La Parabole des ouvriers envoyés à la vigne, vv. 1-16. Jésus, partant pour Jérusalem, prédit une troisième fois à ses Apôtres sa Passion, sa mort et sa Résurrection, vv. 17-19. - Demande insensée de la mère de S. Jacques et de S. Jean, vv. 20-24. - Manière d'exercer l'autorité dans le royaume du Messie, vv. 25-28. - Jésus guérit deux aveugles au sortir de Jéricho, vv. 29-34.
1Le royaume des cieux est semblable à un père de famille, qui sortit de grand matin afin de louer des ouvriers pour sa vigne. 2Et étant convenu avec les ouvriers d’un denier par jour, il les envoya à sa vigne. 3En sortant vers la troisième heure, il en vit d’autres qui se tenaient oisifs sur la place publique. 4Et il leur dit : Allez, vous aussi, à ma vigne, et je vous donnerai ce qui sera juste. 5Et ils y allèrent. Il sortit encore vers la sixième et vers la neuvième heure, et il fit de même. 6Et étant sorti vers la onzième heure, il en trouva d’autres qui se tenaient là, et il leur dit : Pourquoi vous tenez-vous ici tout le jour sans rien faire ? 7Ils lui dirent : Parce que personne ne nous a loués. Il leur dit: Allez, vous aussi, à ma vigne. 8Lorsque le soir fut venu, le maître de la vigne dit à son intendant : Appelle les ouvriers, et paye-leur le salaire, en commençant par les derniers, et en finissant par les premiers. 9Ceux qui étaient venus vers la onzième heure vinrent donc, et reçurent chacun un denier. 10Les premiers, venant ensuite, crurent qu’ils recevraient davantage ; mais ils reçurent, eux aussi, chacun un denier. 11Et en le recevant, ils murmuraient contre le père de famille, 12disant : Ces derniers n’ont travaillé qu’une heure, et vous les avez traités comme nous, qui avons porté le poids du jour et de la chaleur. 13Mais il répondit à l’un d’eux : Mon ami, je ne te fais pas de tort ; n’es-tu pas convenu avec moi d’un denier ? 14Prends ce qui t’appartient, et va-t-en ; je veux donner à ce dernier autant qu’à toi. 15Ne m’est-il pas permis de faire ce que je veux ? Ou ton œil est-il méchant parce que je suis bon ? 16Ainsi les derniers seront les premiers, et les premiers seront les derniers ; car il y a beaucoup d’appelés, mais peu d’élus.
Matthieu chap. 20 verset 1. - Le royaume des cieux est semblable à un père de famille, qui sortit de grand matin afin de louer des ouvriers pour sa vigne. - Est semblable. Le texte grec ajoute « est en effet semblable », rattachant ainsi cette parabole aux derniers versets du chap. 19 avec lesquels elle a de très étroites relations : elle présente en effet une nouvelle face de la réponse du Sauveur à la question de S. Pierre, 19, 27. Il est fâcheux que la division de l’Évangile en chapitres l’ait extérieurement séparée d’un épisode sans lequel il est très difficile, pour ne pas dire impossible, de la comprendre. Quoique les détails dont elle se compose soient de la plus grande clarté, l’idée qu’elle renferme et le but auquel elle tend ne se découvrent pas sans peine. On pourrait la placer sous ce rapport à côté de la Parabole de l’économe infidèle, Luc. 16, 1 et ss. : elles ont occasionné l’une et l’autre la composition de nombreuses monographies qui, en multipliant les interprétations, n’ont malheureusement pas toujours contribué à répandre la lumière. S. Jean Chrysostome se demande plusieurs fois avec une certaine anxiété, comme l’on fait en face d’un problème obscur, « Que signifie cette parabole ? ». Expliquons d’abord le sens littéral dont l’intelligence nous permettra de résoudre ensuite plus aisément les difficultés d’ensemble. - Un père de famille ; Cf. 13, 24. 45. Dans le royaume des cieux, il se passera quelque chose de semblable à la conduite de ce père de famille, telle qu’elle nous sera décrite par Jésus. - Qui sortit de grand matin, « avec l’aurore » dit le texte grec. Ce zélé propriétaire devance le jour, soit pour être plus sûr de trouver les journaliers dont il a besoin, soit pour leur faire commencer à l’heure accoutumée, sans qu’il y ait une seule minute perdue, les travaux auxquels il les destine. La journée commençait chez les Hébreux avec le lever du soleil : « Le travail commence au lever du soleil et se termine à l'apparition des étoiles », Bava metsia, f. 83, 2 ; Cf. Lightfoot, Hor. hebr. in h. l., et il fallait un certain temps pour se rendre à la vigne. - Afin de louer des ouvriers : il s’agit de ces ouvriers qu’on prend à la journée, et qui sont souvent mentionnés par les auteurs grecs et latins sous les noms de « mercenarii ».
