Parabole du festin nuptial, vv. 1-14. - Les Pharisiens et le denier de César, vv. 15-22. - Les Sadducéens et le dogme de la résurrection, vv. 23-33. - Jésus fait connaître à ses adversaires les deux plus grands commandements de la Loi, vv. 34-41. - Il les réduit au silence à propos de la filiation du Messie, vv. 42-46.
1Jésus, prenant la parole, parla de nouveau en paraboles, disant : 2Le royaume des cieux est semblable à un roi qui fit faire les noces de son fils. 3Et il envoya ses serviteurs appeler ceux qui étaient invités aux noces, mais ils ne voulaient pas venir. 4Il envoya encore d’autres serviteurs, en disant : Dites aux invités : J’ai préparé mon festin, mes bœufs et mes animaux engraissés sont tués ; tout est prêt, venez aux noces. 5Mais ils ne s’en inquiétèrent pas, et s’en allèrent, l’un à sa ferme et l’autre à son commerce ; 6les autres se saisirent de ses serviteurs et les tuèrent, après les avoir accablés d’outrages. 7Lorsque le roi l’apprit, il fut irrité et ayant envoyé ses armées, il extermina ces meurtriers, et brûla leur ville. 8Alors il dit à ses serviteurs : Les noces sont prêtes, mais ceux qui avaient été invités n’en étaient pas dignes. 9Allez donc dans les carrefours et appelez aux noces tous ceux que vous trouverez. 10Ses serviteurs, s’en allant par les chemins, rassemblèrent tous ceux qu’ils trouvèrent, mauvais et bons, et la salle des noces fut remplie de convives. 11Le roi entra pour voir ceux qui étaient à table, et il aperçut là un homme qui n’était pas revêtu de la robe nuptiale. 12Il lui dit : Mon ami, comment es-tu entré ici sans avoir la robe nuptiale ? Et cet homme demeura muet. 13Alors le roi dit aux serviteurs : Liez-lui les mains et les pieds, et jetez-le dans les ténèbres extérieures ; là il y aura des pleurs et des grincements de dents. 14Car il y a beaucoup d’appelés, mais peu d’élus.
Matthieu chap. 22 verset 1. - Jésus, prenant la parole, parla de nouveau en paraboles, disant... - Prenant la parole ; Cf. 11, 25 et le commentaire. C’est une réponse aux sentiments des Pharisiens et des hiérarques juifs, exprimés dans les derniers versets du chapitre précédent. - De nouveau en paraboles. Pluriel de catégorie, puisque l’évangéliste ne nous communique ensuite qu’une seule parabole. C’est du moins la troisième que Jésus adressa ce jour-là à ses ennemis : ce qu’il avait fait autrefois pour le peuple de Galilée, Cf. chap. 13, il le renouvelle aujourd’hui à l’intention des chefs suprêmes du Judaïsme, avec cette différence qu’alors il se proposait surtout d’instruire, tandis qu’aujourd’hui son but principal est de présager des ruines prochaines.
