33Ecoutez une autre parabole. Il y avait un père de famille, qui planta une vigne, l’entoura d’une haie, y creusa un pressoir, et y bâtit une tour ; puis il la loua à des vignerons, et partit pour un pays lointain. 34Or, lorsque le temps des fruits approcha, il envoya ses serviteurs aux vignerons, pour recueillir les fruits de sa vigne. 35Mais les vignerons, s’étant saisis de ses serviteurs, battirent l’un, tuèrent l’autre, et en lapidèrent un autre. 36Il leur envoya encore d’autres serviteurs, en plus grand nombre que les premiers, et ils les traitèrent de même. 37Enfin il leur envoya son fils, en disant : Ils auront du respect pour mon fils. 38Mais les vignerons, voyant le fils, dirent entre eux : Voici l’héritier ; venez, tuons-le, et nous aurons son héritage. 39Et s’étant saisis de lui, ils le jetèrent hors de la vigne, et le tuèrent. 40Lors donc que le maître de la vigne sera venu, que fera-t-il à ces vignerons ? 41Ils lui dirent : Il fera périr misérablement ces misérables, et il louera sa vigne à d’autres vignerons, qui en rendront les fruits en leur temps. 42Jésus leur dit : N’avez-vous jamais lu dans les Écritures : La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs, celle-là même est devenue la pierre d’angle ; c’est le Seigneur qui a fait cela, et c’est une chose admirable à nos yeux ? 43C’est pourquoi, je vous dis que le royaume de Dieu vous sera enlevé, et qu’il sera donné à une nation qui en produira les fruits. 44Et celui qui tombera sur cette pierre, s’y brisera, et celui sur qui elle tombera, elle l’écrasera. 45Lorsque les princes des prêtres et les pharisiens eurent entendu ces paraboles, ils comprirent que Jésus parlait d’eux. 46Et, cherchant à se saisir de lui, ils craignirent les foules, parce qu’elles le regardaient comme un prophète.
Matthieu chap. 21 verset 33. - Écoutez une autre parabole. Il y avait un père de famille, qui planta une vigne, l’entoura d’une haie, y creusa un pressoir, et y bâtit une tour ; puis il la loua à des vignerons, et partit pour un pays lointain. - Une autre parabole. Les députés du Sanhédrin auraient assurément souhaité que Jésus s’en tînt à la parabole des deux fils, car ils sentaient que le terrain devenait de plus en plus brûlant, leur situation de plus en plus fausse. Mais la leçon est loin d’être terminée, et il faut qu’ils écoutent jusqu’au bout les rudes vérités que le Sauveur doit encore leur faire entendre. Les rôles ont bien changé depuis le début de cette scène, Cf. v. 23. Ceux qui interrogeaient tout à l’heure le divin Maître avec tant de désinvolture sont maintenant réduits, d’après la fine observation de Stier, à se tenir devant lui comme de petits enfants qu’il catéchise et auxquels il pose des questions humiliantes. Toutefois, comme le dit Bossuet, « c’est à nous que Jésus parle aussi bien qu’aux Juifs, écoutons donc et voyons, sous la plus claire et sous la plus simple figure qui fut jamais, toute l’histoire de l’Église », Méditat. sur l’Evang., dernière semaine du Sauveur, 28e jour. Nous avons en effet dans cette parabole l’histoire complète de l’Église juive, puis en abrégé celle de l’Église chrétienne désignée par la conversion des Gentils. Mais le but que se propose ici Notre Seigneur est avant tout d’annoncer la réprobation de la nation juive et de ses chefs. Son langage devient de plus en plus expressif. « Dans la parabole précédente, il avait fait sentir aux sénateurs, aux Docteurs et aux pontifes, leur iniquité ; il leur va faire avouer maintenant le supplice qu’ils méritent. Car il les convaincra si puissamment, qu’ils seront eux-mêmes contraints de prononcer leur sentence », Bossuet, ibid. La parabole