30Alors Jésus, prenant la parole, dit : Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho, et il tomba au milieu des voleurs, qui le dépouillèrent, et, après l’avoir couvert de blessures, s’en allèrent, le laissant à demi mort. 31Or il arriva qu’un prêtre descendait par le même chemin ; et l’ayant vu, il passa outre. 32Pareillement, un lévite, qui se trouvait en cet endroit, le vit et passa outre. 33Mais un Samaritain, qui était en voyage, vint près de lui, et, le voyant, fut touché de compassion. 34Et s’étant approché, il banda ses plaies, et y versa de l’huile et du vin ; puis, le plaçant sur sa monture, il le conduisit dans une hôtellerie et prit soin de lui. 35Le lendemain, il tira deux deniers, et les donna à l’hôtelier, et dit : Aie soin de lui ; et tout ce que tu dépenseras de plus, je te le rendrai à mon retour. 36Lequel de ces trois te semble avoir été le prochain de celui qui était tombé entre les mains des voleurs ? 37Le docteur répondit : Celui qui a exercé la miséricorde envers lui. Et Jésus lui dit : Va, et fais de même.
Luc chap. 10 verset 30. - Alors Jésus, prenant la parole, dit : Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho, et il tomba au milieu des voleurs, qui le dépouillèrent, et, après l’avoir couvert de blessures, s’en allèrent, le laissant à demi mort. - Prenant la parole : expression solennelle pour introduire la parabole. Le verbe grec dont elle est la traduction littérale ne se trouve qu'en ce passage du Nouveau Testament ; mais les classiques emploient souvent ce verbe dans le sens de répondre. Notre-Seigneur, cette fois encore, ne fera pas au scribe une réponse directe ; mais il saura lui démontrer, par un exemple dramatique, plus clair et plus saisissant que les plus belles théories, quelle est l'extension du précepte de l'amour du prochain. - Un homme. La nationalité de cet homme est laissée à dessein dans le vague.« Jésus a bien fait d’utiliser un terme générique, car son discours s’appliquait à toute l’humanité », Cat. graec. Patr. La morale de l'histoire n'en sera que plus évidente. Néanmoins, il ressort du contexte (il descendait de Jérusalem à Jéricho) et les interprètes admettent généralement qu'il était juif. Seul, et sans raison aucune, Olshausen en fait un païen. - Il descendait de Jérusalem à Jéricho. Le verbe descendait est ici d'une parfait exactitude, car l'on sait que la ville de Jéricho, bien qu'elle ne soit séparée de Jérusalem que par une distance d'environ 6 à 7 heures de marche, est située à plus de 3000 pieds en dessous de la capitale juive. Voyez dans R. Riess, Atlas histor. et géogr. de la Bible, les profils qui accompagnent la planche 7. La route qui unit les deux cités a toujours joui d'une réputation tristement célèbre. Elle traverse un affreux désert, où les collines calcaires dénudées, d'une blancheur éblouissante quand le soleil les éclaire, alternent avec des vallées sans eaux, et également dénudées. Voyez Lamartine, Voyage en orient ; Murrays's Handbook for Travellers in Syria and Palestine, 2è éd. p. 216 et ss. ; Baedeker's Palaestina und Syrien, p. 269 et ss. ; Stanley, Sinaï and Palestine, 2è éd. p. 424. Mais elle est encore plus dangereuse que pénible. S. Jérôme, De locis hebraicis (s.v. Adummim), assure qu'elle portait le nom d'Adummim (cfr. Jos. 15, 7 ; 18, 17) par allusion au sang humain répandu par les bandits. Ailleurs (In Jerem. 3, 2) il ajoute : « Les Arabes, gens adonnés à la piraterie, envahissent aujourd’hui encore la Palestine, et bloquent les routes de Jérusalem à Jéricho ». Et de nos jours elle n'a pas plus changé sous ce rapport que sous le premier. Elle n'est pas moins infestée de brigands qu'à l'époque de Jésus et de S. Jérôme, et il serait tout à fait imprudent de la suivre sans une escorte « équipée en guerre », comme dit un voyageur contemporain. Autrement on courrait risque, à quelque détour de chemin, ou derrière une anfractuosité de rocher, ou dans un étroit défilé, d'avoir le sort du malheureux Juif dont parle la parabole. - La conduite cruelle de ces bandits est décrite en termes pittoresques. 1° Ils le dépouillèrent de tout, même de ses vêtements, ainsi que font encore les Bédouins issus d'eux. 2° Comme il résistait, ils le frappèrent sans pitié. 3° Enfin ils le laissent étendu sans connaissance, exposé à une mort certaine s'il ne lui arrivait un prompt secours.
