36Or un pharisien pria Jésus de manger avec lui. Et étant entré dans la maison du pharisien, il se mit à table. 37Et voici qu’une femme, qui était une pécheresse dans la ville, ayant su qu’il était à table dans la maison du pharisien, apporta un vase d’albâtre rempli de parfum ; 38et se tenant derrière lui, à ses pieds, elle se mit à arroser ses pieds de ses larmes, et elle les essuyait avec les cheveux de sa tête, et elle baisait ses pieds et les oignait de parfum. 39Voyant cela, le pharisien qui l’avait invité dit en lui-même : Si cet homme était prophète, il saurait certainement qui et de quelle espèce est la femme qui le touche ; car c’est une pécheresse. 40Et Jésus, prenant la parole, lui dit : Simon, j’ai quelque chose à te dire. Il répondit : Maître, dites. 41Un créancier avait deux débiteurs : l’un devait cinq cents deniers, et l’autre cinquante. 42Comme ils n’avaient pas de quoi les rendre, il leur remit à tous deux leur dette. Lequel donc l’aimera davantage ? 43Simon répondit : Je pense que c’est celui auquel il a remis davantage. Jésus lui dit : Tu as bien jugé. 44Et se tournant vers la femme, il dit à Simon : Tu vois là cette femme ? Je suis entré dans ta maison : tu ne m’as pas donné d’eau pour mes pieds ; mais elle a arrosé mes pieds des ses larmes, et elle les a essuyés avec ses cheveux. 45Tu ne m’as pas donné de baiser ; mais elle, depuis qu’elle est entrée, n’a pas cessé de baiser mes pieds. 46Tu n’as pas oint ma tête d’huile ; mais elle, elle a oint mes pieds de parfum. 47C’est pourquoi, je te le dis, beaucoup de péchés lui sont remis, parce qu’elle a beaucoup aimé. Mais celui à qui on remet moins, aime moins. 48Alors il dit à cette femme : Tes péchés te sont remis. 49Et ceux qui étaient à table avec lui commencèrent à dire en eux-mêmes : Quel est celui-ci, qui remet même les péchés ? 50Et il dit à la femme : Ta foi t’a sauvée ; va en paix.
Ravissant tableau, qui a sa place d'honneur dans la riche galerie du peintre S. Luc ; cure admirable, qui méritait d'être racontée par le « cher médecin » ; charmant épisode, où abondent les vérités psychologiques, et qui, à ce titre, devait attirer l'attention spéciale du plus « psychologue » des évangélistes (Il a inspiré de belles pages au P. Dalgairns, Devotion to the Heart of Jesus, p. 137-140, et au P. Lacordaire, Sainte Marie-Madeleine, chap. 3). Nous disons spéciale, parce que nous croyons fermement, avec la plupart des commentateurs, que S. Luc raconte seul ce trait délicieux de la vie du Sauveur. Pourtant, quelques anciens et plusieurs modernes (Hug, Ewald, Bleek, etc.), s'appuyant sur des analogies extérieures, ont essayé de le confondre avec ce qu'on nomme l'onction de Béthanie (Cfr. Matth. 26, 6-13 ; Marc. 14, 3-9 ; Joan. 12, 1-11). De part et d'autre, disent-ils, l'hôte s'appelle Simon ; en outre, durant les deux repas, une femme vient pieusement parfumer les pieds de Jésus et les essuyer avec ses cheveux ; enfin, chaque fois, quelqu'un des assistants se scandalise à la vue de cet hommage extraordinaire. Trois objections auxquelles il est aisé de répondre. 1° Les deux amphitryons portent, il est vrai, le nom de Simon ; mais ce nom était alors très commun en Palestine, de sorte qu'il serait déraisonnable d'attacher de l'importance à sa réapparition. Il désigne, dans les écrits du Nouveau Testament, neuf personnages distincts, jusqu'à vingt dans ceux de l'historien Josèphe. Du reste, des épithètes soigneusement notées par les narrateurs prouvent qu'il est bien question de deux individus distincts : ici nous avons Simon le Pharisien, là au contraire Simon le Lépreux (Matth. 26, 6). 2° Pourquoi un fait qui est en parfaite conformité avec les usages anciens et modernes de l'orient ne se serait-il pas renouvelé deux fois à l'égard de Notre-Seigneur Jésus-Christ dans des circonstances différentes ? L'hommage qu'un profond sentiment de foi et de charité avait inspiré à une pieuse femme pouvait très bien se reproduire sous l'impulsion d'un sentiment identique. Or les circonstances sont réellement différentes. Ici nous sommes en Galilée, dans la première période du ministère public de Jésus ; là c'est la dernière semaine de sa vie, et la scène se passe en Judée, près de Jérusalem. Ici l'héroïne de l'épisode se présente le cœur brisé par le repentir ; là elle vient poussée par la reconnaissance. 3° Si, à deux reprises, la conduite des saintes amies de Jésus est critiquée, ce n'est pas de la même manière : la plainte de l'avare Judas est loin de ressembler à celle du Pharisien Simon. Et puis, quelles nombreuses divergences dans le fond et la forme des récits, dans la leçon qui s'en dégage, etc. ! Aussi est-on surpris de voir des hommes de talent (par exemple, Hengstenberg) faire, de nos jours encore, de prodigieuses dépenses d'esprit et d'arguments en faveur d'une thèse aussi peu soutenable que celle de l'identité des deux onctions. Cfr. Deyling, Observationes sacr., t. 3, p. 291.