Matthieu chap. 20 verset 2. - Et étant convenu avec les ouvriers d’un denier par jour, il les envoya à sa vigne. - Étant convenu, de concert, disaient délicatement les grecs , toute convention dans laquelle les partis se mettent d’accord ressemblant, pour ces artistes, à un harmonieux concert des esprits. - Un denier par jour, « pour ce jour » par conséquent. Le père de famille ne prend les ouvriers que pour ce jour-là, et il promet à chacun d’eux un denier : cette somme, assurément modique aujourd’hui, mais relativement considérable à l’époque de Notre Seigneur, semble avoir été alors le salaire accoutumé d’une journée de travail. Cf. Tob. 5, 14, d’après la traduction des Septante, et les citations du Talmud dans l’ouvrage de Wetstein. La solde quotidienne des guerriers romains était aussi d’un denier ; Cf. Tacit. Ann. 1, 17.
Matthieu chap. 20 verset 3. - En sortant vers la troisième heure, il en vit d’autres qui se tenaient oisifs sur la place publique. - En sortant vers la troisième heure. Le jour naturel et proprement dit commençait chez les anciens au lever du soleil, et se terminait à son coucher ; Cf. Levit. 23, 32. Avant l’exil, les Juifs le divisaient en quatre parties, le matin, midi, le soir et le crépuscule. Plus tard, ils adoptèrent les heures telles qu’elles existaient chez la plupart des peuples, c’est-à-dire des heures irrégulières dont la longueur variait suivant les saisons. Il était convenu que le jour avait douze heures ; le lever du soleil fixait le commencement de la première, les onze autres étaient réglées d’après l’intervalle qui s’écoulait depuis lors jusqu’au moment où le soleil disparaissait à l’horizon. On a calculé que le plus long jour durait en Palestine 14 heures 12 minutes selon notre division actuelle, et le plus court seulement 9 heures 48 minutes, ce qui fait une différence de 22 minutes entre une heure du plus long jour et une heure du plus court. Quand on compare la troisième heure des Juifs à 9 heures du matin en Europe, leur sixième heure à midi, et ainsi de suite, on ne parle donc que d’une manière approximative : le quart, la moitié du jour, etc., seraient des locutions plus exactes. - Sur la place publique. Le « forum » romain, qui servaient primitivement de local aux marchés, étaient chez les anciens, plus encore que de nos jours, l’endroit où se réunissaient les oisifs et aussi tous ceux qui cherchaient de l’occupation pour la journée. Dans les pays vignobles de la Bourgogne, et partout ailleurs sans doute, c’est sur la place publique que se réunissent les ouvriers qui désirent être employés aux travaux des vignes. Le voyageur Morier mentionne l’existence d’un usage analogue en Perse : « A Hamadan, nous observâmes que chaque matin, avant le lever du soleil, une troupe nombreuse de paysans se réunissaient sur la place du marché, leurs pelles à la main, attendant qu’on les louât à la journée pour travailler dans les champs voisins. Cette coutume me frappa comme une heureuse explication de la parabole du Sauveur, surtout quand, repassant par le même endroit à une heure assez avancée du jour, nous en trouvâmes d’autres debout et oisifs. Chose étonnante, leur ayant demandé le motif de leur oisiveté, ils nous répondirent, eux aussi, que personne ne les avait pris à gages », Second Journey through Persia, p. 265. - Oisifs. Ils l’étaient malgré eux, puisqu’ils ne se trouvaient sur le marché que pour chercher de l’ouvrage.