Luc chap. 10 verset 31. - Or il arriva qu’un prêtre descendait par le même chemin ; et l’ayant vu, il passa outre. - A côté du blessé le divin narrateur amène coup sur coup trois hommes, un prêtre juif, un lévite et un Samaritain, dont il dépeint la conduite de la manière la plus graphique. - Or il arriva… : hasard tout providentiel assurément. - Un prêtre descendait… Ce prêtre va donc, lui aussi, de Jérusalem à Jéricho. Tout porte à croire qu'il avait son domicile dans cette dernière cité, car, bien qu'elle ne fût pas une ville sacerdotale, nous savons que des milliers de prêtres et de lévites y résidaient alors. Cfr. Sepp, Leben Jesu, t. 3, p. 272. Il y retournait tranquillement, après avoir passé au temple sa semaine d'office. Voyez Luc. 1, 8, 23 et le commentaire. - L'ayant vu il passa outre. Le verbe grec choisi pour exprimer ce départ inhumain est d'une grande rigueur : il passa outre vis-à-vis de lui. Ce prêtre avait de nobles sentiments ! Il aperçoit un homme étendu sur la route et il passe.
Luc chap. 10 verset 32. - Pareillement, un lévite, qui se trouvait en cet endroit, le vit et passa outre. - La conduite du lévite sera pire encore. Parvenu sur le théâtre du crime, il fait un mouvement de plus que le prêtre : il s'approche du blessé pour mieux voir, tandis que le premier passant était resté de l'autre côté du chemin. Sa curiosité a donc été éveillée ; mais son cœur demeure glacé. Et pourtant la loi juive contenait ce texte formel : « Si tu vois l’âne ou le bœuf de ton frère tomber en chemin, tu ne le mépriseras pas, mais aideras ton frère à le relever », Deut. 22, 4 (Cfr. Ex. 23, 5). Que ne devait-on pas faire pour un frère malheureux !
Luc chap. 10 verset 33. - Mais un Samaritain, qui était en voyage, vint près de lui, et, le voyant, fut touché de compassion. - Quel contraste ! Tacite a beau vanter la miséricorde que les Juifs se témoignaient entre eux (Hist. 5, 5 : Ils s'empressent de s'entre-aider) : un prêtre et un lévite ont laissé, sans lui porter secours, un de leurs coreligionnaires mourant sur le grand chemin. Mais voici qu'un Samaritain va faire avec amour ce qu'ils ont négligé honteusement. Un Samaritain ! Ce nom dit beaucoup dans le petit drame si bien retracé par Jésus. Il signifiait pour les Juifs un ennemi national, un excommunié, un homme pire qu'un païen. Nous lisons en effet au livre de l'Ecclésiastique, 50, 27 et 28, ces lignes significatives : « Il est deux nations que mon âme déteste, et il en est une troisième que je ne puis souffrir : ceux qui habitent les montagnes de Séir, les Philistins et le peuple insensé qui réside à Sichem ». Ce héros de notre touchante histoire ne vient pas de la capitale juive, que les Samaritains ne fréquentaient guère ; le texte sacré nous le représente simplement sous les traits d'un voyageur ordinaire. Comme le prêtre, il aperçoit le blessé ; comme le lévite, il s'en approche : mais il éprouve un sentiment qui n'avait pénétré dans le cœur ni du prêtre ni du lévite, sentiment qui va lui dicter les actes généreux décrits dans les deux versets suivants. « Celui qui fait don de choses matérielles, communique une chose qui est extérieure à lui-même. Celui qui donne au prochain des pleurs et de la compassion lui donne quelque chose qui vient de lui-même », S. Grégoire (Moral. 20, 36). Le Samaritain commença donc par donner ce qu'il avait de mieux, la pitié de son cœur. Et pourtant il avait dû reconnaître que le blessé était un Juif, un ennemi de sa nation !