Luc chap. 7 verset 36. - Or un pharisien pria Jésus de manger avec lui. Et étant entré dans la maison du pharisien, il se mit à table. - Ni le temps, ni le lieu ne sont marqués, et il n'est pas possible de les déterminer avec certitude. On peut dire toutefois, pour ce qui concerne le premier point, que le repas chez Simon dût suivre d'assez près le grand miracle de Naïm et le message de S. Jean-Baptiste. C'est du moins ce qui ressort de l'ensemble du récit. Quant au second, les exégètes ont nommé tour à tour Béthanie, Jérusalem, Magdala, Naïm et Capharnaüm. - Cette invitation paraît d'abord surprenante, car les Pharisiens, S. Luc nous l'a suffisamment démontré, étaient déjà en lutte ouverte avec Notre-Seigneur. Cependant Jésus n'avait pas encore complètement rompu avec eux, et l'on ne voit pas pourquoi il n'y aurait pas eu, même dans leurs rangs, quelques particuliers bien disposés en sa faveur. Du reste, la suite des faits nous prouvera que la réception de Simon fut pleine de réserve et de froideur. On dirait que cet homme était hésitant au sujet de Jésus, et qu'il l'invitait précisément pour avoir l'occasion de l'observer de près. - Le divin Maître accepta de dîner chez Simon le Pharisien comme il avait accepté de dîner chez le publicain Lévi. Il ne recherchait pas ces sortes de fête, mais il ne les évitait pas non plus, car il y accomplissait tout aussi bien qu'ailleurs l’œuvre de son Père céleste. - Pour la suite de la narration, le lecteur doit se souvenir que le festin avait lieu à l'orientale. La posture des convives « tenait le milieu entre se coucher tout à fait et s'asseoir : les jambes et la partie inférieur du corps étaient étendues de toute leur longueur sur un sofa, pendant que la partie supérieure du corps était légèrement élevée et supportée sur le coude gauche, qui reposait sur un oreiller ; le bras droit et la main droite étaient ainsi laissés libres pour qu'ils pussent s'étendre et prendre de la nourriture ». A. Rich, Dictionn. des antiq. rom. et grecq., trad. franç., p. 6. La table, vers laquelle se trouvait tournée la tête des convives, était au centre de l'hémicycle formé par les divans : chacun avait par conséquent les pieds en dehors (« derrière », v. 38), du côté de l'espace réservé aux serviteurs.