Matthieu chap. 20 verset 4. - Et il leur dit : Allez, vous aussi, à ma vigne, et je vous donnerai ce qui sera juste. - Allez, vous aussi. Vous aussi, comme ceux que j’y ai déjà envoyés dès la première heure du jour. - Ce qui sera juste... Le père de famille ne stipule cette fois rien de positif relativement au salaire, parce qu’une partie notable de la journée s’est déjà écoulée. Il agira envers eux selon les principes de l’équité, c’est tout ce qu’il leur promet : ils supposèrent sans doute qu’il leur donnerait le soir environ les trois-quarts d’un denier.
Matthieu chap. 20 verset 5. - Et ils y allèrent. Il sortit encore vers la sixième et vers la neuvième heure, et il fit de même. - Et ils y allèrent. Ils connaissaient probablement le propriétaire ; voilà pourquoi ils acceptent volontiers la proposition, se confiant à sa générosité et à sa justice. - Vers la sixième et la neuvième heure, c’est-à-dire vers le milieu du jour et vers le début de sa quatrième partie. La première, la troisième, la sixième et la neuvième heures, - dont le souvenir a été conservé dans les quatre petites heures du Bréviaires, - correspondaient au commencement des quatre veilles qui formaient la division des nuits. Elles sont souvent mentionnées dans l’Évangile, comme étant les principales du jour. - Il fit de même : comme à la troisième heure. Il trouva d’autres mercenaires oisifs, et il les envoya aussi travailler à sa vigne.
Matthieu chap. 20 versets 6 et 7. - Et étant sorti vers la onzième heure, il en trouva d’autres qui se tenaient là, et il leur dit : Pourquoi vous tenez-vous ici tout le jour sans rien faire ? 7Ils lui dirent : Parce que personne ne nous a loués. Il leur dit: Allez, vous aussi, à ma vigne. - Vers la onzième heure... Il n’y avait plus alors qu’une seule heure de jour et de travail ; Cf. v. 12. « Comment se fait-il que vers la neuvième, et même que vers la onzième heure, le père de famille rencontre encore des ouvriers inoccupés ? La parabole ne le dit pas. Le Maître est satisfait de la réponse générale qu’il reçoit : Personne ne nous a pris à gages. Il aurait pu leur demander : Mais où étiez-vous donc à la troisième, à la sixième et à la neuvième heures ? Toutefois la parabole passe sur ce détail qui n’intéressait en rien le but de la comparaison », Schegg, in h. l. Elle attache du moins une importance visible et toute particulière à ces ouvriers de la onzième heure : leur bonne volonté, supposé même qu’elle fût tardive, suffit au père de famille, qui les envoie comme tous les autres travailler à sa vigne.
Matthieu chap. 20 verset 8. - Lorsque le soir fut venu, le maître de la vigne dit à son intendant : Appelle les ouvriers, et paye-leur le salaire, en commençant par les derniers, et en finissant par les premiers. - Lorsque le soir fut venu. A la fin de la douzième heure et aussitôt après le coucher du soleil. Un article très explicite de la Loi juive enjoignait strictement à tous ceux qui avaient employé des mercenaires de leur payer le jour même, avant la nuit, le montant de leur salaire, parce qu’ils pouvaient en avoir besoin aussitôt ; Cf. Deut. 24, 15. Fidèle à cette prescription, le père de famille donne des ordres pour qu’on règle les comptes de ses ouvriers. - Dit à son intendant : cet agent était un serviteur supérieur dont les fonctions avaient une assez grande ressemblance avec celles des régisseurs actuels : il était chargé du temporel, et veillait sur les esclaves ou employés de la maison. - Paye-leur le salaire. Le père de famille n’indique pas ici la somme spéciale qu’il fallait donner aux différentes catégories d’ouvriers ; mais il avait averti auparavant le procureur de ses généreuses intentions. - En commençant par les derniers : les derniers, ce sont les ouvriers de la onzième heure ; les premiers, ce sont les ouvriers engagés dès le matin. Entre ces deux classes, venaient les trois autres, qui devaient se succéder aussi dans un ordre inverse de celui qu’elles avaient suivi pour se mettre au travail.
