Jésus enseigne le « Pater » à ses disciples (vv. 1-4). - Les qualités de la prière (vv. 5-13). - Expulsion d'un démon (v. 14). - Les ennemis du Sauveur l'accusent d'opérer ses miracles grâce au concours de Belzébuth, et lui demandent un signe du ciel (vv. 15 et 16). - Jésus réfute la calomnie (vv. 17-28), et rejette la requête (vv. 29-36). - Il maudit les Pharisiens et les Scribes (vv. 37-52). - Ses adversaires redoublent de haine contre lui (vv. 53-54).
1Il arriva, comme il priait dans un certain lieu, que, lorsqu’il eut achevé, un de ses disciples lui dit : Seigneur, apprenez-nous à prier, comme Jean l’a appris à ses disciples. 2Et il leur dit : Lorsque vous priez, dites : Père, que votre nom soit sanctifié ; que votre règne arrive ; 3donnez-nous aujourd’hui notre pain de chaque jour. 4Et remettez-nous nos péchés, puisque nous remettons, nous aussi, à quiconque nous doit ; et ne nous induisez pas en tentation.
Luc chap. 11 verset 1. - Il arriva, comme il priait dans un certain lieu, que, lorsqu’il eut achevé, un de ses disciples lui dit : Seigneur, apprenez-nous à prier, comme Jean l’a appris à ses disciples. - C'est là une des courtes introductions historiques dont S. Luc accompagne fréquemment les discours de Jésus. Le temps et le lieu sont laissés dans le vague, comme des circonstances secondaires, ou plutôt ils sont déterminés d'une manière générale par le contexte. La scène se passe aux environs de Béthanie (cfr. 10, 38 et le commentaire), probablement sur le versant occidental de la montagne des Oliviers, non loin du sommet, au S. O. de Kefr-el-Tour (voyez Riess, Atlas hist. et géogr. de la Bible, pl. 6), comme l'enseigne la tradition. Sur ce site vénéré, une Française, la princesse de La Tour d'Auvergne, faisait naguère construire une belle église pour remplacer celle des Croisés. Dans le cloître qui entoure l'édifice, on voit 31 plaques qui portent le « Pater » gravé en 31 langues différentes. Cfr. Baedeker's Palaestina und Syrien, p. 229. L'époque est celle du grand voyage de Jésus à Jérusalem peu de temps avant sa Passion, 9, 51 et ss. - Il priait. Nouvelle prière de l'Homme-Dieu mentionnée seulement dans le troisième Évangile. Elle servit d'occasion à l'entretien qui va suivre. Rien ne prouve que Jésus la fit à haute voix, comme l'ont pensé divers interprètes (Stier, Plumptre, etc.). - Lorsqu'il eut achevé : trait pittoresque. Au moment même où Jésus, ayant achevé sa prière, se rapprochait de ses disciples, l'un d'eux (ce devait être un des Soixante-Douze, car les Apôtres connaissaient déjà le Pater) lui fit cette demande touchante : Apprenez-nous à prier, c'est-à-dire, comme il ressort des mots suivants : Enseignez-nous une formule spéciale de prière, que nous réciterons en souvenir de vous, et qui renfermera le meilleur abrégé des supplications que nous puissions adresser à Dieu. - Comme Jean l'a appris… Allusion précieuse à un trait de la vie du Précurseur. « On ne sait pas quelle était cette forme de prières que S. Jean-Baptiste avait donnée à ses disciples ; mais il y a lieu de croire qu'elle roulait principalement sur la manifestation du Messie, qui était le principal objet de la prédication et de la mission du Précurseur, et sur les dispositions du cœur et de l'esprit nécessaires pour le recevoir ». D. Calmet. « Plaise à Dieu qu'il vienne ! » dirons-nous avec Maldonat. Au reste, cela a toujours été la coutume des Saints, comme autrefois celle des Rabbins célèbres (voyez Rosenmüller, Schol. h. l., Lightfoot, Hor. Hebr. h. l.), de laisser quelque prière caractéristique à leurs amis.