Luc chap. 7 verset 37. - Et voici qu’une femme, qui était une pécheresse dans la ville, ayant su qu’il était à table dans la maison du pharisien, apporta un vase d’albâtre rempli de parfum. - Et voici… ce « voici » marque très bien le caractère imprévu, inopiné de l'apparition. - Qui était pécheresse. On ne devine que trop le genre de fautes désigné délicatement par cet euphémisme. C'est en vain que divers auteurs ont essayé de réduire la culpabilité à une vie simplement mondaine : ils ont contre eux « la constante opinion de tous les anciens auteurs » (Maldonat), et l'usage analogue du mot pécheresse dans toutes les langues classiques. Cfr. Wetstein, h. l. « était » a-t-il le sens du plus-que-parfait, comme on l'a également affirmé afin de pouvoir rejeter les péchés de cette femme dans un passé lointain ? Nous ne le croyons pas. Il nous semble plus conforme à l'esprit de tout l'épisode de dire avec S. Augustin, Serm. 99 : « elle s'approcha du Seigneur, afin de revenir purifiée de ses souillures, guérie de sa maladie ». Simon ne se serait pas autant formalisé de l'accueil charitable qu'elle reçut de Jésus, si elle eût fait oublier son ancienne condition par une longue pénitence. Quel serait d'ailleurs, dans ce cas, le sens de l'absolution que lui donne Jésus ? C'est donc tout récemment qu'elle s'était décidée à changer de vie, et elle venait, en ce moment même, demander son pardon au Sauveur. Peut-être avait-elle été vivement impressionnée par quelqu'une des dernières paroles de Jésus, notamment par le « Venez à moi, vous tous... », Matth. 11, 28 et ss. - Les habitudes si rigides de l'Occident nous font trouver étrange, de prime-abord, une démarche empreinte de tant de liberté. Mais elle s'accorde fort bien avec les usages plus familiers de l'Orient, où les voyageurs modernes nous assurent qu'ils ont vu des traits analogues se reproduire en plus d'une circonstance. Même dans les maisons les plus honorables, il se fait au moment du repas, quand quelque étranger a été invité, un va et vient considérable que personne ne songe à empêcher, parce qu'on le trouve tout ordinaire. Voir dans Trench, Notes on the Parables of our Lord, 11è édit. p. 299, plusieurs exemples de ce genre, curieux et intéressants. Cfr. T. Robinson, the Evangelists and the Mishna, p. 214 et s. On ne saurait nier pourtant qu'il n'y eut une sainte audace et un noble courage dans l'acte de la pécheresse. « Vous avez vu aussi une femme fameuse ou plutôt diffamée pour ses désordres dans toute la ville, entrant hardiment dans la salle à manger où était son médecin et cherchant la santé avec une sainte impudeur. Si son entrée importunait les convives, elle venait pourtant fort à propos réclamer un bienfait ». S. Augustin, l. c. « Parce qu’elle regarda les taches de sa turpitude, elle courut les laver à la fontaine de la miséricorde, sans éprouver de honte devant ses amis, car, rougissant de se voir elle-même dans cet état, elle ne pensa pas avoir à rougir du jugement d’autrui ». S. Grégoire le Grand, Hom. 33 in Evang. - Un vase d'albâtre. Voyez Matth. 26, 7 et le commentaire.
Luc chap. 7 verset 38. - Et se tenant derrière lui, à ses pieds, elle se mit à arroser ses pieds de ses larmes, et elle les essuyait avec les cheveux de sa tête, et elle baisait ses pieds et les oignait de parfum. La description est d'un pittoresque achevé. A peine entrée dans la salle du festin, la pécheresse eut bientôt reconnu la place du Sauveur. La voilà debout à l'extrémité inférieure du divan, auprès des pieds sacrés de Jésus, que le narrateur mentionne trois fois de suite, comme pour mieux faire ressortir l'humilité de son héroïne. Sans doute, le dessein de celle-ci avait été de procéder immédiatement à l'onction ; mais tout à coup, vaincue par le sentiment de son vif repentir, elle se met à fondre en larmes. « Elle répandit des larmes, le sang du cœur », S. Aug. Toutefois, quel heureux parti elle tirera de cette circonstance même ! S'agenouillant, elle commença par arroser de larmes ses pieds (les pieds de Jésus étaient nus, à la façon orientale) ; elle les essuya avec les cheveux de sa tête (le temps du verbe marque la répétition de l'acte) ; elle baisait ses pieds ; enfin, elle put accomplir l'onction pieuse qu'elle avait surtout projetée. Elle ne prononça pas une seule parole ; mais quelle éloquence dans toute sa conduite ! Ses divers actes n'ont rien que de naturel : tout autre cœur contrit et aimant les eût facilement inventés. D'ailleurs, on peut rapprocher de chacun d'eux des traits analogues, empruntés aux coutumes de l'antiquité, qui les rendent plus naturels encore. « Après avoir enlevé les sandales, on parfume les pieds », écrit Quinte-Curce (8, 9) des monarques indiens. Tite-Live, 3, 7, nous montre, en un temps de grande détresse, les femmes « balayant les temples avec des cheveux » dans l'espoir de calmer ainsi les dieux irrités. Toutes les marques de respect témoignées à Jésus par la pécheresse avaient lieu quelquefois à l'égard des Rabbins célèbres. Cfr. Wetstein, h. l.