Matthieu chap. 22 verset 2. - Le royaume des cieux est semblable à un roi qui fit faire les noces de son fils. - Nous trouverons dans le troisième Évangile, Cf. Luc. 14, 16 et suiv., une parabole qui a beaucoup d’analogie avec celle que nous présente actuellement le récit de S. Matthieu. Plusieurs auteurs de renom (Théophylacte, Maldonat, etc.), s’appuyant sur cette ressemblance extérieure, ont cru pouvoir identifier les deux compositions. Mais ils n’ont pas assez remarqué que l’époque, l’occasion, plusieurs détails importants, diffèrent d’une manière considérable ; Cf. S. Aug. De consens. Evang. 2. 7 ; S. Greg. le Grand, Hom. 38 in Evang. Nous les traiterons, à la suite du grand nombre des exégètes, comme deux pièces très distinctes. Tout au plus pourrait-on dire avec Unger : « Il semble que Matthieu a rapporté une parabole que Jésus a reprise plus tard, en la modifiant, en la corsant et en la rendant plus sévère, et en l’appliquant à l’ensemble du peuple juif », de Parab. Jesu, p. 122 - La parabole commence par la formule accoutumée : « Le royaume des cieux est semblable ». Elle a en grande partie le même objectif que celle des vignerons perfides : elle s’en écarte toutefois en ce sens que là, Dieu nous apparaissait sous les traits d’un propriétaire qui réclame son bien, tandis qu’ici il se manifeste comme un roi généreux qui fait des présents. Là sa colère provenait de ce qu’on avait refusé de satisfaire ses droits légitimes, ici elle a pour cause le refus criminel des faveurs qu’il daigne offrir. Ces deux paraboles se complètent ainsi l’une l’autre. Ajoutons que la dernière n’annonce pas seulement la destruction imminente de la théocratie mosaïque, mais qu’elle prédit encore le châtiment de tous les mauvais chrétiens. Cette double pensée la divise même en deux parties bien tranchées, dont la première comprend les versets 1-7, la seconde les versets 8-14. - Les noces de son fils. L’expression, Cf. Gen. 29, 22 ; Tob. 8, 29 ; 1 Mach. 9, 37 ; 10, 58 ; Esth. 9, 22, désigne tantôt le rite même du mariage, tantôt les réjouissances solennelles, spécialement le grand festin, qui ont partout et toujours accompagné la célébration des noces. Il s’agit ici de toutes ces choses à la fois. Mais quel est le roi qui daigne inviter ses sujets au mariage de son Fils ? et quelle alliance est sur le point d’être conclue par celui-ci ? Ce roi figure Dieu le Père, le « Roi des Rois et Seigneur des Seigneurs », comme l’appellent nos Saints Livres ; son Fils c’est le Christ contractant une union intime avec l’Église, union représentée plus d’une fois dans le Nouveau Testament sous les traits d’un mariage mystique ; Cf. Joan. 3, 29 ; Matth. 9, 15 ; Luc. 22, 18. 30 ; 2 Cor. 11, 2 ; Eph. 5, 32 ; Apoc. 19, 7. « Les noces représentent la très étroite union du Christ avec l’Église, la foi jurée de part et d’autre, et le lien de l’alliance contractée, pour engendrer des enfants spirituels, qui rempliront toute la terre », Vitringa, in Apoc. 19, 7. C’est en l’honneur de ce mariage sublime que le Psalmiste composa le glorieux épithalame, « D'heureuses paroles jaillissent de mon cœur quand je dis mes poèmes, etc. », Ps. 44, 1.
Matthieu chap. 22 verset 3. - Et il envoya ses serviteurs appeler ceux qui étaient invités aux noces, mais ils ne voulaient pas venir. - Il envoya ses serviteurs. Chez les Orientaux, ces grands amis du formalisme et des cérémonies, il y a presque toujours plusieurs invitations réitérées pour une seule et même fête. Après les avoir avertis d’une manière générale, on les fait prévenir encore à l’approche de la solennité ; Cf. Esth. 5, 8 ; 6, 14, et les récits des voyageurs modernes ap. Rosenmüller, das alte u. neue Morgenland, t. 5 in h. l.. C’est ce que nous remarquons dans la circonstance présente. Les serviteurs chargés d’appeler les invités portaient chez les Romains les noms techniques de « vocatores, invitatores » (ceux qui appellent, qui convoquent). Ils représentent, d’après le contexte de la parabole, les prophètes, spécialement le dernier d’entre eux, S. Jean-Baptiste, et les disciples mêmes de Jésus, Cf. Matth. 10 ; Luc. 10, qui avaient fait retentir aux oreilles des Juifs, les premiers invités, ce cri d’une autre parabole : « Voici l'époux, allez à sa rencontre !
». - Ils ne voulaient pas venir. Pour quel motif ? On ne le dit pas. Les conditions du mariage leur déplaisaient sans doute. Quant aux Juifs, on sait pourquoi ils refusent de participer aux noces de Notre Seigneur Jésus-Christ : c’est le fiancé lui-même qu’ils dédaignent, ne voulant pas croire à sa mission divine.
