Ce n'est pas sans surprise qu'on voit des critiques intelligents, tels qu'Ewald, de Wette, Baumgarten-Crusius, Sepp, etc., identifier l'épisode du bon Samaritain avec le fait raconté plus tard par S. Matthieu, 22, 34-40, et par S. Marc, 12, 28-34. Le début seul présente quelques analogies ; mais soit pour la date, soit pour la suite du récit, les dissemblances sont aussi frappantes que possible. - Dans ce passage, le style de S. Luc est d'une pureté qu'on a souvent admirée. D'assez nombreuses expressions y sont employées qui n'apparaissent pas ailleurs dans le Nouveau Testament. Voyez Sevin, Synopt. Erklaerung der drei ersten Evangelien, Wiesbaden, 1873, p. 220 et ss.
25Et voici qu’un docteur de la loi se leva pour le tenter, et lui dit : Maître, que dois-je faire pour posséder la vie éternelle ? 26Et Jésus lui dit : Qu’y a-t-il d’écrit dans la loi ? qu’y lis-tu ? 27Il répondit : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, et de toute ton âme, et de toutes tes forces, et de tout ton esprit ; et ton prochain comme toi-même. 28Jésus lui dit : Tu as bien répondu ; fais cela, et tu vivras. 29Mais lui, voulant se justifier, dit à Jésus : Et qui est mon prochain ?
Luc chap. 10 verset 25. - Et voici qu’un docteur de la loi se leva pour le tenter, et lui dit : Maître, que dois-je faire pour posséder la vie éternelle ? - Et voici … Formule pittoresque. L'évangéliste ne précise ni le lieu ni l'époque de l'incident, il se contente de l'aligner à la suite du retour des Soixante-douze, qu'il suivit probablement de près. - Un docteur de la loi. « Docteur de la loi » et « scribe » sont équivalents, nous avons vu déjà que S. Luc use plus volontiers du premier de ces deux titres. - Se leva : autre trait pittoresque, duquel on a conclu, et ce semble à bon droit, que la scène se passa dans une maison. Jésus parlait sans doute, et ceux qui l'écoutaient étaient assis autour de lui. Tout à coup le scribe se lève pour proposer une question ; mais son mobile n'était pas pur, ainsi qu'il résulte de la remarque pour le tenter (le verbe grec a un sens encore plus fort), qui est toujours prise en mauvaise part dans l'Évangile. Il avait donc une arrière-pensée insidieuse, espérant, par exemple, que Jésus rehausserait un divin précepte aux dépens des autres, ou qu'il dirait quelque chose de contraire aux traditions reçues, ce qui fournirait aussitôt la matière d'une objection, d'une accusation. - Que dois-je faire pour posséder la vie éternelle ? Le jeune homme riche adressera bientôt, 18, 18 et parall., une demande identique à Notre-Seigneur, mais dans un but pratique et sérieux. Posséder : mieux, hériter, la vie éternelle étant comparée à un magnifique héritage que le Seigneur donnera aux élus. Comp. Matth. 5, 5 et le commentaire.
Luc chap. 10 verset 26. - Et Jésus lui dit : Qu’y a-t-il d’écrit dans la loi ? qu’y lis-tu ? - Jésus, ainsi interrogé, aimait à poser au questionneur une contre-question « Car il n’était pas digne de la moindre réponse celui qui n’interrogeait pas en toute sincérité », Maldonat. C'est d'ailleurs une méthode très naturelle, que les professeurs emploient souvent pour répondre aux objections de leurs disciples. - Qu’y a-t-il d’écrit dans la loi ? « Dans la loi » est mis en avant par emphase. Docteur de la loi, que vous dit la loi sur ce point ? Chargé par vos fonctions d'enseigner la Thora, vous devez savoir mieux que personne ce qu'elle enseigne. Qu'y lis-tu ? répète le Sauveur, usant d'une locution souvent employée par les Rabbins quand, dans une discussion, ils demandent à leurs adversaires une citation de l'Écriture.
Luc chap. 10 verset 27. - Il répondit : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, et de toute ton âme, et de toutes tes forces, et de tout ton esprit ; et ton prochain comme toi-même. - La réponse du légiste est exacte, car nous verrons dans un instant qu'il n'avait pas compris le sens complet des paroles qu'il cite. C'est la réponse donnée par Jésus lui-même à un autre Docteur en des circonstances analogues, Marc. 12, 29-31. Elle se compose de deux textes bibliques réunis, Deut. 6, 5 et Lev. 19, 18. Voyez-en l'explication détaillée dans l'Evang. selon S. Matth., p. 433 et s., et selon S. Marc, p. 176.
Luc chap. 10 verset 28. - Jésus lui dit : Tu as bien répondu ; fais cela, et tu vivras. - Tu as bien répondu, lui réplique Jésus ; en effet, il avait donné un excellent sommaire de la loi juive, unissant comme deux parties inséparables le précepte de l'amour du prochain et le précepte de l'amour de Dieu. Toutefois, bien répondre ne suffit pas pour acquérir la vie éternelle ; voilà pourquoi le Sauveur ajoute : fais cela, et tu vivras. Pratiquez les commandements que vous avez mentionnés avec tant d'à-propos, et vous vivrez de cette vie éternelle au sujet de laquelle vous m'interrogiez. Cfr. Rom. 12, 10 ; 13, 8 ; Gal. 5, 13. - Excellente réflexion morale du Vén. Bède : « En répondant au docteur de la loi, le Sauveur nous montre le chemin parfait de la vie céleste ».
Luc chap. 10 verset 29. - Mais lui, voulant se justifier, dit à Jésus : Et qui est mon prochain ? - Le légiste, mis dans l'embarras par la direction inattendue que Jésus venait de donner à l'entretien, avait réellement à s'excuser, à se justifier devant toute l'assistance d'avoir voulu entamer une controverse sur une prétendue difficulté qu'il avait ensuite lui-même si promptement et si aisément résolue. Essayant donc de montrer que sa première question n'était pas aussi vaine qu'elle pouvait le paraître, les termes de la Loi manquant parfois de clarté et ayant besoin d'un commentaire, il ajoute : Et qui est mon prochain ? Relativement à Dieu mes obligations sont claires : je le reconnais ; mais il n'en est pas de même concernant le prochain. Tout d'abord, quel est-il, ce prochain que je dois aimer comme moi-même ? Voilà bien le Juif d'alors, aux sentiments étroits et particularistes, ne voulant pas admettre, les Talmuds en font foi, que tous les hommes sont ses frères en Dieu, établissant au contraire de vastes catégories d'exceptions. Par exemple, Ioma, 1, 7, il est permis à un Juif d'enlever, en un jour de sabbat, les décombres qui sont tombées sur un autre Juif ; la même opération est expressément interdite s'il s'agit d'un païen. Un passage du livre Aruch, cité par Lightfoot, Hor. Hebr., h. l., va jusqu'à dire que les Gentils ne sont pas compris dans le mot « prochain ». Mais ne nous irritons pas trop contre cette question étrange, puisqu'elle nous a valu « l'une des plus belles gemmes de l'Évangile » (Curci). Cfr. Wiseman, Mélanges religieux, etc., 1, les Paraboles du N. T., p. 52 et ss.