des deux fils décrivait donc simplement un fait passé ; celle des Vignerons, bien qu’elle contienne plusieurs traits rétrospectifs, a surtout un caractère prophétique. - Il y avait un père de famille. C’est encore Dieu, le chef de la grande famille humaine répandue sur toute la terre, à travers tous les siècles : mais on l’envisage plus spécialement dans ses rapports avec le peuple d’Israël qui constituait la partie privilégiée de sa famille. - Qui planta une vigne. Nulle image ne revient plus fréquemment que celle de la vigne dans les divers écrits de l’Ancien Testament, pour représenter le royaume de Dieu sur la terre, et en particulier la théocratie juive ; Cf. Deut. 32, 32 ; Ps. 79, 8-16 ; Is. 27, 1-7 ; Jer. 2, 21 ; Ezech. 15, 1-6 ; 19, 10 ; Os. 10, 1, etc. ; aussi un cep, une grappe de raisin, une feuille de vigne étaient-ils, à l’époque des Macchabées, les emblèmes accoutumés de la Judée. Mais nulle part la comparaison n’a été mieux développée que dans les premiers versets du 5è chap. d’Isaïe auxquels Jésus fait en ce moment une évidente allusion, ou plutôt qu’il s’approprie en partie dans sa parabole. Voici, d’après l’hébreu, ce cantique de la vigne, gracieux et triste tout ensemble, composé par le fils d’Amos pour dépeindre les relations de Jéhova avec son peuple de prédilection : « Je veux chanter pour mon bien-aimé un cantique de mon bien-aimé au sujet de sa vigne. Mon bien-aimé avait une vigne sur un sommet des plus gras. Il creusa un fossé autour d’elle et la débarrassa de ses pierres et y planta des ceps de Sorec, et bâtit une tour au milieu d’elle et une cave ; et il s’attendait à lui voir produire des raisins, mais elle rapporta des fruits sauvages. Maintenant donc, habitants de Jérusalem et citoyens de Juda, jugez entre moi et ma vigne. Qu’ai-je dû faire de plus à ma vigne que je n’aie pas fait ?... Eh bien ! je vais vous déclarer ce que je ferai désormais à ma vigne. J’enlèverai sa haie, et elle ne sera plus protégée ; je renverserai son mur, et elle sera foulée aux pieds. Et je la transformerai en un lieu sauvage : elle ne sera plus taillée et elle ne sera plus sarclée, et elle produira des épines et des chardons et je commanderai aux nuages de ne plus arroser cette vigne. La vigne de Jéhova, le dieu des armées, c’est la maison d’Israël, et les habitants de Juda sont la plantation qui le ravissait... Il a espéré la justice, et voici l’iniquité ; la perfection, et voici les cris de douleur ! » Jéhova ne se contenta donc point de planter sa vigne. « Il fait lui-même la plus grande partie de ce que ces serviteurs devaient faire eux-mêmes. Il plante sa vigne, il l’environne d’une haie, et fait tout le reste. Il ne leur laisse à faire que fort peu de choses, c’est-à-dire à entretenir cette vigne et à conserver en bon état ce qui leur avait été confié. Car nous voyons par le rapport de l’Évangile que ce Maître si sage n’avait rien omis », S. Jean Chrysost. Hom. 68 in Matth. - Quelques traits signalés de concert par Isaïe et par Notre Seigneur nous montrent jusqu’où était allée sa sollicitude. Il l'entoura d'une haie : il l’entoure d’un mur protecteur qui arrêtera toute incursion hostile. C’était, sous le rapport physique, cette mer aux rivages inhospitaliers, ces déserts du Sud et de l’Est, ces montagnes du septentrion, cette profonde vallée du Jourdain, qui rendaient le territoire juif si facile à défendre, si difficile à envahir. Cf. Stanley, Sinai and Palestine, p. 112 et ss. C’était, sous le rapport moral, cet ensemble de prescriptions rigoureuses, minutieuses, qui séparaient totalement le peuple théocratique de toutes les autres nations, formant, selon le langage du Talmud, une haie autour de la Loi ; « Il a mis autour de lui le mur d’enceinte des précepteurs célestes, et a confié sa garde aux anges », S. Amb. Hexam. 