Matthieu chap. 22 verset 4. - Il envoya encore d’autres serviteurs, en disant : Dites aux invités : J’ai préparé mon festin, mes bœufs et mes animaux engraissés sont tués ; tout est prêt, venez aux noces. - Il envoya encore... Nous admirons ici encore, Cf. 21, 36, 37, la bonté de Dieu qui, malgré l’endurcissement criminel opposé par les hommes à l’effusion de ses grâces, essaie de les toucher par de nouveaux bienfaits. Cette seconde série de serviteurs qui portent un appel plus pressant figure les missionnaires évangéliques, se répandant à travers les rues de Jérusalem et par toute la Palestine après la Passion du Sauveur, alors que Dieu pouvait dire en toute vérité par leur bouche : Mon festin est prêt, la victime a été immolée ; accourez donc aux noces de mon Fils ! Cf. Joan. 6, 51, 59. - Festin, désigne un second déjeuner qui avait lieu vers le milieu de la journée, Cf. Jos. Ant. 5, 4, 2, et qui, en Orient, ouvrait la solennité des noces. Le festin principal, « cène », n’avait lieu que le soir ; il est indiqué par les mots suivants de notre verset. - Mes animaux engraissés ; en grec, ce qui a été engraissé. Cette expression désigne peut-être la volaille, Cf. Hor. Ep. 1, 7, 39, plus probablement les moutons engraissés pour la circonstance. Le roi n’a rien ménagé car il veut que le repas soit digne de lui et de son Fils.
Matthieu chap. 22 verset 5. - Mais ils ne s’en inquiétèrent pas, et s’en allèrent, l’un à sa ferme et l’autre à son commerce ; - Ils ne s'en inquiétèrent pas. Les premiers invités négligent donc généralement de venir participer au banquet royal, qui a été préparé tout exprès pour eux : triste image des Juifs qui refusèrent pour la plupart d’accepter l’invitation mille fois plus honorable que le Seigneur avait daigné leur adresser à maintes reprises. Sourds aux premiers messages des disciples, ils le furent davantage encore aux suivants. - Et s'en allèrent... La parabole partage en deux classes les invités récalcitrants. Les uns, dont il est question dans ce verset, se montrent simplement indifférents ; les autres imitent envers les serviteurs la conduite barbare des vignerons. Cf. 21, 35-36. - L'un à sa ferme ; en grec, dans son propre champ. Il veut jouir des choses qu’il possède déjà : c’est le type du propriétaire. - L'autre à son commerce... Il veut acquérir des richesses dont il pourra jouir à son tour ; c’est le type du marchand dont la fortune est encore à faire.
Matthieu chap. 22 verset 6. - Les autres se saisirent de ses serviteurs et les tuèrent, après les avoir accablés d’outrages. - Se saisirent... Les invités de cette seconde catégorie prennent à l’égard des serviteurs, et, partant, du roi leur maître, une attitude tout-à-fait hostile : ils retiennent prisonniers ces hommes dont tout le crime consiste à avoir été pour eux les messagers d’une grande faveur. Mais ils ne se bornent pas à cette première injustice ; Jésus en mentionne deux autres de la plus haute gravité. Ce sont des outrages particuliers (accablés d'outrages), tels que coups, insultes, etc., et enfin la mort, (les tuèrent). L’application de ces divers traits prophétiques est contenue tout entière au livre des Actes où nous voyons les Apôtres 1° arrêtés de vive force comme des malfaiteurs, Act. 4, 3 ; 5, 18 ; 8, 3 ; 2° affreusement maltraités, Act. 5, 40 ; 14, 5-19 ; 16, 23 ; 17, 5 ; 21, 30 ; 23, 2 ; 3° massacrés cruellement, Act. 7, 58 ; 12, 3.