Luc chap. 7 verset 39. - Voyant cela, le pharisien qui l’avait invité dit en lui-même : Si cet homme était prophète, il saurait certainement qui et de quelle espèce est la femme qui le touche ; car c’est une pécheresse. - Frappant contraste psychologique. Nous disions plus haut que ce Pharisien semble n'avoir pas eu alors d'opinion bien arrêtée au sujet de Jésus. Sa foi naissante, supposé qu'elle existât, fut soumise en ce moment à une rude épreuve. Il avait assisté à la scène précédente avec la plus profonde stupéfaction. Sa réflexion prouve qu'il n'avait absolument rien compris à un spectacle dont les anges du ciel avaient été ravis. Il discute le cas en vrai disciple de ces Pharisiens pour lesquels la question du pur et de l'impur tout extérieurs, primait toutes les autres. - La femme qui le touche : cette expression technique ne pouvait manquer d'apparaître ici. Après tout, à la demande « A quelle distance d'une courtisane faut-il s'éloigner ? » le pieux et docte Rabbi Chasada n'avait-il pas nettement répondu : « A quatre coudées » ? (cfr. Schoettgen, Hor. Hebr. t. 1, p. 348)). Et voilà que Jésus ne craignait pas de se laisser toucher par une femme de ce genre ! « Ah! si une semblable s'était approchée des pieds de ce Pharisien, il aurait dit sans aucun doute ce qu'Isaïe prête à ces orgueilleux: « Éloigne-toi de moi, garde-toi de me toucher, car je suis pur. » S. Augustin, Serm. 99. Simon conclut donc que Jésus ne méritait pas le titre glorieux que l'opinion publique se plaisait alors à lui décerner (cfr. 7, 16). Le raisonnement qui traversa son esprit consista dans le dilemme suivant : Ou bien Jésus ignore le vrai caractère de cette femme, et alors il ne possède pas le don de discerner les esprits qui est habituellement la marque des envoyés de Dieu ; ou bien il sait quelle est celle qui le touche, et alors il n'est pas saint, autrement il frémirait à son profane contact. Voyez Trench, l. c. Ce raisonnement avait pour base la croyance, appuyée sur divers faits bibliques (cfr. Is. 11, 3, 4 ; 3 Reg. 14, 6 ; 4 Reg. 1, 3 ; 5, 6 ; etc.) et à peu près générale chez les Juifs contemporains de Jésus (cfr. Joan. 1, 47-49 ; 2, 25 ; 4, 29, etc.; Vitringa, Observat. sacr., t. 1, p. 479 et ss.) que tout vrai prophète pouvait lire au fond des cœurs.
Luc chap. 7 verset 40. - Et Jésus, prenant la parole, lui dit : Simon, j’ai quelque chose à te dire. Il répondit : Maître, dites. - Jésus a discerné les pensées les plus intimes de son hôte (« le Seigneur entendit la pensée du Pharisien », S. Aug., Serm. 99), et c'est à elles qu'il répond. Il démontrera ainsi au Pharisien sceptique qu'il est capable, comme les plus grands prophètes, de scruter le secret des âmes. - Simon… Quelle suavité dans cette réprimande ! Du reste, la bonté éclatera jusqu'à la fin du récit. Jésus dut parler néanmoins d'un ton grave et pénétrant. - Maître, dites… Simon ne pouvait pas adresser à Jésus une réponse plus polie. L'appellation de Rabbi, qu'il lui adresse sans hésiter, est pleine de respect.
Luc chap. 7 versets 41 et 42. - Un créancier avait deux débiteurs : l’un devait cinq cents deniers, et l’autre cinquante. 42Comme ils n’avaient pas de quoi les rendre, il leur remit à tous deux leur dette. Lequel donc l’aimera davantage ? - Ce que Jésus avait à dire à son hôte, c'était d'abord une suave et charmante parabole, vv. 41 et 42, sous le voile de laquelle il lui intimera délicatement une profonde vérité ; c'était ensuite, vv. 44-47, l'application de cette même vérité en un langage claire et direct. - La parabole des deux débiteurs n'est pas sans analogie avec celle que cite S. Matthieu, 18, 23-35 ; mais, outre que cette dernière est beaucoup plus développée, la morale des deux pièces n'est pas du tout la même, et la plupart des détails diffèrent entièrement. - Deux débiteurs. Les dettes variaient dans la proportion de dix à un. Elles étaient l'une et l'autre peu considérables, car la pièce d'argent que les Romains nommaient denier valant environ 77 Euros [2015], la première revient à 38500 Euros, la seconde à 3850 Euros. Les deux débiteurs sont également insolvables. Idée parfaitement juste, car les pécheurs, dont ils sont la figure, ne pourront jamais par eux-mêmes, quoi qu'ils fassent, s'acquitter à l'égard de Dieu. Mais le créancier est d'une miséricorde infinie : il remet à chacun ses dettes. - Conclusion de cette touchante histoire : de quel côté sera le plus grand déploiement de reconnaissance ?