3, 12. - Creusa un pressoir. L’emploi du verbe « creuser » montre qu’il s’agit plutôt d’une cuve inférieure (« lacus vinarus » des Latins), que d’un pressoir proprement dit. Le pressoir des anciens Orientaux consistait en deux cuves superposées : dans la première on amoncelait les raisins que les vignerons écrasaient en les foulant aux pieds ; le jus, qui s’échappait par une ouverture pratiquée au bas, coulait dans la seconde cuve, placée sous terre et fréquemment taillée dans le roc. Plusieurs Pères ont pensé que le « pressoir » du cantique et de la parabole désigne les prophètes de l’ancienne Alliance. « Il a creusé un pressoir, il a préparé le réceptacle pour recueillir l'esprit des prophètes », S. Irénée, contr. Haer. 4, 36 ; Cf. S. Hilaire, in h. l . - Bâtit une tour. Cette tour devait servir tout d’abord à protéger la vigne, selon la coutume orientale des temps anciens et modernes. C’est là que le gardien s’installe nuit et jour, à l’époque de la maturité des fruits, pour empêcher les maraudeurs et les animaux sauvages de venir saccager la récolte. On y place aussi les instruments qui servent à la culture, et le propriétaire s’y établit parfois pendant la durée des vendanges ; Cf. Jahn, Archæologie, 1, § 76 ; Tobler, Denkblætter aus Jerusal. p. 113. - Il la loua à des vignerons. Il existait, chez les Juifs comme dans nos contrées, deux sortes de contrats pour la location des vignes : tantôt le vigneron s’engageait à payer chaque année au propriétaire une somme d’argent déterminée ; tantôt il était simplement métayer et partageait les fruits ou le vin avec le maître de la vigne. Le v. 34 nous apprend que le père de famille de la parabole préféra le bail du second genre. Tous ces détails préliminaires étant terminés, il partit pour un pays lointain, comptant sur la fidélité des vignerons. Par ce lointain voyage, dit fort bien Bengel, Gnomon in h.l., « Le silence divin permet aux hommes d'agir selon leur libre arbitre ». - Telle est donc la situation : tout y est clair et l’on n’a qu’à relire le cantique d’Isaïe pour faire l’application de ces premiers détails : leur objet évident est de montrer que Dieu a fait tout ce qu’il devait, et bien au-delà, pour la prospérité spirituelle de son peuple choisi.
Matthieu chap. 21 verset 34. - Or, lorsque le temps des fruits approcha, il envoya ses serviteurs aux vignerons, pour recueillir les fruits de sa vigne. - Le temps des fruits, l’époque de la vendange. Le propriétaire de la vigne envoie chercher sa part de raisins, conformément aux conventions arrêtées. - Fruits de sa vigne. Le pronom désigne le père de famille. Plusieurs anciens manuscrits latins ont « suos ». - Dans la vigne mystique de Jéhova, il n’y a pas de temps spécial affecté à la récolte, parce qu’elle doit porter perpétuellement des fruits : mais le raisin ne croît qu’une fois chaque année sur les ceps matériels. - Les serviteurs envoyés par Dieu représentent les prophètes, ces messagers d’élite qu’il se vante dans les Saints Livres d’avoir délégués à chaque instant vers son peuple : « Inlassablement je vous ai envoyé tous mes serviteurs les prophètes, pour dire : “Revenez chacun de votre mauvais chemin, rendez meilleurs vos actes et n’allez pas suivre d’autres dieux pour les servir ; vous habiterez sur le sol que je vous ai donné, à vous et à vos pères”, Jer. 35, 12 ; Cf. 25, 3. Mais, ajoute le Seigneur avec tristesse, « Vous n’avez pas prêté l’oreille, vous ne m’avez pas écouté ». La même chose aura lieu dans la parabole.