Matthieu chap. 22 verset 7. - Lorsque le roi l’apprit, il fut irrité et ayant envoyé ses armées, il extermina ces meurtriers, et brûla leur ville. - Le Roi … fut irrité. Jamais colère n’avait été plus légitime, car c’est le roi lui-même qui avait été offensé dans la personne de ses ambassadeurs, et ces sortes d’affronts réclament une prompte et terrible vengeance ; Cf. 2 Reg. 10 ; dans notre histoire contemporaine, le dey d’Alger et le coup d’éventail donné au ministre du roi de France. Mais quelles proportions prend aussitôt l’injure quand on se rappelle que le roi de la parabole n’est autre que Dieu lui-même ! Aussi comment les coupables pourront-ils résister à sa fureur ? Il lance contre eux ses armées, c’est-à-dire, d’après S. Grégoire, Hom. 38 in Evang., les anges, ministres ordinaires de ses volontés ; plus probablement , les légions de Rome (S. Irénée, Contr. Hær. 4, 36) chargées, comme autrefois les phalanges assyriennes, Is. 10, 5 ; 13, 5 ; Jerem. 25, 5, etc, d’exécuter ses décrets de vengeance. - Il extermina, il les fait périr à leur tour. - Brûla leur ville. Allusion frappante à la ruine de Jérusalem. On a remarqué depuis longtemps que Jésus-Christ dit ici « leur ville », bien que la ville appartînt au roi et fût sa résidence. Mais il l’a répudiée, il a cessé de la regarder comme sienne : c’est en qualité de ville étrangère, ennemie même, qu’il la traite sans pitié. - Après avoir prophétisé plus haut, vv. 5 et 6, la brutale conduite des Juifs envers ses Apôtres, le divin Maître prédit ici avec la plus grande précision les châtiments qu’ils s’attireront par là même. Plusieurs de ses interlocuteurs furent peut-être écrasés ou brûlés vifs sous les débris fumants du temple, auprès duquel cette prophétie épouvantable était prononcée.
Matthieu chap. 22 verset 8. - Alors il dit à ses serviteurs : Les noces sont prêtes, mais ceux qui avaient été invités n’en étaient pas dignes. - Seconde partie de la parabole, vv. 8-14. « On voit encore dans ces deux paraboles que ce ne sont point les gentils qui sont appelés les premiers, mais les Juifs; et que, comme Dieu ne donne sa vigne à d’autres qu’après que les vignerons non seulement n’en ont pas reçu le maître, mais qu’ils l’ont même fait mourir cruellement, il n’appelle aussi ces derniers aux noces qu’après que les autres ont refusé d’y venir » S. Jean Chrysostôme, Hom. 69 in Matth. – Alors il dit... Les Apôtres suivirent constamment la même règle. C’est à vous, disait S. Paul à la colonie israélite d’Antioche de Pisidie, Act. 13, 46, que nous devions prêcher en premier lieu la parole de Dieu ; mais puisque vous vous en jugez indignes, voici que nous allons nous adresser aux Gentils. - Les noces sont prêtes. La fête des noces se célébrera quand même ; l’abstention des Juifs et leur incrédulité n’empêcheront pas le divin fiancé d’épouser son Église. Bien plus, le mariage aura toute la solennité qu’on s’était proposé de lui donner : les hôtes seuls seront transformés. - N'en étaient pas dignes. Les Juifs ont montré surabondamment, par leur manière d’agir envers Notre Seigneur Jésus-Christ et envers ses Apôtres, qu’ils ne méritaient point de participer au salut messianique. S’ils sont exclus, c’est par leur propre faute. Comme les premiers invités avaient des titres qui leur donnaient le droit d’assister au festin nuptial, le roi prend acte de leur indignité : ils ne pourront nullement se plaindre et rejeter la faute sur lui.
Matthieu chap. 22 verset 9. - Allez donc dans les carrefours et appelez aux noces tous ceux que vous trouverez. - Allez donc... Dieu donne des ordres pour une nouvelle invitation. Mais, tandis que la précédente avait été limitée aux descendants d’Israël, celle-ci est universelle et ne souffre pas d’exception. - Appelez tous ceux que vous trouverez, dit-il à ses serviteurs, les Apôtres. Sans figure, « allez enseignez toutes les nations », 28, 19. Tout le genre humain, sans distinction de rang, de patrie, d’âge, de sexe, de condition, est invité aux noces de l’Agneau ; mieux encore, tout le genre humain est appelé à devenir la fiancée du Christ, car, suivant la belle pensée de S. Augustin, In Epist. 1 Joan. Tract. 2, « Ce n'est pas comme dans les noces charnelles où il y a ceux qui assistent aux noces et celle qui se marie. Dans l’Église, ceux qui assistent aux noces, s'ils le font dans de bonnes dispositions, deviennent l’Épouse ». Le filet évangélique sera donc jeté dans le vaste océan du monde, ramassant des poissons de toute sorte, les bons pour les améliorer encore, les mauvais pour leur communiquer une bonne nature, sans quoi ils seront plus tard rejetés, comme le montre la suite de notre parabole. - Les interprètes ne sont pas d’accord sur le sens de l’expression carrefours, qui peut désigner soit les croisées des rues (S. Jean Chrys., Schleusner), soit les places publiques sur lesquelles elles débouchent (Kuinœl), soit enfin les banlieues de la ville où elles se terminent (Grotius). Dans les deux premiers cas, le roi enverrait ses serviteurs dans les parties les plus fréquentées de la cité ; dans le troisième, on verrait mieux son intention d’appeler les Gentils, situés en dehors du territoire théocratique ; Ezech. 48, 30 où les mots signifient les portes de la ville.