Luc chap. 7 verset 43. - Simon répondit : Je pense que c’est celui auquel il a remis davantage. Jésus lui dit : Tu as bien jugé. - Ainsi interpellé, Simon décide le cas que Notre-Seigneur lui proposait. Se doutait-il qu'il était, dans la pensée de l'interrogateur, l'un des débiteurs de la parabole, et qu'on allait tirer de sa réponse un argument contre lui ? On le dirait, aux précautions dont il s'enveloppe : Pourquoi ce je suppose, alors qu'il était complètement sûr, sinon pour éviter de trop s'engager ? - Tu as bien jugé. En effet, le Pharisien s'était condamné indirectement lui-même comme celui qui n'aimait pas, ou qui aimait bien peu.
Luc chap. 7 verset 44. - Et se tournant vers la femme, il dit à Simon : Tu vois là cette femme ? Je suis entré dans ta maison : tu ne m’as pas donné d’eau pour mes pieds ; mais elle a arrosé mes pieds des ses larmes, et elle les a essuyés avec ses cheveux. - Jésus passe à l'application de la parabole. - Se tournant vers la femme est pittoresque. La pécheresse était toujours derrière Jésus (v. 38), et le Sauveur ne l'avait pas encore regardée : il se tourne maintenant vers elle ; puis il commence par une parole expressive (tu vois cette femme), et poursuit par un contraste frappant, établi entre la conduite de Simon à son égard et celle de l'humble femme. - Premier trait : Tu ne m'as pas donné d'eau pour mes pieds… L’amphitryon s'était dispensé envers Jésus de ce premier devoir de l'hospitalité orientale, auquel on attachait une certaine importance dans cette contrée poudreuse où l'on n'a généralement que des sandales pour toute chaussure (comp. Gen. 18, 4 ; 19, 1 ; Jud. 19, 21 ; 1 Reg. 25, 41 ; 2 Thess. 5, 10). - Elle a arrosé mes pieds de ses larmes… La pécheresse a lavé les pieds de Jésus avec ses larmes, et elle les a essuyés avec ses cheveux, « les cheveux de sa tête », ajoute ici la Recepta, comme au v. 38. Sur quoi Maldonat écrit très à propos : « Il suffisait de dire de la tête sans ajouter de sa tête. Mais il l’a ajouté pour donner plus d’emphase à sa parole, et pour opposer la tête aux pieds. ».
Luc chap. 7 verset 45. - Tu ne m’as pas donné de baiser ; mais elle, depuis qu’elle est entrée, n’a pas cessé de baiser mes pieds. - Second trait : Tu ne m'as pas donné de baiser. Telle a toujours été, même entre hommes, la salutation accoutumée de l'Orient. Voyez Smith, Diction. of the Bible, au mot Kiss. Ce baiser devenait, suivant les circonstances, un signe d'affection ou de respect. Simon l'avait également supprimé à l'égard de Jésus. Mais, par contre, elle… n'a pas cessé de baiser mes pieds.
Luc chap. 7 verset 46. - Tu n’as pas oint ma tête d’huile ; mais elle, elle a oint mes pieds de parfum. - Troisième trait : Tu n'as pas oint ma tête… Autre pratique ancienne et moderne de l'Orient. Cfr. Ps. 22, 5 ; 44, 7 ; 65, 5, etc. Les quelques gouttes d'huile d'olive qu'on avait refusé de répandre sur la tête de Jésus avaient été largement compensées par le parfum précieux qu'une main amie et généreuse venait de verser sur ses pieds. Comme ce rapprochement tout entier est pressant, énergique, bien réussi sous le rapport oratoire ! Il n'était pas possible de mieux montrer, dans la réserve calculée de Simon, le manque complet d'affection, et, dans les attentions délicates de l'étrangère, les signes d'une brûlante charité.
