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3è SECTION. RÉCIT DU DERNIER VOYAGE DE JÉSUS À JÉRUSALEM 9, 51-19, 28.

Belle et importante partie du troisième Évangile, avec une marche complètement indépendante de celle des autres synoptiques, des détails nouveaux pour la plupart, et un style presque classique. Il est vrai qu'elle s'est attirée, précisément par ses caractères distinctifs, la haine du camp rationaliste. Sabatier n'y voit qu'un récit qui « fourmille de contradictions et d'impossibilités » (Essai sur les sources de la vie de Jésus, p. 25) ; de Wette, h. l., qu'un « amalgame sans ordre chronologique » ; Reuss, Histoire évangélique, p. 436, que « des scènes détachées, dont la liaison se fait reconnaître comme purement arbitraire ». Divers exégètes protestants, qui n'hésitent pas à reconnaître l'inspiration des Saints Livres, se sont laissés influencer par ces jugements et ont pareillement affirmé, quoique en des termes plus respectueux, que S. Luc n'a pas tenu compte de la suite réelle des faits dans ce long passage, mais qu'il y a groupé les incidents à sa manière d'après un enchaînement tout pragmatique (Keil, Comment. über die Evangel. des Markus u. des Lukas, 1879, pp. 160 et ss., 314 et ss. Cfr. Theolog. Studien u. Krit., 1876, p. 265 et ss. ; 1877, p. 440 et ss. ; W. Stewart, The Plan of St. Luke's Gospel, Glasgow, 1873). Toutefois ce ne sont là que des voix discordantes dans un grand concert. En effet, la plupart des commentateurs anciens et contemporains appliquent à cette partie du troisième Évangile aussi bien qu'à toutes les autres la devise de S. Luc (« écrire de façon ordonnée », 1, 3), ne trouvant aucune raison suffisante de croire que l'écrivain sacré aurait oublié ici ses engagements antérieurs. Non sans doute qu'il faille presser outre mesure une telle promesse (voyez la Préface, § 8), car notre évangéliste peut bien avoir sacrifié dans quelques détails secondaires l'ordre des dates à celui des sujets ; mais l'ensemble est raconté d'après la vérité objective des événements, comme l'a savamment démontré, parmi beaucoup d'autres, le Dr Wieseler, Chronolog. Synopse, p. 316 et ss., et Beitraege zur richtig. Würdigung der Evangelien, p. 127 et ss. Cfr. Tischendorf, Synops. Evang., 2è édit. 1875 p. 12 et ss. ; Caspari, Chronolog.-geograph. Einleitung in das Leben Jesu Christi, 1869, p. 136 et ss.; Farrar, The Life of Christ, 23è éd., t. 2, p. 90 et 91. Pour les divers traits qui sont également racontés par le premier Évangile, mais à une autre place, il faut admettre ou que S. Matthieu ne s'est pas conformé à la suite historique des faits, ainsi qu'il lui arrive si souvent (comp. l'Evang. selon S. Matth., p. 27), ou qu'il y eut sur plusieurs points de doctrine des redites de Notre-Seigneur en de nouvelles circonstances, ce qui ne pouvait guère manquer d'arriver, vu la nature et la forme de son enseignement. Or les conversations et les discours abondent précisément dans cette section ; les faits n'y apparaissent guère que pour indiquer l'occasion des paroles. L'idée qui prédomine dans le récit, servant de lien aux épisodes variés qui le composent, est celle d'un voyage, avec la Galilée pour point de départ, Jérusalem pour but, et la Pérée comme lieu de passage. Mais ce voyage, commencé peu de temps après la Transfiguration et terminé seulement quelques jours avant la Passion, s'accomplit lentement, en plusieurs mois. Plus semblable à un va-et-vient en des sens opposés qu'à une marche directe, souvent interrompu par des séjours en diverses localités, il ne fut du moins jamais abandonné : l'évangéliste en montre clairement la suite par des formules qui reviennent de temps à autre comme des points de repère. Cfr. 9, 57 ; 10, 38 ; 13, 22 ; 17, 11. Nous tirerons parti de ces jalons pour essayer de combiner le récit de S. Luc avec celui du quatrième Évangile. Voyez notre Harmonie évangélique, et Patrizi, de Evangeliis, lib. 3, dissert. 48.