Luc chap. 11 verset 2. - Et il leur dit : Lorsque vous priez, dites : Père, que votre nom soit sanctifié ; que votre règne arrive. - Jésus accueille la requête des siens avec sa bonté ordinaire, et, lentement, pieusement, il se met à réciter devant eux la formule divine à laquelle on a donné son nom (l' « oraison dominicale », ou prière du Seigneur). C'était la seconde fois qu'il la prononçait, comme l'admettent la plupart des interprètes. Déjà elle avait fait partie intégrante du Discours sur la montagne, Matth. 6, 9-13 ; il la répète aujourd'hui, soit pour la mieux graver dans le cœur de ses disciples et de son Église, soit pour montrer qu'on n'en saurait composer de plus belle. Mais, en la répétant, il l'abrège et la modifie légèrement : voir texte
Le second Pater n'a donc que cinq demandes au lieu de sept : mais la troisième et la septième, qu'il omet, ne sont-elles pas comprises dans « Que votre règne arrive » et « ne nous induisez pas en tentation », comme le faisait déjà remarquer S. Augustin (Enchirid. c. 116) ? Aussi, quand l'exégète protestant H.W. Meyer a voulu conclure de ces variantes que l'Église primitive ne récitait pas l'Oraison dominicale, et que, pour ce motif, la tradition oublieuse avait communiqué aux évangélistes deux textes différents du « Pater », un autre protestant, Alford, lui la fermé la bouche par cette question habile : « Si l'Église apostolique n'employait pas la Prière du Seigneur comme formule, quand donc a commencé l'usage du Pater, puisque nous le trouvons dans toutes les liturgies connues ? ». C'est de Notre-Seigneur lui-même que proviennent les dissemblances signalées plus haut. Il est vrai que, dans la Recepta grecque et dans plusieurs manuscrits anciens, ces dissemblances sont à peine sensibles, les passages omis ayant été restitués à leur place. Mais, sur l'autorité de la Vulgate, de la version arménienne, de plusieurs Pères (Origène, S. Augustin, S. Jérôme) et des célèbres manuscrits Sinait., B, L, les critiques (entre autres Tischendorf) regardent à bon droit ces mots comme des interpolations. Il était difficile qu'on retranchât volontairement la moindre expression d'une prière aussi importante ; il était si naturel au contraire que des copistes indiscrets essayassent de compléter le Pater de S. Luc par des emprunts faits à S. Matthieu ! - Pour l'explication détaillée, nous renvoyons le lecteur à notre commentaire du premier Évangile, p. 129 et ss. Voir aussi les Méditations sur le Pater Noster et l'Ave Maria composées en allemand par A.F. Lennig, traduites en français par M. l'abbé Mabire, Caen, 1878, excellent opuscule qu'on ne saurait trop recommander. Nous nous bornerons ici à quelques notes rapides. Rappelons d'abord que le Pater se divise en deux parties, les souhaits, et les supplications. Les souhaits correspondent, dans la formule de S. Luc, aux deux premières demandes, les supplications aux trois dernières. La première partie concerne donc les intérêts de Dieu, mis en avant d'une manière aussi juste que naturelle, conformément à l'art de la prière dont nous avons de si beaux modèles dans les Psaumes ; la seconde se rapporte à nos propres intérêts, car nous y conjurons le Seigneur, ou plutôt notre Père, de subvenir à nos besoins matériels et spirituels. Ou encore : la pensée fondamentale du Pater peut se ramener à un désir ardent du royaume de Dieu. La première demande (toujours d'après S. Luc) expose le but de ce règne divin ; la seconde se rapporte à son accomplissement ; les trois autres pressent le Seigneur d'enlever les obstacles qui empêchent le royaume des cieux de se développer ici-bas. - Notre Père. « Dès les premières paroles, combien de grâces ! Tu n’osais pas lever ton visage vers le ciel, et, tout d’un coup, tu as reçu la grâce du Christ. D’un mauvais serviteur, tu es devenu un bon fils. Ne mets donc pas ta confiance dans tes œuvres, mais dans la grâce du Christ... Lève maintenant tes yeux vers le Père… Dis Père, comme le fait un fils », S. Augustin, de Verbis Dom. Serm. 27. S. Bonaventure commente admirablement aussi cette première parole : « O douceur incroyable, o joie inestimable, o jubilation ineffable, miel et sucre dans ma bouche, quand je t’appelle Père toi, mon Dieu ! O exultation, o admiration, o chant qui pénètre jusque la moelle des os : que tu sois, toi mon père. Que chercher d’autre, que dire d’autre, qu’entendre d’autre ? Tu es mon père ! », Stim. amoris, p. 3, c. 14. Cfr. Joan. 3, 1. Nous devons donc tout d'abord nous adresser à Dieu avec un esprit filial, par conséquent avec le sentiment de la plus vive confiance. « Que ne donnera-t-il pas à ses fils qui lui font des demandes, puisqu’il leur a déjà donné d’être fils ? », S. Aug. - Que votre nom soit sanctifié. Tel est le premier souhait que nous formons en l'honneur de notre Père bien-aimé. Il signifie, sous son vêtement oriental : Soyez glorifié par tous les hommes ! - Notre second souhait, que votre règne arrive, appelle la diffusion du royaume de Dieu, c'est-à-dire de l'Église, dans l'univers entier. Qu'il n'y ait qu'un seul troupeau et qu'un seul pasteur !