Matthieu chap. 20 versets 9-12. - Ceux qui étaient venus vers la onzième heure vinrent donc, et reçurent chacun un denier. 10Les premiers, venant ensuite, crurent qu’ils recevraient davantage ; mais ils reçurent, eux aussi, chacun un denier. 11Et en le recevant, ils murmuraient contre le père de famille, 12disant : Ces derniers n’ont travaillé qu’une heure, et vous les avez traités comme nous, qui avons porté le poids du jour et de la chaleur. - Les ordres du Maître sont fidèlement exécutés : les ouvriers de la onzième heure, payés les premiers, reçoivent chacun un denier complet. Quand tous les autres ont passé, les ouvriers de la première heure, qui ont vu donner un denier à chacun, se figurent que la somme sera sans doute doublée pour eux : mais ils n’obtiennent rien de plus que le prix convenu. - En le recevant, ils murmuraient. Déçus et mécontents, ils se plaignent à haute voix, accusant le père de famille d’injustice à leur égard : c’est l’envie qui se manifeste dans toute sa laideur. Le v. 12 résume leurs paroles insolentes. - Ces derniers n'ont travaillé qu'une heure : d’après le grec « « unam horam » : locution singulière dans laquelle le verbe « faire » a le sens d’ « employer », Cf. Act. 15, 33 ; 18, 23 ; 2 Cor. 11, 25 ; du Cange, Diction. s. v. « facere », ou de « travailler », Cf. Ruth 2, 19, dans la traduction des 70. - Vous les avez traités comme nous : égaux au point de vue du salaire, comme s’il n’y avait pas eu entre eux et nous la plus grande dissemblance sous le rapport du travail et de la peine. - Le poids du jour et de la chaleur. Belle métaphore. Le poids du jour, c’est toute sa durée : ces mots expriment la longueur du travail. Le poids de la chaleur, c’est une circonstance particulière qui fait très bien ressortir la fatigue des premiers ouvriers venus dès le matin : tandis qu’un grand nombre de leurs camarades ont travaillé à la fraîcheur du soir, ils ont été eux-mêmes exposés pendant la plus grande partie du jour aux feux brûlants du soleil. Le travail dans une vigne, par un soleil d’été, doit être en effet particulièrement pénible en Orient.
Matthieu chap. 20 verset 13. - Mais il répondit à l’un d’eux : Mon ami, je ne te fais pas de tort ; n’es-tu pas convenu avec moi d’un denier ? - Il répondit à l'un d'eux. C’était vraisemblablement le meneur de la troupe : il avait exprimé son mécontentement avec plus de violence que les autres ; c’est pour cela que le père de famille s’adresse tout spécialement à lui. - Mon ami : ce terme peut devenir, selon les circonstances, une appellation de tendresse ou de simple indifférence. On appelle souvent « mon ami » des inférieurs que l’on connaît à peine et auxquels on ne sait pas quel autre titre l’on pourrait donner. Sous le rapport de la justice, comme sous tous les autres, la conduite du père de famille était inattaquable : la convention librement conclue le matin même entre lui et les ouvriers ne portait-elle pas expressément que ceux-ci recevraient un denier pour salaire ? Puisque les mécontents ont osé porter la querelle sur le terrain du droit, c’est sur ce terrain même que le Maître se défend d’une manière victorieuse.