1. Les Samaritains inhospitaliers. 9, 51-56.

51Or il arriva, lorsque les jours où il devait être enlevé du monde approchaient, qu’il prit un visage assuré, pour aller à Jérusalem. 52Et il envoya devant lui des messagers ; ceux-ci, étant partis, entrèrent dans une ville des Samaritains, pour lui préparer un logement. 53Mais ils ne le reçurent pas, parce que son aspect était celui d’un homme qui va à Jérusalem. 54Ayant vu cela, ses disciples Jacques et Jean lui dirent : Seigneur, voulez-vous que nous commandions que le feu descende du ciel et les consume ? 55Et se tournant vers eux, il les réprimanda, en disant : Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes. 56Le Fils de l’homme n’est pas venu pour perdre les âmes, mais pour les sauver. Et ils s’en allèrent dans un autre bourg.

Luc chap. 9 verset 51. - Or il arriva, lorsque les jours où il devait être enlevé du monde approchaient, qu’il prit un visage assuré, pour aller à Jérusalem. - La narration du voyage s'ouvre par une expression solennelle et mystérieuse : Lorsque les jours où il devait être enlevé du monde approchaient. Le verbe enlevé est employé à plusieurs reprises pour désigner l'Ascension glorieuse de Notre-Seigneur Jésus-Christ (cfr. Marc. 16, 19 ; Act. 1, 2 ; 11, 22 ; 1 Tim. 3, 16), de même qu'il l'avait été par les Septante pour représenter celle d'Élie (4 Reg. 2, 11 ; 1 Mach. 2, 58 ; Eccli. 48, 9). Sa signification littérale a donc été bien rendue par la Vulgate. Sans doute Jésus n'arrivera aux splendeurs du ciel que par les ignominies et les souffrances du Calvaire ; mais il contemplait toutes choses à travers sa sublime consommation, et l'évangéliste entre admirablement dans sa pensée. Cfr. Joan. 13, 33 ; Suicer, Thesaurus. - Il prit un visage assuré… Nouvelle locution solennelle, qui nous rappelle d'une part le vaillant portrait du Serviteur souffrant tracé par Isaïe, 50, 7 : « j’ai rendu ma face dure comme pierre : je sais que je ne serai pas confondu », de l'autre un détail frappant de S. Marc., 10, 32 : « Les disciples étaient en route pour monter à Jérusalem ; Jésus marchait devant eux ; ils étaient saisis de frayeur, et ceux qui suivaient étaient aussi dans la crainte » (voyez le commentaire). Cfr. Hebr. 12, 2. Jésus est en marche vers Jérusalem, sachant bien quels maux l'y attendent, et pourtant il s'y dirige avec un esprit noble et droit (S. Jérôme, Epist. 51 ad. Algas., quaest. 5), prêt à affronter tous les dangers.

Luc chap. 9 verset 52. - Et il envoya devant lui des messagers ; ceux-ci, étant partis, entrèrent dans une ville des Samaritains, pour lui préparer un logement. - Jésus était alors accompagné de nombreux disciples (cfr. 10, 1) : par mesure de prudence il se faisait donc précéder, dans les localités où il devait séjourner, par des messagers qui préparaient les logements et les vivres pour lui et toute sa suite. - Ils entrèrent dans une ville des Samaritains. Le grec dit simplement dans une bourgade, preuve qu'il ne s'agit pas ici, comme l'ont voulu plusieurs exégètes, de la ville principale des Samaritains. Jésus arrivant de Galilée, on a conjecturé que la bourgade en question pouvait bien avoir été En-Gannim, aujourd'hui Djénîn, située sur la frontière septentrionale de la Samarie, et renommée pour le fanatisme de ses habitants. Cfr. Farrar, l. c., p. 105 ; Thomson, The Land and the Book, ch. 30. Pour aller de Capharnaüm à Jérusalem, la route la plus courte et la plus naturelle traversait la Samarie entière, du Nord au Sud. Voyez R. Riess, Atlas géograph. et histor. de la Bible, pl. 4. - Pour lui préparer : phrase elliptique, de même qu'en grec, qu'il est aisé de compléter par un logement, à l'aide du contexte.