Matthieu chap. 21 verset 35. - Mais les vignerons, s’étant saisis de ses serviteurs, battirent l’un, tuèrent l’autre, et en lapidèrent un autre. - Mais les vignerons... Chardin, Voyage en Perse, t. 5, p. 384, édit. Langlès, décrit en ces termes, d’après divers faits dont il avait été témoin, les inconvénients nombreux qui résultent en Orient du second système de location mentionné plus haut : « Cet accord, qui paraît un marché de bonne foi et qui le devrait être, se trouve être néanmoins une source intarissable de fraude, de contestation et de violence, où la justice n’est presque jamais gardée, et ce qu’il y a de fort singulier c’est que le seigneur est celui qui a toujours du pire, et qui est lésé ». Rien n’a donc changé dans ce pays extraordinaire. Mais, à l’époque du Sauveur et longtemps auparavant, c’étaient des droits autrement sérieux qui étaient violés sans pudeur, c’était un Seigneur autrement honorable qui se trouvait injurié et lésé. - Quand les serviteurs du propriétaire se présentent pour recevoir en son nom la part de la récolte qui lui revient, les vignerons leur font subir les traitements les plus indignes, frappant l’un, tuant l’autre, en condamnant un troisième au supplice affreux de la lapidation. Les mots battirent, tuèrent, lapidèrent forment ainsi une gradation ascendante, chacun d’eux exprimant un nouveau degré de rébellion et d’atrocité. - Au moral, quand Jéhova envoya ses prophètes à la nation juive, comment furent-ils traités ? Jésus le dira plus bas, 23, 37 ; S. Étienne le dira de même à ses bourreaux : « Lequel des prophètes vos pères n’ont-ils point persécuté ? » Act. 7, 52 ; S. Paul le répétera dans l’Épître aux Hébreux, 11, 36-38 : « D’autres ont subi l’épreuve des moqueries et des coups de fouet, des chaînes et de la prison. Ils furent lapidés, sciés en deux, massacrés à coups d’épée. Ils allèrent çà et là, ... manquant de tout, harcelés et maltraités ... Ils menaient une vie errante dans les déserts et les montagnes, dans les grottes et les cavernes de la terre. »
Matthieu chap. 21 verset 36. Il leur envoya encore d’autres serviteurs, en plus grand nombre que les premiers, et ils les traitèrent de même. - Il leur envoya encore. Admirable patience, longanimité vraiment prodigieuse du Maître de la vigne. Combien d’autres, et en toute justice, auraient vengé aussitôt la première insulte ? Mais lui, il attend avec bonté, il daigne même envoyer d’autres serviteurs pour toucher ainsi le cœur des vignerons séditieux. C’est que ce propriétaire est l’image du Dieu qui daigne s’appeler dans les Écritures, Ps. 102, 8, « tendresse et pitié, lent à la colère et plein d'amour ». Cet acte de condescendance est pourtant inutile, car il ne ramène ni les vignerons de la parabole, ni les Juifs figurés par eux, au sentiment de leur devoir. - Ils les traitèrent de même : les nouveaux envoyés sont traités avec la même barbarie que les premiers.
Matthieu chap. 21 verset 37. - Enfin il leur envoya son fils, en disant : Ils auront du respect pour mon fils. - Enfin. Nouvelle tentative plus miséricordieuse que les autres : toutefois ce sera la dernière, car si les vignerons ne respectent pas le fils même de leur propriétaire, s’ils osent lever sur lui des mains criminelles, ils ne mériteront plus aucune pitié, et on agira contre eux avec toute la rigueur du talion. - Mon Fils, fils unique et bien-aimé, dit S. Marc, 12, 6. - Les Saints Pères se sont fréquemment appuyés sur ce verset pour prouver la divinité de Notre Seigneur Jésus-Christ ; S. Ambroise, par exemple, qui écrit dans son traité « De fide », 5, 7 : « Vois pourquoi il a d'abord envoyé des serviteurs, puis ensuite son fils : pour que tu sache que le Fils unique de Dieu jouit du pouvoir divin, et n'a ni le nom ni de part commune avec les serviteurs ». Le père de la parabole espérait que les vignerons respecteraient son fils ; quant à Dieu, observe S. Jean Chrysostôme, l.c., « sachant que son Fils allait être tué, il l'envoya cependant ».
