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5. Marthe et Marie. 10, 38-42.

38Or il arriva, tandis qu’ils étaient en chemin, qu’il entra dans un bourg ; et une femme, nommée Marthe, le reçut dans sa maison. 39Et elle avait une sœur, nommée Marie, qui, assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole ; 40mais Marthe s’empressait aux soins multiples du service. Elle s’arrêta, et dit : Seigneur, n’avez-vous aucun souci de ce que ma sœur me laisse servir seule ? Dites-lui donc de m’aider. 41Le Seigneur, répondant, lui dit : Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et tu te troubles pour beaucoup de choses. 42Or une seule chose est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part, qui ne lui sera pas ôtée.

Nous avons ici, en quelques lignes, une des plus belles études psychologiques de S. Luc. Le caractère des deux sœurs est tracé de main de maître. C'est aussi d'une manière magistrale que S. Augustin, de Verbis Domini, Serm. 27, et S. Bernard, In Cantic. Serm. 7, ont commenté ce charmant récit, et que Jouvenet, Lesueur, Ary Scheffer, l'ont reproduit avec leur pinceau. Cfr. A. Wünsche, Jesus in seiner Stellung zu den Frauen, Berlin 1872, p. 69 et ss.

Luc chap. 10 verset 38. - Or il arriva, tandis qu’ils étaient en chemin, qu’il entra dans un bourg ; et une femme, nommée Marthe, le reçut dans sa maison. - Pendant qu'ils étaient en chemin : Cette date générale nous fait souvenir que Jésus est en route pour Jérusalem. Cfr. 9, 51, 57 ; 10, 1. - Il entra dans un bourg. « S. Luc ne nomme pas ce bourg, mais S. Jean dit son nom et l'appelle Béthanie. » Origène. Cfr. Joan. 11, 1 et 12, 1. Notre-Seigneur s'était donc bien rapproché à cette époque de la capitale juive, aux portes de laquelle était situé le tranquille village habité par Marthe et Marie. Il y était venu à l'occasion d'une des fêtes mentionnées par S. Jean, 7, 2, 10 ; 10, 22. Voyez le chapitre de l'Introduction générale consacré à la chronologie des Évangiles et l'Harmonie évangélique. - Une femme nommée Marthe. Ce nom, qui n'apparaît nulle part dans l'Ancien Testament, est mentionné par Plutarque (Marius, 17) comme celui d'une prophétesse juive qui accompagne le fameux général romain dans plusieurs de ses campagnes. Sa forme n'est pas hébraïque, mais araméenne. Il est probable que ce n'était pas la première fois que Jésus faisait à Marthe l'honneur de séjourner dans sa maison : la scène entière suppose au contraire des relations antérieures très intimes.

Luc chap. 10 verset 39. - Et elle avait une sœur, nommée Marie, qui, assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole. - Sur l'identité de Marie, sœur de Marthe, avec Marie Madeleine, voyez 7, 50 et le commentaire. Le frère de Marthe et de Marie, S. Lazare, n'apparaît pas plus dans le troisième Évangile que dans les narrations de S. Matthieu et de S. Marc. Il était réservé à S. Jean de décrire les liens étroits qui l'unissaient à Jésus et le glorieux prodige de sa résurrection. - Assise (aussi) aux pieds de Jésus. Suivant la judicieuse remarque de D. Calmet, le texte latin insinue que plusieurs personnes étaient alors assises auprès de Jésus. L'attitude de Marie est désignée d'une manière pittoresque par les mots aux pieds de Jésus. Les anciens auteurs juifs (cfr. Act. 22, 3 et Wetstein sur ce passage) disent que les disciples se tenaient ainsi accroupis à la façon orientale aux pieds de leurs maîtres, par humilité et par respect. - Elle écoutait sa parole. Elle écoutait Jésus dans une sainte quiétude, recueillant avidement chacun des paroles du Maître bien-aimé. Marie, sœur de Marthe et de Lazare, aura bien le même caractère dans le quatrième Évangile : nous l'y retrouverons avec sa nature calme, son âme contemplative, et son cœur livré tout entier à Jésus.

Luc chap. 10 verset 40. - Mais Marthe s’empressait aux soins multiples du service. Elle s’arrêta, et dit : Seigneur, n’avez-vous aucun souci de ce que ma sœur me laisse servir seule ? Dites-lui donc de m’aider. - Marthe aussi reviendra dans le récit de S. Jean avec le caractère bien tranché que nous lui voyons ici, et qui forme un contraste si frappant avec celui de Marie. Quelle différence en effet entre ces deux sœurs, et dans les manifestations de leur amitié pour Jésus ! Pour mieux opposer au repos de l'une la fiévreuse activité de l'autre, S. Luc emploie une expression des plus énergiques, quoique très élégante : elle était tirée en divers sens, allant, venant, s'inquiétant, s'agitant, comme le font les maîtresses de maison aux jours où elles reçoivent de grands et de nombreux personnages. Jésus était sans doute accompagné de ses disciples, ce qui ne devait pas diminuer la sollicitude hospitalière de sainte Marthe. Voilà donc les deux sœurs, profondément dévouées l'une et l'autre au Sauveur, mais l'honorant par des procédés si divers. « Pour préparer un repas au Sauveur, Marthe s'occupait de soins nombreux ; Marie sa sœur aima mieux être nourrie par lui; elle laissa donc Marthe aux occupations multipliées du service, et pour elle, elle s'assit aux pieds du Seigneur et écoutait tranquillement sa parole… L'une des deux sœurs s'agitait, et l'autre était à table ;  l'une préparait beaucoup et l'autre n'envisageait qu'une chose ». - Elle s'arrêta et dit. Le verbe grec semble indiquer d'abord un mouvement de Marthe pour s'approcher de Jésus, puis un brusque arrêt auprès de l'hôte auguste. Son langage, respectueux et familier tout ensemble, exprime alternativement une plainte et un désir. Elle se plaint du Seigneur lui-même : N'avez-vous aucun souci… ; mes soucis ne vous inquiètent guère. Des mots suivants, ma sœur me laisse servir seule…, nous pouvons induire que Marie, après avoir aidé sa sœur pendant quelque temps, l'avait ensuite laissée, pour venir prendre aux pieds du Maître la position dans laquelle nous l'a montrée l'évangéliste. Elle avait compris qu'elle honorait ainsi beaucoup mieux Notre-Seigneur, et qu'elle mettrait plus parfaitement à profit le temps précieux de sa visite. - Dites-lui donc… demande Marthe comme conclusion de son observation plaintive. Elle n'ose ordonner elle-même à Marie de quitter sa place d'honneur, craignant, ou de recevoir un refus, ou plutôt de manquer de respect au divin Maître qui conversait avec elle ; mais elle pense tout concilier en priant Jésus d'interposer son autorité.