Matthieu chap. 22 verset 10. - Ses serviteurs, s’en allant par les chemins, rassemblèrent tous ceux qu’ils trouvèrent, mauvais et bons, et la salle des noces fut remplie de convives. - Ses serviteurs, s'en allant... Les serviteurs exécutent à la lettre les prescriptions de leur Maître, sans s’inquiéter des qualités morales de ceux qu’ils convient en son nom. C’est ainsi que le diacre Philippe se rendit en Samarie pour y annoncer l’Évangile, Act. 8, 5, que S. Pierre consentit à baptiser le païen Corneille, Act. 8, 42, que S. Paul évangélisa tout l’univers romain, annonçant la pénitence et le salut à tous ceux qui voudraient en profiter. Et de toutes parts, en effet, on se convertit au Christianisme ; on accourt à la salle du festin nuptial qui se trouve bientôt remplie de convives. Le refus des Juifs n’a donc pas empêché les noces ; d’autres invités ont pris leur place et voilà tout.
Matthieu chap. 22 verset 11. - Le roi entra pour voir ceux qui étaient à table, et il aperçut là un homme qui n’était pas revêtu de la robe nuptiale. - Le roi entra. Quand chacun a pris sa place à l’orientale sur les canapés rangés autour des tables (discumbentes), le roi entre dans la salle pour faire honneur à ses hôtes. - Pour voir. Il ne vient pas dîner avec eux ; mais, à la façon des grands personnages qui font une invitation considérable parmi leurs vassaux, il veut seulement les saluer, voir si on prend soin d’eux, si tout se passe convenablement. Tout à coup, il s’aperçoit qu’un des convives a violé une des règles les plus essentielles de la bienséance : il est venu au palais, il assiste au festin couvert de ses vêtements ordinaires, sans s’être paré de la robe nuptiale. - La robe nuptiale. Pour bien comprendre la faute et la punition de ce convive, nous avons à préciser soit au propre, soit au figuré, la nature de cet habit qui était indispensable dans la circonstance présente. Une robe nuptiale, c’est assurément un vêtement de fête, une parure distinguée, digne en un mot d’une cérémonie aussi solennelle que l’a toujours été la célébration d’un mariage. On regarderait comme un homme mal élevé, et même comme un insulteur effronté, quiconque viendrait assister à un repas de noces avec des vêtements malpropres et communs. Mais il existe en Orient une coutume spéciale qui rehaussait encore dans le cas présent l’énormité de l’injure. Quand une personne de distinction fait des invitations pour un repas solennel, elle ne manque pas d’envoyer à tous les futurs convives une robe ou caftan de gala (l’équivalent du « cœnatorium » des Romains, Cf. Anth. Rich, Diction. des Antiquit. rom. et grecq. s. v. Cœnatoria, Synthesis) dont ils devront se couvrir quand ils viendront prendre part au festin. « On ne saurait croire, dit Chardin, Voyage en Perse, t. 3, p. 230, la dépense que fait le roi de Perse pour ces présents-là. Le nombre des habits qu’il donne est infini. On en tient toujours ses garde-robes pleines. On les tient dans les magasins, séparés par assortiment ». (Le célèbre voyageur raconte ensuite qu’un grand-vizir fut mis à mort pour n’avoir pas voulu se soumettre à l’étiquette). Fût-on le plus pauvre des hommes, on n’avait donc aucun motif à alléguer pour se dispenser d’arriver à la fête avec un vêtement convenable, puisque l’amphitryon en avait à l’avance fait les