Matthieu chap. 21 verset 38. Mais les vignerons, voyant le fils, dirent entre eux : Voici l’héritier ; venez, tuons-le, et nous aurons son héritage. - Le triste récit continue. - Voyant le fils, dès qu’ils le reconnaissent de loin. - Entre eux ; mieux « inter se » d’après le contexte : ils ourdissent entre eux le plus noir complot. - Venez, tuons-le. Tel avait été le langage des fils de Jacob à Dothaïn, quand ils virent s’approcher d’eux leur frère Joseph, type de Notre Seigneur Jésus-Christ. Venez, avaient-ils dit, donnons-lui la mort, Gen. 37, 20. Tel avait été, Matth. 12, 14 ; Marc. 3, 6 ; Joan. 7, 1 ; 11, 50-53 ; Luc. 19, 47, tel devait être encore, Cf. Matth. 26, 4 ; 27, 1, le langage des hiérarques. - Et nous aurons son héritage. Ceux qui parlent ainsi dans la parabole n’avaient été jusque-là que des vignerons à gages ; ils supposent qu’après avoir tué l’héritier, ils pourront partager entre eux la vigne et en jouir librement. Mais comme le fait remarquer S. Augustin, ils se trompent étrangement. « Ils ont tué pour prendre possession ; et parce qu'ils ont tué, ils ont tout perdu ». S. Hilaire applique ce trait à la Synagogue dans les termes suivants : « Le dessein des vignerons est de s'emparer de l'héritage du fils tué ; ils ont le vain espoir de s'approprier la gloire de la Loi, une fois le Christ mort », Comm. in h.l. L’erreur des membres du Sanhédrin n’est donc pas moins étrange que celle des vignerons.
Matthieu chap. 21 verset 39. - Et s’étant saisis de lui, ils le jetèrent hors de la vigne, et le tuèrent. 40Lors donc que le maître de la vigne sera venu, que fera-t-il à ces vignerons ? - S'étant saisis de lui. Cette résolution cruelle est exécutée sans retard. On se saisit du fils-héritier, bien qu’il arrive avec des intentions de paix et de miséricorde ; on le traîne en dehors de la vigne et on le fait périr sous les coups. - Ils le jetèrent hors de la vigne. En citant ce trait, Jésus faisait évidemment allusion à une circonstance qui accompagna sa mort. Lui aussi, il fut conduit hors de la vigne, c’est-à-dire hors de Jérusalem, pour y subir le dernier supplice, « Jésus… a souffert sa Passion à l’extérieur des portes de la ville », Hebr. 13, 12-13 ; Cf. Joan. 19, 17. Tout est prophétique dans ces derniers versets (37 et suiv.) : Notre Seigneur a sous les yeux les scènes de sa Passion, qu’il raconte comme si elles s’étaient déjà réalisées, tant il est sûr, par sa prescience divine, que ses ennemis se porteront contre lui aux dernières extrémités.
Matthieu chap. 21 verset 40. - Lors donc que le maître de la vigne sera venu, que fera-t-il à ces vignerons ? - Poussé à bout par tant de crimes et surtout par la mort de son fils unique, le maître de la vigne viendra enfin lui-même pour exiger des coupables un compte sévère. Comment les traitera-t-il alors ? Jésus, à l’imitation d’Isaïe, 5, 3, fait résoudre cette question par ceux-là mêmes dont il avait décrit la conduite à la fin de la parabole.
Matthieu chap. 21 verset 41. - Ils lui dirent : Il fera périr misérablement ces misérables, et il louera sa vigne à d’autres vignerons, qui en rendront les fruits en leur temps. - Il fera périr ces misérables, ou, d’après le grec, « ces méchants ». Ils répondent avec justesse et impartialité, montrant par un de ces jeux de mots que les Orientaux emploient si volontiers, que le châtiment sera en conformité parfaite avec la nature des criminels : misérables, ils périront misérablement. C’était la sentence de leur propre condamnation qu’ils prononçaient : les sicaires Juifs et le Romain Titus furent chargés par Dieu de l’exécuter. - D'autres vignerons. Après avoir prédit leur propre destruction et celle de leur peuple, ils annoncent avec une égale vérité la conversion future des Gentils, auxquels Dieu confiera sa vigne et qui se montreront des vignerons fidèles. - En leur temps, c’est-à-dire au temps de la récolte. La parabole est maintenant terminée. S. Jean Chrysostôme , Hom. 68 in Matth., relève la multiplicité des leçons qu’elle renferme malgré sa parfaite unité. « Jésus-Christ découvre beaucoup de choses par cette parabole. Il fait voir aux Juifs avec quel soin la providence de Dieu a toujours veillé sur eux; qu’elle n’a rien omis de tout ce qui pouvait contribuer à leur salut; qu’ils ont toujours été portés à répandre le sang ; qu’après qu’ils ont tué si cruellement les prophètes, Dieu, au lieu de les rejeter avec horreur, leur avait envoyé son propre fils. Il leur marque encore par cette figure qu’un même Dieu était l’auteur de l’Ancien et du Nouveau Testament : que sa mort produirait des effets admirables dans le monde; qu’ils devaient attendre une terrible punition de l’attentat par lequel ils allaient le faire mourir sur une croix. Que les gentils seraient appelés à la connaissance du vrai Dieu, et que les Juifs cesseraient d’être son peuple ».