Luc chap. 7 verset 47. - C’est pourquoi, je te le dis, beaucoup de péchés lui sont remis, parce qu’elle a beaucoup aimé. Mais celui à qui on remet moins, aime moins. - Ce verset est célèbre dans l'histoire de l'exégèse, à cause de la controverse ardente qu'il a suscitée entre les catholiques et les protestants. Pour ces derniers, qui prétendent que la foi seule justifie, il contient une parole extrêmement embarrassante, beaucoup de péchés lui sont remis parce qu'elle a beaucoup aimé : aussi ont-ils tout fait pour lui enlever sa signification naturelle ; mais en vain, car elle est de la plus grande clarté. Jésus ne pouvait dire en termes plus obvies que la pécheresse avait mérité son pardon par la perfection de son amour. Comp. Bellarmin, de Poenit. Lib. 1, c. 19. Du reste la même doctrine est exprimée ailleurs tout aussi nettement. Cfr. 1 Petr. 4, 8. Aujourd'hui, la discussion s'est notablement calmée, et plusieurs commentateurs protestants interprètent ce passage tout à fait comme nous. Voir dans Maldonat, in h. l., la manière dont se l'appropriaient autrefois les deux partis. Il est vrai que la conclusion, « Ses nombreux péchés lui sont remis parce qu'elle a beaucoup aimé », cause d'abord une certaine surprise, parce qu'elle n'est pas tout à fait celle que l'on attend. D'après le v. 42, la manifestation d'une charité plus vive semblerait devoir être la conséquence et non le motif d'un pardon plus intégral. Pour échapper à cette difficulté, on a parfois proposé le sens suivant : Elle a reçu la remise d'une dette considérable, c'est pourquoi elle a témoigné beaucoup d'amour. Mais cette interprétation, qui est peu conciliable avec les lois de la grammaire, a été généralement abandonnée. Au fond la difficulté est plus apparente que réelle, et, comme le dit fort bien M. Schegg, ce sont les exégètes eux-mêmes qui l'ont créée, en supposant d'une façon toute gratuite que Notre-Seigneur voulait suivre ici pas à pas la parabole qu'il avait exposée précédemment, rattacher d'une manière rigoureuse, anxieuse, l'application à l'exemple, tandis qu'il procède, comme toujours, avec l'ampleur et la liberté de l'Orient. Au surplus, il suffit d'un peu de réflexion pour se convaincre que l'enchaînement des pensées est parfait. Jésus vient de décrire les actes touchants qu'une vive charité unie à un repentir profond avait suggérés à l'humble femme agenouillée à ses pieds : n'était-il pas naturel et logique qu'au moment de notifier la rémission des péchés il indiquât quelle en avait été la cause la plus méritoire ? Il l'a fait pour nous consoler et nous instruire. Ainsi donc, l'amour précède le pardon comme un motif qui agit puissamment sur le cœur de Dieu ; d'un autre côté l'amour suit le pardon comme une conséquence toute légitime, étant excité dans notre cœur par la contemplation des divines miséricordes. On conçoit par là que les ardeurs de la charité, environnant le péché de toutes parts, finissent par en consumer la malice ; mais on ne voit pas de quelle manière les simples rayons de la foi réussiraient à produire cet heureux résultat. - Celui auquel on remet le moins… Grave « Nota bene » qui retombe en plein sur Simon, quoique Jésus, dans sa bonté, l'ai revêtu d'une forme générale. « Le Sauveur, en énonçant cette maxime, avait en vue ce Pharisien qui s'imaginait n'avoir que peu ou même pas de péchés… Si tu aimes si peu, ô Pharisien, c'est que tu te figures qu'on te remet peu; ce n'est pas que réellement on te remette peu, c'est que tu te le figures ». S. August., Serm. 99. En passant du fait concret à l’axiome, Notre-Seigneur renverse en outre sa pensée, pour lui donner plus de force sous ce nouvel aspect. Mais la vérité exprimée est bien la même, car la phrase : Celui à qui l'on pardonne peu, aime peu, ne diffère pas essentiellement de cette autre phrase : à celui qui aime peu, l'on pardonne peu. On trouve fréquemment dans les Livres sapientiaux de la Bible des interversions analogues, destinées à mieux mettre une idée en relief.
Luc chap. 7 verset 48. - Alors il dit à cette femme : Tes péchés te sont remis. - Pour la première fois depuis le début de cette scène, Jésus adresse directement la parole à la pécheresse. Ce sera pour lui donner l'assurance solennel de son entier pardon. - Tes péchés te sont remis. Plus haut, Jésus avait ajouté à « péchés » l'épithète « nombreux » ; il la supprime délicatement dans sa formule directe d'absolution.