Matthieu chap. 20 versets 14 et 15. - Prends ce qui t’appartient, et va-t-en ; je veux donner à ce dernier autant qu’à toi. 15Ne m’est-il pas permis de faire ce que je veux ? Ou ton œil est-il méchant parce que je suis bon ? - Il se défend aussi en alléguant son autorité absolue en ce qui regarde ses propres biens, et l’usage qu’il en peut faire à son gré. - Prends… et va-t-en. Parole sévère sous une forme polie ; il congédie froidement l’insolent qui s’est permis de censurer sa manière d’agir. - Je veux donner... Et comme c’est une résolution légitime, qui ne viole les droits de personne, qui est même à l’avantage d’un grand nombre, pourquoi ne la mettrait-il pas à exécution ? - Ne m'est-il pas permis... On lit dans le grec : « Ou ne m’est-il pas permis de faire ce que je veux de mes biens ? ». La Vulgate n’a pas traduit ces trois mots. - Ou ton œil est-il méchant... Le mauvais œil, Cf. Prov. 28, 22 ; Eccli. 31, 3 ; 35, 8, 10, est aussi connu que redouté dans tout l’Orient et même dans l’Europe du Sud. Il symbolise ici l’envie, ce vice dont le nom latin suppose précisément des regards méchants jetés sur les avantages du prochain. « L'envie, dit Cicéron, Tusc. 3, 9, vient du fait de regarder de trop près les biens d'autrui ». - L’entretien et la parabole se terminent ainsi brusquement. Le père de famille tourne le dos aux mécontents et les laisse humiliés, confondus.
Matthieu chap. 20 verset 16. - Ainsi les derniers seront les premiers, et les premiers seront les derniers ; car il y a beaucoup d’appelés, mais peu d’élus. - Maintenant, Jésus tire la morale de la parabole, en répétant, après l’avoir tant soit peu modifié, le proverbe qui avait servi de prélude à ce petit drame intéressant. Cf. 19, 30. - Ainsi... « Sic », selon ce que vous venez d’entendre. Dans le royaume messianique, les choses se passeront comme dans cette parabole. - Les derniers seront les premiers... Plus haut, ch. 19 v. 30, Jésus avait parlé tout d’abord du sort des premiers : beaucoup des premiers seront les derniers ; ici, il commence par les derniers : les événements racontés dans la parabole réclamaient cette inversion, ou du moins la rendaient plus naturelle. Autre différence : plus haut, Notre Seigneur avait dit qu’un grand nombre de ceux qui étaient au premier rang seraient relégués au dernier, tandis qu’ici il généralise la pensée en employant des termes absolus : Les derniers seront les premiers et les premiers seront les derniers. Toutefois, le sens est le même, comme le démontre la phrase finale où nous retrouvons l’expression « beaucoup » ; il y en a beaucoup d’appelés, mais peu d’élus. Les derniers devenus les premiers, ce sont évidemment, d’après la parabole, les ouvriers des dernières heures du jour, qui ont été traités avec tant de bonté par le père de famille ; les premiers devenus les derniers, ce sont les ouvriers de la première heure, qui, bien qu’ils reçoivent le salaire convenu, sont néanmoins dépassés par les autres en ce sens que le père de famille est plus généreux à l’égard de ceux-ci. - Car il y beaucoup d'appelés... Autre sentence mystérieuse ajoutée à la première pour la justifier et l’éclaircir. Plusieurs manuscrits (B. L. Z. Sinait. etc.) et versions anciennes ne la contiennent pas : néanmoins son authenticité n’est pas douteuse, vu le grand nombre des témoins qui l’attestent. Son omission peut s’expliquer en partie par ce qu’on appelle un Homoiotéleuton (ressemblance entre fragments de phrases) qui aura trompé quelques copistes. Nous apprenons donc par ces mots le motif pour lequel tant de premiers deviendront les derniers et réciproquement : c’est un changement qui n’a rien d’injuste, ni d’arbitraire, mais qui est au contraire basé sur les décrets les plus légitimes. En effet, conclut Jésus, beaucoup (c’est-à-dire, en réalité, tous) sont appelés, appelés par Dieu à travailler