Matthieu chap. 21 verset 42. - Jésus leur dit : N’avez-vous jamais lu dans les Écritures : La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs, celle-là même est devenue la pierre d’angle ; c’est le Seigneur qui a fait cela, et c’est une chose admirable à nos yeux ? - L’image change tout-à-coup, tant le langage de Jésus est vif et rapide ; mais l’idée reste absolument la même. « Il avait auparavant comparé l’Église à une vigne, il la compare maintenant à une construction que Dieu a bâtie, ainsi que le fait S. Paul (1 Cor. 3,9) ; et ceux qu'il avait auparavant appelés cultivateurs, il les appelle maintenant bâtisseurs ; Celui qu'il avait auparavant appelé le Fils, il l’appelle maintenant une pierre, comme S. Jérôme et Euthymius l'ont observé », Maldonat in h.l. - N'avez-vous jamais lu. Formule familière de Jésus quand il s’adresse à des personnes instruites. Elle introduit ici une confirmation solennelle de la sentence que les Sanhédristes venaient de prononcer contre eux-mêmes. Oui, vous avez bien répondu : n’avez-vous pas lu en effet ce passage des Écritures qui ratifiait d’avance le jugement que vous avez porté ? - Dans les Écritures ; Cf. Ps. 117, 22 et ss. ; Is. 28, 16. Il y a là une prophétie messianique très importante, que S. Pierre rappellera plus tard à son tour au Sanhédrin. Cf. Act. 4, 11 ; 1 Petr. 2, 4 et suiv. - La pierre. Le substantif est à l’accusatif en vertu de la loi d’attraction, Cf. Joan. 14, 24 : c’est là une tournure dont on trouve de fréquents exemples chez les classiques grecs et latins. - Qu'ont rejetée. Les architectes et les entrepreneurs ont rejeté cette pierre, comme inutile, ou comme impropre à la construction ; mais un architecte supérieur en a jugé autrement et, par suite de son intervention toute-puissante, à ce bloc dédaigné (hic emphatique) a été précisément attribué le principal rôle, car il est devenu le nœud et le fondement de tout l’édifice. L’expression pierre d'angle, désigne une pierre angulaire qui réunit et maintient par la base deux murs principaux. Quelle est cette pierre ? Les Rabbins sont unanimes pour dire qu’elle figure le Messie. « R. Salomon au sujet de Michée 5, 1. C’est le Messie, fils de David, de qui il est écrit : la pierre qu’ils ont rejetée etc. » Abarbanel au sujet de Zacharie 4, 10. « La pierre d’airain indique le messie roi. Et il complétera par : la pierre qu’ils ont rejetée. », Wettstein. Mais S. Paul nous l’a dit aussi en termes magnifiques, Eph. 2, 19-22 : « vous êtes concitoyens des saints, ... vous avez été intégrés dans la construction qui a pour fondations les Apôtres et les prophètes ; et la pierre angulaire, c’est le Christ Jésus lui-même. En lui, toute la construction s’élève harmonieusement pour devenir un temple saint dans le Seigneur. En lui, vous êtes, vous aussi, les éléments d’une même construction pour devenir une demeure de Dieu par l’Esprit Saint ». Quant aux constructeurs qui l’ont méprisée et rejetée, ce sont les chefs spirituels du Judaïsme : mais une pareille conduite leur attirera une juste punition. - C'est le Seigneur qui a fait cela... « cela », c’est-à-dire la réintégration de la pierre dans l’édifice auquel elle était destinée. Jéhova lui-même s’est chargé d’accomplir cette œuvre de justice, et de rendre au Messie la place qu’on lui enlevait indignement. - Dans le texte grec, le pronom est au féminin, (Cf. Ps. 117, 22 et ss. d’après les Septante), ce qui est une traduction littérale de l’hébreu. On sait que les Hébreux n’ont pas de genre neutre et qu’ils l’expriment très souvent par le féminin.