Luc chap. 7 verset 49. - Et ceux qui étaient à table avec lui commencèrent à dire en eux-mêmes : Quel est celui-ci, qui remet même les péchés ? - Et ils commencèrent … S. Luc aime à relever par cette expression pittoresque le commencement des actions que signale son récit. Cfr. 38, etc. - En eux-mêmes : chacun au fond de son cœur. Il n'y eut pas, du moins immédiatement, échange de réflexions entre les invités. - Quel est celui-ci, qui remet les péchés… « On peut donner deux sens à ces paroles, l'un bon et l'autre mauvais. Le bon est de dire que les assistants… admirent ici la plénitude du pouvoir de Jésus-Christ, qui peut aussi remettre les péchés. Il faut que cet homme ne soit pas un simple prophète, parce que non-seulement il ressuscite les morts, mais aussi il pardonne les péchés (Grotius et d'autres). Le mauvais sens est de dire dans un esprit de critique : Cet homme est un blasphémateur. Qui peut remettre les péchés si ce n'est Dieu ? ». Calmet, h. l. Tout porte à croire que ce second sens est le vrai. Cfr. 5, 21 ; Marc. 2, 7.
Luc chap. 7 verset 50. - Et il dit à la femme : Ta foi t’a sauvée ; va en paix. - Sans s'inquiéter de ces protestations injustes qu'il lisait au plus profond des consciences, et qui se manifestaient d'ailleurs probablement sur la physionomie des convives, Jésus adresse à la convertie une seconde parole, pour la congédier doucement. En lui disant que c'est sa foi qui l'a sauvée, il ne détruit pas son assertion du v. 47 ; car ce n'est pas la foi seule, mais la foi active dans la charité, qui avait accompli l’œuvre de régénération. L'union de la foi et de l'amour avait été nécessaire pour cela. « C’est la foi qui avait conduit la femme au Christ, et sans la foi personne n’aimerait le Christ au point de lui laver les pieds avec ses larmes, les essuyer avec ses cheveux, les oindre avec du parfum. La foi commença le salut ; la charité le consomma. », Maldonat. - Tel est ce beau récit, qu'on a justement appelé un « Évangile dans l'Évangile ». On voit maintenant qu'il avait sa place toute marquée dans les pages de S. Luc, où l'universalité du salut est si clairement annoncée. Voyez la Préface, § 5. Bien des peintres ont essayé de le retracer après notre évangéliste (en particulier Jouvenet, Paul Véronèse, le Tintoret, Nic. Poussin, Rubens, Lebrun) ; mais aucun d'eux n'a surpassé S. Luc. S. Grégoire, dans la belle homélie 33 qu'il lui consacre, et où il commence par dire d'une manière si pathétique qu'au souvenir d'une pareille scène il lui serait plus facile de pleurer que de prêcher, en fait une excellente application morale : « Que figure le Pharisien qui présume de sa fausse justice, sinon le peuple juif ? Et que désigne la femme pécheresse qui se jette aux pieds du Seigneur en pleurant, sinon les païens convertis? Elle est venue avec son vase d’albâtre, elle a répandu le parfum, elle s’est tenue derrière le Seigneur, à ses pieds, les a arrosés de ses larmes et essuyés de ses cheveux, et ces mêmes pieds qu’elle arrosait et essuyait, elle n’a cessé de les baiser. C’est donc bien nous que cette femme représente, pour autant que nous revenions de tout notre cœur au Seigneur après avoir péché et que nous imitions les pleurs de sa pénitence. » Voir dans Tholuck, Blütehnsammlung aus der morgenl. Mystik, p. 251, une intéressante narration persane qui semble calquée sur celle de S. Luc). - Mais quelle était cette femme ? Il nous reste à le chercher rapidement. Depuis l'époque et grâce à l'autorité de S. Grégoire-le-Grand, qui le premier soutint cette opinion en termes clairs et formels, on a toujours généralement supposé dans l'Église latine que la pécheresse de S. Luc, Marie-Madeleine, et Marie sœur de Lazare se confondent en une seule et même personne. L'office de saint Marie-Madeleine, tel qu'il existe depuis des siècles dans la liturgie romaine (voyez le Bréviaire et le Missel romains, au 22 juillet), exprime nettement l'identité, et, quoique l'Église ne veuille pas se faire garant infaillible de tous les détails historiques contenus dans ses prières officielles, on ne saurait nier que ce fait constituer un argument digne de tout notre respect. Il est vrai que la tradition des premiers siècles est souvent douteuse, embarrassée, parfois même contraire à la croyance actuelle. Origène, et plus tard Théophylacte, Euthymius, admettent trois saintes femmes distinctes, et tel est encore le sentiment de l'Église grecque, qui célèbre