Luc chap. 11 verset 3. - Donnez-nous aujourd’hui notre pain de chaque jour. - « Il y a deux sortes de prières, dit S. Basile (Constit. Monast., c. 1), l'une de louange, l'autre de demande, qui est moins parfaite. Lors donc que vous priez, ne vous hâtez pas de demander, autrement vous profanez votre intention, paraissant supplier Dieu par nécessité ; mais, au commencement de votre prière, oubliez toute créature visible ou invisible, et louez d'abord celui qui a tout créé. » Toutefois, la louange terminée, nous pouvons bien penser à nos besoins même matériels, comme nous l'a indiqué le Seigneur Jésus par cette autre demande de son Oraison. C'est d'ailleurs la seule requête temporelle du Pater : toutes les autres sont spirituelles. « Il n’y a qu’une seule demande sensée à faire : que les choses présentes ne nous tourmentent pas », S. Jean Chrysostome Hom. 24 in Matth. - Quotidien. Voir le sens de cet adjectif dans notre commentaire de S. Matthieu, 6, 11. La version syriaque le traduit par « nécessaire ». - De ce jour : littéralement : jour par jour.
Luc chap. 11 verset 4. - Et remettez-nous nos péchés, puisque nous remettons, nous aussi, à quiconque nous doit ; et ne nous induisez pas en tentation. - Le « Pater » du premier Évangile dit avec une métaphore : « nos dettes ». La formule de prière que nous a laissée Jésus ne pouvait manquer, malgré sa brièveté, de traiter ce point malheureusement si important de notre vie. Tous nous avons péché ; par le péché nos relations filiales avec Dieu ont été rompues et, pour qu'elles soient rétablies, il nous faut son miséricordieux pardon. Afin d'obtenir cette faveur, nous lui suggérons, instruits par le divin Maître, un motif bien capable de toucher son cœur : puisque nous remettons nous aussi… et nous pardonnons sans exception à quiconque nous doit. Dans ces quelques paroles, quel admirable principe de charité fraternelle ! S. Jean Chrysostome s'écriait, en les lisant : « Si nous prenons cela au sérieux, nous devons rendre grâce à Dieu pour nos débiteurs. Ils sont pour nous, si nous y réfléchissons bien, la cause d’une grande indulgence; et nous trouvons beaucoup après avoir peu perdu, car nous aussi nous sommes pour Dieu de grands débiteurs », Cat. graec. Patr. Cfr. S. Bonavent., Stim. Amor. p. 3 c. 17. Ce motif de pardon, qui constituerait à lui seul une philosophie supérieure à toutes celles de la terre, est exprimé avec plus de force et d'une manière plus directe dans la rédaction de S. Luc que dans celle de S. Matthieu. - Ne nous induisez pas en tentation, « c'est-à-dire, dans la tentation qui nous ferait succomber, car nous sommes comme l'athlète qui ne refuse pas la lutte que les forces humaines peuvent soutenir. ». S. August. de Verb. Dom. Serm. 28.