Matthieu chap. 21 verset 43. - C’est pourquoi, je vous dis que le royaume de Dieu vous sera enlevé, et qu’il sera donné à une nation qui en produira les fruits. - Après avoir démontré la faute de ses compatriotes, Jésus passe à la promulgation solennelle du châtiment qui les attend. Ce châtiment sera tout à la fois négatif et positif. Le côté négatif est indiqué au v. 43. - C'est pourquoi... parce que vous avez rejeté le Messie, parce que vous avez mis à mort le Fils de Dieu. - Le royaume de Dieu vous sera enlevé... Vous cesserez d’être le peuple privilégié du Seigneur ; les droits spéciaux que vous aviez à faire partie du royaume de Dieu sur la terre vous seront enlevés sans miséricorde. - Il sera donné à une nation... Dieu se formera une nouvelle nation théocratique, un Israël mystique dont l’élément prépondérant sera pris parmi les païens. Et tandis que les Juifs, semblables à des vignerons infidèles, n’ont pas fourni à Dieu les fruits qu’il attendait, cette nouvelle nation, l’Église chrétienne, lui rapportera d’abondantes récoltes. - Les fruits. Les derniers mots du verset nous ramènent à la parabole qui précède.
Matthieu chap. 21 verset 44. - Et celui qui tombera sur cette pierre, s’y brisera, et celui sur qui elle tombera, elle l’écrasera. - Côté positif du châtiment des Juifs, exprimé sous l’image de la pierre angulaire qu’ils ont si criminellement repoussée. Jésus reprend ainsi le langage figuré qu’il avait en partie abandonné au v. 43. - Celui qui tombera... On tombe sur cette pierre quand on offense volontairement le Christ. On se précipite sur lui pour le renverser et le détruire, mais les agresseurs se brisent infailliblement contre ce bloc inébranlable. C’est ce qui arrivera aux Juifs déicides. - Celui sur qui elle tombera. Même pensée répétée avec une nuance et d’une manière plus énergique ; car si un vase fragile ne manque pas d’être brisé quand on le heurte contre une pierre, il est littéralement réduit en poussière, anéanti, quand cette pierre vient à rouler d’en haut sur lui. La pierre fameuse de la vision de Daniel, 2, 34-35, avait pulvérisé de la sorte la statue qui représentait les royaumes impies hostiles à celui du Christ ; les ennemis de Jésus ou de son Église, quel que soit leur nom, n’auront pas une autre destinée : ils seront écrasés par la pierre angulaire.
Matthieu chap. 21 verset 45. - Lorsque les princes des prêtres et les pharisiens eurent entendu ces paraboles, ils comprirent que Jésus parlait d’eux. - Pharisiens. On n’avait parlé plus haut que des princes des prêtres et des anciens ; mais ces derniers appartenant pour la plupart au parti pharisaïque qui avait la majorité dans le grand Conseil, l’évangéliste les désigne ici sous le nom général de Pharisiens, pour mieux marquer quel était leur esprit. On peut dire aussi que plusieurs membres de la secte s’étaient joints aux délégués du Sanhédrin, espérant jouir de l’humiliation de Jésus. - Jésus parlait d'eux. Cette connaissance les jette dans un trouble semblable à celui qu’éprouva le roi David quand Nathan lui eût fait prononcer d’une façon analogue sa propre condamnation. Mais elle redouble en même temps leur rage et leur haine contre Jésus.
Matthieu chap. 21 verset 46. - Et, cherchant à se saisir de lui, ils craignirent les foules, parce qu’elles le regardaient comme un prophète. - Cherchant à se saisir de lui. Ils pensent un instant à se saisir de sa personne pour exécuter l’arrêt de mort qu’ils avaient porté depuis longtemps contre lui ; mais la crainte les retient. En recourant aux voies de fait, ils ont peur de s’attirer la colère de la foule qui est visiblement disposée en faveur de leur ennemi, elle le prend en effet pour un prophète, Cf. v. 11, et il est probable qu’elle le défendrait par la force si on essayait de l’arrêter sous ses yeux.