Luc chap. 10 verset 34. - Et s’étant approché, il banda ses plaies, et y versa de l’huile et du vin ; puis, le plaçant sur sa monture, il le conduisit dans une hôtellerie et prit soin de lui. - Sans s'arrêter à la pensée que les brigands ne sont peut-être pas loin et qu'il court lui-même un grand danger, il se met à panser de son mieux les plaies du malheureux. Les bander était bien la première opération à faire, pour arrêter l'épanchement de sang. Tout en s'y livrant, le Samaritain versait le mélange de vin et d'huile qui a depuis porté son nom (baume du Samaritain). C'est là du reste un grand remède de l'antiquité, et il convenait à merveille dans le cas actuel, le vin étant un abstersif qui devait purifier les plaies, l'huile un linitif qui en pouvait calmer l'irritation. « Les fractures d’os d’animaux domestiques ne se soignent pas autrement que celles des jambes humaines. On les entoure de lainages imbibés d’huile et de vin. », Columelle, 7, 5, 18. « Des laines engraissées avec de l’huile et du vin fournissent plusieurs remèdes », Pline, Hist. Nat. 29, 9. Voyez d'autres citations analogues dans Wetstein. Les Orientaux voyagent rarement sans emporter avec eux une petite provision de ces deux liquides. Cf. Gen. 28, 18. - Le plaçant sur sa monture… Il allait donc lui-même à pied, soutenant doucement le malade. - Il le conduisit dans une hôtellerie. Sur cet emploi du mot hôtellerie, voyez Forcellini. Le mot grec désigne une auberge proprement dite, où l'on peut se procurer des vivres en même temps que le couvert, et pas seulement un caravansérail oriental, qui ne fournit que le simple gîte. C'est au Khan Hadrour, dont les ruines sont situées à mi-chemin entre Jérusalem et Jéricho, que la tradition conduit les deux héros de la parabole.
Luc chap. 10 verset 35. - Le lendemain, il tira deux deniers, et les donna à l’hôtelier, et dit : Aie soin de lui ; et tout ce que tu dépenseras de plus, je te le rendrai à mon retour. - Compatissant pour le passé, tendrement serviable dans le présent, le bon Samaritain songe aussi à l'avenir du pauvre blessé. Le lendemain donc, obligé de se remettre en route, il tira de sa bourse deux deniers. La somme remise à l'hôtelier correspondait alors à la solde de deux journées de travail ; elle devait suffire pour défrayer les dépenses du malade deux jours durant, et le Samaritain supposait que, ce délai passé, il n'aurait plus besoin d'aucun secours. Au reste, le généreux bienfaiteur est prêt à compléter au besoin son œuvre de miséricorde : tout ce que tu dépenseras de plus... Quel beau type de la charité chrétienne : Mais aussi, quel saisissant portrait de Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même ! En effet, « les Pères unanimes ont reconnu dans cette parabole un sens mystique. Le Juif qui descend de Jérusalem à Jéricho, et qui est dépouillé et laissé pour mort, est Adam notre premier père qui, par son péché, est déchu de son innocence, et a perdu toutes les grâces que Dieu lui avait données en le créant (ou, mieux encore, « Cet homme….désigne le genre humain qui, désertant la cité céleste dans nos premiers parents, s’est affaissé dans la misère de ce siècle et de l’exil, a été, par la fraude de l’ennemi antique, spolié de sa robe d’innocence et d’immortalité, et grièvement blessé par les vices émanant du péché originel », Hugo a S. Victore, Annotat. in Luc., h. l.). Les voleurs qui le blessent et le dépouillent sont les démons. Le prêtre et le lévite qui passent sans secourir ce misérable représentent la loi de Moïse, avec tous ses sacrifices et ses cérémonies, incapables de guérir nos blessures. Le charitable Samaritain est Jésus-Christ. L'hôtellerie où il porte son malade est l'Église. L'huile et le vin sont les sacrements… Ceux à qui il recommande le blessé sont les pasteurs de l'Église ». D. Calmet, Comment. littéral sur S. Luc, 10, 30 (voyez les textes des SS. Pères dans la Chaîne d'or de S. Thomas, dans Cornelius a Lapide). La parabole du bon Samaritain a également attiré l'attention des peintres. J. Fr. Gigoux et Vanloo en ont représenté d'une manière assez heureuse la scène principale. - Sur le second groupe des paraboles évangéliques, qu'elle inaugure si admirablement, voyez l'Evang. selon S. Matthieu, p. 258 et 259. Il diffère surtout du premier groupe (les paraboles du royaume des cieux) par le côté moins général et plus individuel, plus subjectif, des vérités morales qu'il expose. On y voit davantage chaque âme humaine considérée isolément, avec ses vertus qui sont récompensées et ses vices qui sont punis. On y voit encore très nettement marqué, et c'est là un autre caractère distinctif, l'appel au salut de tous les hommes sans exception, et la gravité de cet appel : aussi est-il bien naturel que la plupart des pièces qui le composent soient des spécialités du troisième Évangile, que nous avons nommé dans la Préface l'Évangile universel. Ces poésies, qu'on s'accorde à trouver exquises parmi toutes les autres, sont d'ordinaire empruntées aux événements de la vie des hommes beaucoup plus qu'au domaine de la nature, comme c'était le cas pour les paraboles du premier groupe.