séparément la fête de la pécheresse pénitente, de Marie-Madeleine et de Marie sœur de Lazare. Si S. Jean Chrysostome identifie la première et la seconde, il distingue clairement celle-ci de la troisième. S. Ambroise est hésitant : « elle peut ne pas être la même », dit-il. S. Jérôme est tantôt favorable, tantôt opposé à l'identité. D'autre part, il est certain que le texte évangélique semble de prime abord plus conforme à la distinction. « S. Luc, 7, 37 (nous citons les réflexions de Bossuet, Sur les trois Magdeleines, Œuvres, édit. De Versailles, t. 43, p. 3 et ss.) parle de la femme pécheresse qui vint chez Simon le Pharisien laver de ses larmes les pieds de Jésus, les essuyer de ses cheveux, et les parfumer. Il ne la nomme pas. 8, 3, deux versets après la fin de l'histoire précédente, il nomme, entre les femmes qui suivaient Jésus, Marie-Madeleine, dont il avait chassé sept démons. 10, 39, il dit que Marthe, qui reçut Jésus chez elle, avait une sœur nommée Marie. Ces trois passages semblent marquer plus aisément trois personnes différentes que la même. Car il est bien difficile de croire que si la pécheresse était Magdeleine, il ne l'eût pas nommée d'abord, plutôt que deux versets après, où non seulement il la nomme, mais la désigne par ce qui la faisait le plus connaître, d'avoir été délivrée de sept démons. Et il semble nous parler de Marie, sœur de Marthe, comme d'une nouvelle personne dont il n'a pas encore parlé. S. Jean parle de Marie, sœur de Marthe et de Lazare, 11, et 12. Dans ces deux chapitres, il ne la nomme jamais que Marie, comme S. Luc ; et toutefois dans les chapitres 19 et 20, où il parle de Marie-Magdeleine, il répète souvent ce surnom… Il est donc plus conforme à la lettre de l'Évangile de distinguer ces trois saintes : la pécheresse qui vint chez Simon le Pharisien ; Marie, sœur de Marthe et de Lazare ; et Marie-Magdeleine ». Cette difficulté exégétique est très réelle, comme s'accordent à le reconnaître les meilleurs interprètes contemporains (voyez en particulier MM. Bisping, Schegg, Curci, Patrizi). Aussi a-t-elle suscité en France, pendant le 16è et le 17è siècle, contre l'identité des trois saintes femmes, un mouvement assez accentué, auquel prirent part non seulement des hommes ardents et inconsidérés comme Launoy et Dupin, mais des savants de la trempe de Tillement, d'Estius, de D. Calmet, et notre grand Bossuet lui-même, ainsi qu'on l'a vu plus haut. Nous n'avons pas la prétention de la résoudre, et nous avouons même que nous avons été très fortement influencé par elle. Néanmoins, il nous semble qu'on peut lui opposer avec assez de succès la considération suivante.
Entre la pécheresse que nous venons de contempler aux pieds de Jésus, et Marie-Madeleine telle que la représentent les récits de la Passion et de la Résurrection, il existe certainement une frappante ressemblance de caractère. C'est, de part et d'autre, le même dévouement sans bornes pour la personne sacrée du Sauveur, la même nature d'âme et d'activité : aussi l'identification est-elle plus aisée pour ce qui les concerne. Mais il n'est pas moins remarquable de voir, quand on étudie l'histoire évangélique de Marie, sœur de Lazare, qu'en elle aussi se manifeste un caractère analogue à celui de la pécheresse et de Madeleine. Son âme est pareillement aimante et généreuse, contemplative, calme et saintement enthousiaste ; il n'y a pas jusqu'à son attitude aux pieds de Notre-Seigneur qui ne rappelle celle de la femme pénitente chez Simon le Pharisien, celle de Marie-Madeleine auprès du sépulcre et du divin ressuscité (voyez un beau développement de cette pensée dans Isaac Williams, On the Passion, pp. 404 et ss.). - Nous aurons plus tard l'occasion de signaler d'autres arguments exégétiques qui ont aussi leur force. En attendant, voici quelques sources auxquelles pourront puiser les lecteurs qui s'intéressent à cette belle question : D. Calmet, Dictionnaire de la Bible, aux mots Marie-Madeleine et Marie de Béthanie ; Tillemont, Mémoires, t. 2 ; Noël Alexandre, Histor. eccles., Saec. 1, Dissert. 17 ; les Bollandistes, Acta Sanctorum, 22 juillet (dissertation très savante) ; Wouters, Dilucidat. select. S. Script., de Concord. Evangel., c. 15, q. 1 ; Faillon, Monuments inédits sur l'apostolat de sainte Marie-Madeleine en Provence, Paris, 1848 ; Dublin Review, juillet 1872, pp. 28 et ss., S. Mary Magdalene in the Gospel ; Lacordaire, saint Marie-Madeleine.