Luc chap. 9 verset 53. - Mais ils ne le reçurent pas, parce que son aspect était celui d’un homme qui va à Jérusalem. - Ce refus grossier ne fut pas exprimé directement à Jésus, mais à ses envoyés. Pourquoi les Samaritains ne voulurent-ils pas accorder à Notre-Seigneur l'hospitalité qu'il leur demandait ? La suite du verset le montre clairement : son aspect était celui d'un homme qui va à Jérusalem. Sur cette phrase à saveur hébraïque, voyez 4 Reg. 17, 11, dans l'hébreu et les Septante. Les relations entre Juifs et Samaritains, déjà fort peu gracieuses en temps ordinaire (cfr. Joan. 4, 9 ; 8, 48), redoublaient encore d'animosité à l'approche des grandes fêtes nationales, qui conduisaient par foules les pèlerins juifs à Jérusalem. La haine des deux peuples avait en effet pour cause principale la différence de leurs cultes, et c'est en de tels moments que cette différence devenait plus saillante. Voir dans Wetstein, in Joan. 4, 20, quelques échantillons des aménités qui s'échangeaient alors. Des insultes on en vint souvent aux voies de fait, comme le racontent Josèphe, Bell. Jud. 2, 12, 3-7, Ant. 20, 6, 1, et S. Jérôme, in Osee, 5, 8 et 9. Or Jésus (ni lui ni ses messagers n'en faisaient un mystère) se rendait à Jérusalem. Ceux qui abhorraient la cité sainte comme une rivale de leur temple du Garizim refusèrent pour ce motif de lui rendre service. Autrefois pourtant (cfr. Joan. 4) les Samaritains de Sychar avaient fait à Jésus le plus aimable accueil ; mais il tournait le dos à Jérusalem, et les circonstances n'étaient plus les mêmes. - D'après Meyer, Alford, Reischl, etc., les envoyés de Notre-Seigneur l'auraient ouvertement annoncé comme le Messie, et c'est pour cela que les Samaritains auraient agi avec tant de dureté. Mais rien dans le texte n'autorise une pareille conjecture.

Luc chap. 9 verset 54. - Ayant vu cela, ses disciples Jacques et Jean lui dirent : Seigneur, voulez-vous que nous commandions que le feu descende du ciel et les consume ? - Divers commentateurs, entre autres Euthymius, Maldonat, Mgr Mac Evilly, le P. Curci, etc., interprétant à la lettre le verbe « voir », ont supposé que les deux fils de Zébédée avaient été les messagers du Sauveur repoussés par les Samaritains, ce qui expliquerait la vivacité particulière de leur ressentiment. Mais cette opinion est rejetée par la grande majorité des exégètes, et à bon droit, le texte n'exige nullement la présence personnelle de S. Jacques et de S. Jean : ils furent d'ailleurs « témoins » de l'insulte quand les messagers racontèrent l'insuccès de leur mission. - Voulez vous que nous commandions… ? La Recepta, la plupart des manuscrits, des versions et des Pères, ajoutent « comme aussi fit Elie », et, quoique ces mots aient été omis par les manuscrits B, L, Z, Sinait., tout porte à croire qu'ils sont authentiques. Ils conviennent du moins fort bien à la situation, car les deux frères avaient vu naguère Elie sur la sainte montagne, et il était naturel qu'ils se ressouvinssent maintenant de l'acte de zèle qu'il avait précisément exercé dans la province de Samarie, en faisant tomber le feu du ciel sur les ministres d'un roi sacrilège, 4 Reg. 1, 10-12. Ils demandent donc à Jésus la permission de venger son honneur messianique, méconnu et outragé. « Si, pour venger l'outrage fait à Elie , qui n'était que le serviteur de Dieu, le feu du ciel a dévoré non pas des Samaritains, mais des Juifs, par quelles flammes ne doit-on pas punir le mépris que ces impies Samaritains font du fils de Dieu! ». S. Jérôme, ad Algas. 5. « Quoi d’étonnant, dit S. Ambroise, h. l., avec beaucoup d'à-propos, qu’il ait voulu foudroyer les fils du tonnerre ? ».