dans la vigne messianique et à recevoir ensuite la récompense de leurs travaux ; mais, peu sont élus : ceux qui deviennent finalement l’objet d’un choix privilégié ne forment malheureusement que la minorité, beaucoup des appelés ne méritant pas d’être élus. Pour revenir encore au texte de la parabole, les « appelés » sont tous les ouvriers recrutés dans le cours de la journée par le père de famille : les élus sont figurés par ceux qui se seront montrés dignes de la récompense finale. - Reprenons à présent la question de S. Jean Chrysostome : « Que signifie cette parabole ? » Il est plusieurs points sur lesquels tout le monde est d’accord et nous allons d’abord les noter. Le père de famille, c’est Dieu, Cf. Joan. 15, 1, qui invite tous les hommes sans exception à travailler dans sa vigne. Cette vigne même n’est autre que le royaume messianique, l’Église du Christ, si souvent comparée à une vigne dans les Saintes Écritures. Le procureur représente Notre Seigneur Jésus-Christ, chargé par son Père d’exercer une haute surveillance sur sa vigne mystique, et de récompenser les bons ouvriers à la fin des temps. La place publique sur laquelle le père de famille va chercher les journaliers dont il a besoin, c’est le monde. Les ouvriers figurent les hommes ; plus spécialement les pasteurs des âmes qui travaillent d’une manière particulière à la vigne du Seigneur. Mais que dénotent les différentes heures du jour ? Que dénote le denier distribué aux ouvriers à la fin de la journée ? Par-dessus tout, quelle leçon précise ressort de cette parabole pour les Apôtres et pour nous ? - 1. Les heures du jour. Plusieurs Pères ont pensé que les différentes heures de la journée correspondent à des époques distinctes de l’histoire de l’humanité, depuis ses débuts les plus reculés jusqu’à la fin du monde. Telle est l’opinion de S. Grégoire le Grand : « La vigne est l'Église universelle, qui a produit des ceps, c'est à dire des saints, depuis le juste Abel jusqu'au tout dernier saint qui sera né avant la fin du monde. Le matin est la période allant de Adam à Noé; la troisième heure, de Noé à Abraham; la sixième heure, d'Abraham à Moïse, la neuvième de Moïse à la venue du Seigneur; la onzième heure va de la venue du Seigneur à la fin du monde », Hom. 19 in Evang. ; Cf. Orig. in Matth. tract. 10 ; S. Irénée. l. 4. cap. 70. D’après ce sentiment, les ouvriers de la première, de la troisième, de la sixième et de la neuvième heure seraient exclusivement les Juifs (« l'ancien peuple hébraïque », S. Grégoire), tandis que les ouvriers de la onzième heure représenteraient les Gentils ; Cf. S. Hilaire, Comm. in Matth. Mais d’autres Pères, et à leur suite la plupart des commentateurs modernes et contemporains, ont adopté une interprétation beaucoup plus naturelle, qui permet de faire de notre parabole une explication tout à la fois plus étendue et plus profonde. Les heures du jour représentent les différentes périodes de la vie humaine auxquelles l’appel de Dieu se fait entendre et vient enchaîner victorieusement, définitivement, les cœurs. Tous les hommes, en effet, ne reçoivent pas à la même époque de leur existence la grâce qui les transforme à tout jamais. Quelle différence entre eux sous ce rapport ! Les uns, heureux ouvriers de la première heure, sont appelés à la foi et à la sainteté dès leur enfance : ils naissent pour ainsi dire dans la vigne même du Seigneur ; « ceux qui comme le Psalmiste (Ps 21, 11) peuvent dire : dès le ventre de ma mère, tu es mon Dieu », S. Jérôme, Comment in h. l. De la sorte, le jour de travail correspondrait, pour chaque individu, à toute la durée de sa vie : mais on aura plus ou moins travaillé, selon qu’on se sera converti à une époque plus ou moins tardive. Le soir, c’est-à-dire à l’heure de la mort, chacun reçoit déjà sa récompense particulière, en attendant qu’elle soit