Luc chap. 10 verset 41. - Le Seigneur, répondant, lui dit : Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et tu te troubles pour beaucoup de choses. - Marthe, Marthe… Répétition pleine de gravité, comme plus loin Simon, Simon (22, 31), pour introduire un affectueux reproche. - Tu t'inquiètes et tu te troubles… « Le Seigneur répondit à Marthe pour Marie;  et il devint son avocat celui-là même qui avait été interpellé », S. Aug. de Verb. Dom. Le Seigneur blâme doucement la sœur mécontente, de ce qu'elle est en ce moment trop préoccupée, trop troublée. Les deux verbes qui décrivent cette surexcitation de Marthe dans le texte grec sont très expressifs. Le premier représente la sollicitude intérieure poussée à un degré extrême ; le second se dit de l'agitation extérieure (les classiques l'emploient pour désigner l'eau trouble).

Luc chap. 10 verset 42. - Or une seule chose est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part, qui ne lui sera pas ôtée. - Belle et riche paroles ! Mais les interprètes ne sont d'accord ni sur sa forme primitive, ni sur sa signification réelle. Nous ne notons que comme une curiosité d'exégèse l'opinion de Nachtigall et de Stolz, selon laquelle Jésus aurait voulu dire à Marthe : Une seule d'entre vous suffit pour le service ; laissez donc votre sœur auprès de moi! La pensée du Sauveur doit être plus profonde. Toutefois, de graves auteurs anciens et modernes (S. Basile, S. Cyrille, Théophylacte, Corneille de Lapierre ; Wetstein, etc.) la rendent encore moins profonde : « A quoi bon tant de choses ? Un seul plat ne suffirait-il pas ? » Il y a, dans cette interprétation littérale, je ne sais quoi de trivial, qui ressemble à un manque de goût et qui paraît peu digne de Jésus. Aussi vaut-il mieux, avec la plupart des exégètes, prendre cette « chose » au sens figuré : Une seule chose est nécessaire, la vie de l'âme, le divin amour, la pensée du ciel et du salut ; le reste n'est qu'accessoire et on doit le rejeter au second rang. Et pourtant ce sens, quoique plus relevé, n'est pas encore le plus exact parce qu'il est trop général. La vraie pensée de Jésus se trouve mieux indiquée par la suite de ses paroles. Dans l'éloge qu'il fait de Marie, le Sauveur commente en effet lui même, en affirmant implicitement que la sœur de Marthe pratiquait alors « l'unique nécessaire », qui consiste par conséquent à se livrer sans réserve à l'amour de Jésus, à oublier pour lui les choses extérieures. - Marthe a choisi la meilleure part. « La meilleure » : donc celle de Marthe n'était pas mauvaise en elle-même, comme l'observaient déjà les SS. Pères, quoiqu'elle fût d'une nature inférieure. « Le Seigneur ne blâma pas l’œuvre, mais établit une distinction entre les devoirs », S. August. Serm. 27 de Verbis Domini. « Le bon travail de Marthe n’a pas été blâmé,  mais il a été enlevé à Marie parce qu’elle avait choisi une part meilleure », S. Ambr. h. l. - Qui ne lui sera pas retirée. En effet, dit encore S. Augustin, « Elle a choisi ce qui demeurera toujours. Elle s’assoyait aux pieds de notre Tête. Plus elle s’humiliait en s’assoyant, plus elle comprenait.  L’eau se retire dans l’humilité d’une vallée encaissée ». En effet, les doux entretiens avec Jésus peuvent durer toujours ici-bas, et ils ne cesseront jamais au ciel. - Dans Marthe et dans Marie, telles que nous les présente ce gracieux épisode, nos grands auteurs mystiques ont vu, et à bon droit, les types de la vie active et de la vie contemplative. Marie la Carmélite, Marthe la sœur de charité ; Marie qui a plus trait de ressemblance avec l'apôtre S. Jean, Marthe l'émule de Pierre ; Marthe qui veut donner beaucoup, Marie qui ouvre son âme pour recevoir beaucoup de Jésus. Rôles bien beaux, quoique divers. C'est la Providence de Dieu qui les départit à chacun. Ils se complètent l'un l'autre, et la main active de Marthe, associée au cœur aimant et calme de Marie, a produit des merveilles dans l'Église et dans la société. Quoique la part de Marie ait quelque chose de plus céleste, le mieux, dans les situations ordinaires, est d'unir les natures de Marthe et de Marie.

 


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