-être sa maison de prière était-elle celle dont on voit aujourd'hui à Tell-Houm (voyez l'Evang. selon S. Matth., p. 230) les restes, qui attestent une grande magnificence.
Luc chap. 7 versets 6-8. - Et Jésus allait avec eux. Et comme il n’était plus guère éloigné de la maison, le centurion lui envoya de ses amis, pour lui dire : Seigneur, ne prenez pas tant de peine, car je ne suis pas digne que vous entriez sous mon toit. 7C’est pour cela que je ne me suis pas cru digne de venir moi-même auprès de vous ; mais dites un mot, et mon serviteur sera guéri. 8Car moi, qui suis un homme soumis à des chefs, j’ai sous moi des soldats ; et je dis à l’un : Va, et il va ; et à l’autre : Viens, et il vient ; et à mon serviteur : Fais ceci, et il le fait. - S. Matthieu a conservé la réponse préalable du Sauveur, toute empreinte de sa divine amabilité : « J'irai et je le guérirai ». Averti de l'approche de Jésus, ou ayant aperçu lui-même le cortège du seuil de sa maison, le centurion se hâte d'envoyer une seconde ambassade, composée de plusieurs amis, que son malheur avait réunis à ses côtés. La suite des paroles du centurion est mentionnée d'une manière à peu près identique par les deux écrivains sacrés. S. Luc a néanmoins en propre la première moitié du v. 7, si pleine de foi et d'humilité. Cet homme comprenait très bien son infériorité vis à vis de Jésus ; mais comme il comprenait bien aussi la puissance de Notre-Seigneur ! Il exprime ces deux idées avec force au moyen d'une saisissante analogie, empruntée aux faits journaliers dont il était l'acteur et le témoin. Il sait par expérience ce que peut obtenir une parole de commandement. Sur un mot de ses chefs, il obéit ; un de ses mots à lui, simple officier subalterne, suffit pour faire aller et venir ses inférieurs. Donc, dis une parole, et le mal disparaîtra soudain. « Si donc moi, dit-il, qui suis un homme aux ordres d’un autre, j’ai le pouvoir de commander, que ne peux-tu, toi, de qui tous les puissants sont les serviteurs ? », S. Augustin, Enarr. in Ps 96, 9. Cfr. Severus ap. Cramer, Catena in h. l.
Luc chap. 7 verset 9. - Ayant entendu ces paroles, Jésus fut dans l’admiration ; et se tournant vers les foules qui le suivaient, il dit : En vérité, je vous le dis, même en Israël je n’ai pas trouvé une aussi grande foi. - Sur cet étonnement de Jésus, voyez l'Évangile selon S. Matthieu, p. 157. Le trait pittoresque se tournant vers est propre à S. Luc ; de même l'addition du mot foules. - Même en Israël… Pas même en Israël, le peuple de l'alliance : C'est un païen qui fournissait à Jésus l'exemple de la foi la plus vive qu'il eût rencontrée jusque là. S. Thomas d'Aquin ne craint pas d'affirmer à la suite d'Origène, de S. Jean Chrysostome, de S. Ambroise, qu'en tenant ce langage Notre-Seigneur n'exceptait ni les apôtres, ni plusieurs autres saints du Nouveau Testament, bien dévouées pourtant à sa personne sacrée : « Il est question des apôtres, de Marthe et de Madeleine. Et il faut dire que la foi du centurion était plus grande que la leur ». - D'après S. Matthieu, 7, 11 et 12, Jésus unit à l'éloge du centurion une prophétie relative à l'adoption des Gentils et au rejet prochain des Juifs. On est d'abord surpris de voir que S. Luc n'a pas inséré dans sa rédaction ce passage significatif ; mais on s'explique cette omission en rencontrant plus loin, 13, 28, la grave prédiction de Jésus. Notre évangéliste n'aura pas cru nécessaire de la répéter deux fois.
Luc chap. 7 verset 10. - De retour à la maison, ceux que le centurion avait envoyés trouvèrent guéri le serviteur qui avait été malade. - Le premier Évangile mentionne simplement le miracle : « Et, à l’heure même, le serviteur fut guéri ». S. Luc le fait constater par les délégués du centurion. - Il est plus que probable que le centurion devint dès lors l'ami et le fervent disciple de Jésus, comme l'insinue délicatement S. Augustin : « En se disant indigne, il se rendit digne de recevoir le Christ, non dans sa demeure, mais dans son cœur; il n’eût même pas parlé avec tant d'humilité et de foi, s'il n'eût porté dans son âme Celui qu'il redoutait devoir entrer dans son habitation ». Serm. 62, 1. Et ailleurs, Serm. 77, 12 : « Je ne suis pas digne de vous recevoir dans ma demeure, et déjà il l'avait reçu dans son cœur. Plus il était humble, plus aussi il avait de capacité et plus il était rempli. L'eau tombe des collines et remplit les vallées. »