Luc chap. 9 verset 55. - Et se tournant vers eux, il les réprimanda, en disant : Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes. - Le désir des fils de Zébédée provenait certainement d'une foi profonde et d'un ardent amour à l'égard de Jésus. Il était néanmoins très imparfait ; aussi Notre-Seigneur refusa-t-il avec force de le réaliser. - Se tournant vers eux. Trait pittoresque. Jésus marchait, selon sa coutume, en tête du cortège : il se retourne pour réprimander les deux frères qui étaient derrière lui. Ce détail prouve que Jacques et Jean n'étaient pas les messagers envoyés chez les Samaritains, car alors ils eussent été en face du Sauveur. - Disant. Dans les manuscrits Sinait., A, B, C, E, G, H, L, S, et beaucoup d'autres, la phrase se termine brusquement après ce mot et les paroles de Jésus (vous ne savez pas… pour les sauver) sont complètement omises. Toutefois il ne nous est pas possible, quoique disent Lachmann, Tischendorf et Tregelles, de les regarder comme une interpolation. Disant annonce en effet quelques mots du Sauveur : que sont-ils devenus si les deux phrases suivantes ne sont pas authentiques ? Au reste, ces phrases sont parfaitement dans l'esprit de Notre-Seigneur, et nous les croyons suffisamment garanties par le témoignage de la Vulgate, de l'Itala, de divers Pères et de manuscrits grecs assez nombreux (D, F, K, M, V, etc.). - Vous ne savez pas. Quelques exégètes donnent un tour interrogatif à la pensée : ne savez-vous pas…?). Vous, les apôtres de la nouvelle Alliance, par opposition à Elie, le prophète terrible de l'Ancien Testament. Ce sont en effet les deux Alliances, et les deux esprits si distincts qui les dominaient, que Jésus met en regard par manière de contraste. Or, comme le dit magnifiquement S. Augustin, contr. Adim. 17, « La crainte et l'amour, tel est en effet, dans toute sa concision, la différence qui sépare les deux Testaments ». Mais voici que les fils du Tonnerre, par leur demande inconsidérée, voulaient ramener la « Loi enflammée » du Sinaï, oubliant la loi d'amour apportée par l'Évangile : n'était-ce pas méconnaître l'esprit de l'institution à laquelle ils appartenaient ? Sans doute, Elie avait agi par un mouvement de l'Esprit de Dieu, et le Sauveur ne blâme nullement sa conduite ; mais le temps d’Élie était passé, et Jéhova avait modifié ses voies envers les hommes, se faisant tout aimable et miséricordieux après avoir été un Dieu terrible. - Les deux frères montrèrent plus tard admirablement combien ils comprenaient l'esprit de l'Évangile : le premier, S. Jacques, en vérifiant le mot célèbre de Lactance, Institutions Divines, 5, 20, « Il faut défendre la religion non en tuant les autres, mais en mourant pour elle » ; le second, S. Jean, quand il vint avec S. Pierre dans ces mêmes contrées pour faire descendre sur elles un autre feu du ciel, en administrant le sacrement de confirmation à leurs habitants convertis au Messie. Cfr. Act. 8, 14.

Luc chap. 9 verset 56. - Le Fils de l’homme n’est pas venu pour perdre les âmes, mais pour les sauver. Et ils s’en allèrent dans un autre bourg. - Parole toute divine, qu'on a justement appelée la devise du Dieu rédempteur. Elle indique de la façon la plus noble en quoi consiste l'esprit de la nouvelle Alliance, conformément auquel Jésus souhaite que ses collaborateurs se conduisent. Voyez Joan. 3, 17 ; 12, 47, des dires analogues du divin Maître. - Après les âmes, il est probable que le texte primitif portait des hommes, comme lisent divers manuscrits, ce qui donne plus de force à la pensée. Le « Fils de l'homme » est venu pour sauver les âmes « des hommes » : n'est-ce-pas juste et naturel ? - Ils s'en allèrent… Plusieurs auteurs ont conclu que la nouvelle bourgade vers laquelle Jésus et les siens se dirigèrent n'était pas en Samarie, mais en Galilée. Il est assez vraisemblable en effet qu'après l'échec éprouvé sur la frontière de la région samaritaine, Jésus n'ait pas voulu pénétrer plus avant dans la province.

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