frais. On trouvera sur cette coutume d’intéressants détails dans Rosenmüller, das alte und neue Morgenland, t. 5, p. 75 et suiv. Plusieurs exégètes ont prétendu, il est vrai, qu’elle peut bien n’être que d’introduction relativement récente, et qu’elle n’est d’ailleurs pas nécessaire pour l’interprétation de la parabole. Nous répondrons qu’on en trouve plusieurs indices très anciens dans la Bible, Gen. 45, 22 ; Jud. 14, 22 ; 4 Reg. 5, 22, et qu’elle est supposée d’une manière tacite par le récit du Sauveur, auquel elle communique une vie et une force nouvelles. Grâce à elle en effet on est plus à même de comprendre pourquoi le roi est si vivement offensé, pourquoi le coupable est dans l’incapacité absolue de se disculper, pourquoi il est si gravement puni. - Au figuré, que représente cette robe nuptiale ? Les Saints Pères seront ici nos meilleurs guides, et nous fourniront les renseignements les plus sûrs. Plusieurs d’entre eux l’ont regardée comme un emblème de la foi : « Le vêtement nuptial est la vraie foi, qui origine de Jésus-Christ et de sa justice », Auct. Oper. Imp. Cf. S. Basile in Is. 9. Quelques-uns pensent qu’elle symbolise tout ensemble la foi et l’amour : « La robe nuptiale, c'est la foi et l'amour », S. Ambr. Expos. in Luc. 7 ; « Ayez la foi et l'amour : c'est cela la robe nuptiale », S. August. Sermo 90. Ils affirment néanmoins pour la plupart, « magno consensu » dit Grotius, et les exégètes catholiques affirment à leur suite que la robe nuptiale figure la sainte charité avec la sainteté produite par elle dans une âme. Telle est bien la véritable interprétation ; car eussions-nous la foi, si nous manquons d’amour, si nous ne sommes ornés de bonnes œuvres, il nous sera impossible d’être admis dans le royaume glorieux que représente ici la salle du festin. « Le vêtement nuptial c'est la grâce de l'Esprit et la blancheur du vêtement céleste que nous avons reçu après profession de foi parfaite, et qu'il nous faut conserver sans tache et sans souillure jusqu'au jour de la grande réunion dans le royaume des cieux », S. Hilaire, in h. l. Déjà Isaïe parlait dans le même sens des vêtements de salut, 61, 10, dont était recouvert le Messie.
Matthieu chap. 22 verset 12. - Il lui dit : Mon ami, comment es-tu entré ici sans avoir la robe nuptiale ? Et cet homme demeura muet. - Mon ami, Cf. 20, 13 et le commentaire. - Comment es-tu entré ici : C’est un étonnement mêlé de colère. Comment avez-vous osé vous permettre une pareille démarche dans ces conditions ? « N’y a-t-il donc qu’à entrer dans le festin dès qu’on y est appelé, et la vocation fait-elle tout ? Gardez-vous bien de le croire », Bossuet, l. c. 33è jour. L’adverbe ici est emphatique : ici, en un lieu si honorable. - Sans avoir la robe..., et me faisant ainsi la plus grossière injure. « Celui qui ne porte pas le vêtement de noces montre son mépris », S. Irénée, c. Haer. 4, 36. Cicéron reprochait à Vatinius comme faute impardonnable le fait d’être venu en costume de deuil à un repas solennel donné par Quintus Arrius. C’était là, dit le grand orateur, un outrage public pour l’hôte et pour les autres convives, In Vatin. 12, 13. - Cet homme demeura muet ; littéralement, il fut bâillonné. Quelle excuse en effet eût-il pu alléguer pour se défendre ? Il confesse donc sa culpabilité par son silence même.