solennellement proclamée au jugement général. - 2. Le denier. Il est assez de mode, dans le camp des exégètes protestants, de voir dans ce denier la figure d’une récompense purement temporelle, quoique on ait beaucoup de peine à définir au juste sa nature. La plupart des interprètes catholiques répondent au contraire avec S. Augustin : « Ce denier est la vie éternelle », Serm. 343 ; et telle est bien l’idée qui semble nettement ressortir de l’ensemble de la parabole. Il existe cependant sur ce point une difficulté que S. Jean Chrysostome, Hom. 114 in Matth., faisait déjà remarquer à ses auditeurs. Comment peut-on concevoir qu’il y ait des mécontents et des envieux dans le ciel ? Est-il possible de se figurer des âmes qui, après avoir reçu la récompense éternelle représentée par le denier, se plaignent à Dieu de son insuffisance, et jettent des regards jaloux sur le sort des autres bienheureux ? « Car aucun murmurateur ne peut y entrer, comme aucun de ceux qui le reçoivent pour récompense, ne peut se laisser aller aux murmures », S. Grégoire, Hom. 19 in Matth. Mais la difficulté est plus spécieuse que sérieuse, et il y a plusieurs moyens de la résoudre. On peut répondre d’abord avec S. Jean Chrysostome, loc. cit., que, dans les paraboles de même qu’en général dans les comparaisons, il ne faut pas vouloir presser tous les détails. « Dans ces figures paraboliques il n'est pas nécessaire d’expliquer chaque mot. Mais quand nous avons bien compris la fin et le but de toute la parabole, nous devons nous en servir pour notre édification, sans faire tant d’efforts pour éclaircir tout le reste » . Voir l’introduction aux Paraboles, en tête du chapitre 13. On peut répondre encore que, sous cette image, Jésus-Christ a voulu, comme nous l’expliquerons plus bas, cacher un grave avertissement à l’adresse de ceux qui, ayant reçu de bonne heure l’appel de Dieu et y ayant correspondu fidèlement, pourraient être tentés ensuite de se négliger, ce qui leur ferait perdre leurs avantages antérieurs. Quoique le denier soit le même pour tous les ouvriers, c’est-à-dire, bien qu’ils reçoivent tous la vie éternelle en prix de leurs travaux, il est bien évident qu’il y aura des degrés dans leur gloire et dans leur félicité : « La vie éternelle sera également accordée à tous les saints, comme le figure ce denier donné à tous comme la récompense commune de leur travail. Le denier, qui est le même pour tous, signifie que la vie éternelle sera égale en durée pour tous les saints dans le ciel, mais tous n'auront pas la même gloire. De même, les étoiles brillent perpétuellement dans le ciel ; mais certaine brillent plus que d'autres », S. Aug. in Luc. c. 15. Ou encore, d'après Bellarmin, de Aetern. Felic. Sanct. 5 : « De même que le soleil apparaît plus brillant aux aigles qu'aux autres oiseaux, et de même que le feu réchauffe plus ceux qui en sont proches que ceux qui en sont éloignés, ainsi dans la vie éternelle certains verront plus clair et se réjouiront plus que d'autres » ; S. Thom. Sum. Theol. p. 1. q. 12. a. 6. - 3. L’idée mère de la parabole. Cette idée a été bien différemment exprimée ; elle l’a même été parfois d’une manière assez superficielle ; par exemple, quand on a soutenu que Jésus se proposait simplement, dans ce discours figuré, de mettre en lumière l’égalité des récompenses célestes pour les élus, sans égard à la date de leur conversion. Pour d’autres, le point culminant de la parabole consiste dans la parfaite liberté de Dieu relativement au salut des hommes : il peut y appeler qui bon lui semble et quand il lui plaît, sans avoir à rendre de compte à personne. Maldonat ne s'écarte de ces deux sentiments que par une nuance lorsqu'il dit : « La parabole veut montrer que le salaire est proportionnel non pas au temps pendant lequel quelqu'un a travaillé, mais au travail et à l'effort qu'il a faits ». Malheureusement ces interprétations, et plusieurs autres qui leur ressemblent, viennent toutes se heurter contre quelque détail important du récit, qu’elles faussent ou qu’elles n’expliquent pas. Plusieurs écrivains anciens et modernes se rapprochent davantage de la vérité en voyant dans cette parabole l’annonce terrible, quoique aimablement dissimulée, de l’exclusion de la plupart des Juifs du royaume messianique (Van Steenkiste, Schegg, Greswell, etc). Il est certain en effet qu’il y est indirectement question d’un châtiment divin, bien que chacun y reçoive de fait un salaire : ce châtiment, déguisé sous les reproches sévères adressés par le père de famille à l’ouvrier qui murmure (v. 14 : « Prends ce qui t'appartient et va-t-en » ; v. 15 : « Ton œil est-il méchant parce que je suis bon ? ») apparaît d’une manière manifeste dans le proverbe qui sert de cadre à la parabole, 19, 30 ; 20, 16, et surtout dans les dernières paroles, qui supposent la damnation d’un grand nombre d’hommes : « il y a beaucoup d’appelés, mais peu d’élus ». Nous croyons toutefois que la menace n’atteint pas les seuls Juifs ; elle s’adresse plutôt en général à tous les hommes qui, appelés par Dieu à une vie sainte, conforme aux vérités et à la morale chrétiennes, ne se conduisent pas ensuite de façon à mériter l’élection proprement dite. Bien plus, ainsi qu’il semble ressortir du contexte et de la liaison étroite qui existe entre la parabole et la question de S. Pierre, 19, 27, la menace retombe sur les Apôtres eux-mêmes, pour le cas où ils ne profiteraient pas du céleste appel, accompagné pour eux de tant de grâces et formulé de si bonne heure. L’exemple de Judas prouve que l’avertissement n’était pas inutile, même en ce sens restreint. N’était-il pas le plus signalé d’entre ces premiers qui sont devenus les derniers par leur faute, et qui verront un jour les publicains et les pécheresses entrer dans le royaume des cieux, Cf. 21, 31, tandis qu’ils en seront à tout jamais exclus ? - Il est intéressant pour l'exégète d'avoir à noter, à côté de cette profonde parabole, deux morceaux littéraires qui ont avec elle une certaine analogie et qui sont tirés l'un du Talmud et l'autre du Sunna, recueil arabe où sont entassés les propos attribués à Mahomet par la tradition. On pourra faire la comparaison. 1° La parabole juive : « A qui peut on comparer R. Bon bar Chaija ? A un roi qui embaucha plusieurs ouvriers, parmi lesquels s'en trouvait un qui effectua extraordinairement bien son travail . Que fit le roi ? Il le prit à l'écart et marcha avec lui çà et là. Quand le soir fut venu, les ouvriers vinrent, pour recevoir leur salaire, et il lui donna un salaire complet. Les ouvriers murmurèrent en disant "nous avons travaillé dur toute la journée, et cet homme seulement deux heures, et pourtant il a reçu le même salaire que nous". Le roi leur dit :"Il a travaillé plus en deux heures, que vous pendant la journée entière". Ainsi R. Bon a travaillé plus pour la Loi pendant 28 ans, que d'autres en 100 ans ». Hieros. Berach. Fol. 5, 3 ; Cf. Ligthfoot in h. l. C'est on le voit le commentaire de cette parole du Sage, Sap. 4, 13 : « Arrivé au but en peu de temps, il a parcouru tous les âges de la vie ». 2° La parabole arabe. Les Juifs, les chrétiens et les Mahométans sont comparés à trois groupes de journaliers, embauchés à différentes heures du jour, le matin, à midi et dans la soirée. Les ouvriers embauchés en dernier lieu reçoivent à la fin de la journée deux fois autant que les autres. Les Juifs et les chrétiens se plaignent en disant : Seigneur, vous avez donné deux carats à ceux-ci et à nous un seul carat. Le Seigneur leur demande : Vous ai-je fait tort dans votre salaire ? Ils répondent : Non. Eh bien, apprenez, reprend Dieu, que le reste est une surabondance de ma grâce. Cf. Gerock, Christol. des Koran, p. 141.