Matthieu chap. 22 verset 13. - Alors le roi dit aux serviteurs : Liez-lui les mains et les pieds, et jetez-le dans les ténèbres extérieures ; là il y aura des pleurs et des grincements de dents. - Le roi dit aux serviteurs. Ces ministres diffèrent des serviteurs mentionnés plus haut à différentes reprises, (vv. 3, 4, 6, 8), car ils ne portent pas les mêmes noms. Ces derniers étaient sans doute les exécuteurs des hautes œuvres, ainsi qu’il ressort du contexte. - La sentence n’est précédée d’aucun jugement ; mais la faute n’était-elle pas évidente ? Elle est donc immédiatement châtiée. - Liez-lui les mains... On commence par lier à ce malheureux les pieds et les mains, signe de l’impuissance où seront les pécheurs d’échapper aux châtiments affreux que la divine justice tient pour eux en réserve. Il pourrait se défendre ; quelques liens le rendent immobile, impuissant. - Dans les ténèbres extérieures. On l’enlève ensuite et on le jette hors de la salle brillamment illuminée dans laquelle il a pénétré comme un intrus. Nous avons indiqué plus haut, Cf. 8, 12, à propos d’une expression identique, l’idée que représentent ces ténèbres extérieures. Elles sont l’image de l’éternelle damnation. « Les ténèbres seront extérieures, parce que les pécheurs seront alors totalement en dehors de Dieu… entièrement séparés de la lumière de Dieu », Pierre Lombard, 4 dist. 50. Cet homme « a voulu entrer dans l’intérieur de la maison avec des dispositions funestes, chassez-le : plus il a voulu entrer au-dedans, plus il faut le pousser au-dehors. Mais qu’y trouvera-t-il, le malheureux ? Loin de la maison de Dieu où la lumière réside, où la vérité se manifeste, où Jésus-Christ luit éternellement, où les saints sont comme des astres, qu’y trouvera-t-il ? sinon les ténèbres d’un éternel cachot », Bossuet, l. c. - Il y aura des pleurs... ; Cf. 8, 12 ; 13, 42 ; figure des tourments les plus affreux qu’il faudra endurer à tout jamais.
Matthieu chap. 22 verset 14. - Car il y a beaucoup d’appelés, mais peu d’élus. - Beaucoup d'appelés... par cette formule, Jésus conclut la parabole du festin des noces et indique la morale que ses auditeurs en doivent tirer pour eux-mêmes. Nous la connaissons, du reste, pour l’avoir récemment étudiée à la fin d’une autre parabole ; Cf. 20, 16. Beaucoup d’appelés : tous les Juifs, en effet, vv. 3-4, puis après eux tous les Gentils, vv. 9-10, avaient reçu le divin appel. Mais peu d’élus : et pourtant, dirons-nous avec S. Augustin, ne semble-t-il pas qu’il n’y ait eu qu’un seul damné parmi tant de convives ? « Quel était cet homme? Quelle place tenait-il, quel nombre représentait-il au milieu de cette foule de convives ? » Voici la réponse : « Le Seigneur a voulu nous faire comprendre que cet homme représentait à lui seul un corps composé d’un grand nombre de membres ; après nous avoir dit que le roi donna ordre de jeter cet homme hors de la salle, et de le précipiter dans les tourments qu’il avait mérités, il a, en effet, immédiatement ajouté : Car il y a beaucoup d’appelés, et peu d’élus. Comment? ... L’homme réprouvé a été chassé, les élus sont restés : il y a peu d’élus, parce que ce malheureux réprouvé en représente, dans sa personne, une multitude d’autres », Enarrat in Ps 61, 6. L’adjectif « peu » retombe du reste sur toute la parabole et fait allusion par conséquent à l’exclusion de l’immense majorité des Juifs. - Ainsi donc, les Juifs rejetés parce qu’ils sont incrédules ; les païens appelés à leur place, mais rejetés, eux aussi, du salut messianique, s’ils se montrent indignes des grâces de Dieu : tel est l’abrégé de cette belle instruction du Sauveur. - Nous trouvons, dans le Talmud, Schabbath f. 153, 1, une parabole qui a plus d’un point de contact avec celle que nous venons d’expliquer, bien qu’elle soit loin de l’égaler en richesse et en profondeur. Un certain Rabbi Eliézer fait à ses disciples cette singulière recommandation : Revenez à résipiscence un jour avant votre mort. Mais, observent-ils justement, l’homme peut-il connaître le jour où il doit mourir ? Eh bien ! répond Eliézer, puisqu’il en est ainsi, il faut donc faire pénitence aujourd’hui même, afin que vos vêtements soient blancs tous les jours, comme l’a dit Salomon, Eccl. 9, 8, c’est-à-dire afin que votre âme soit toujours innocente et pure. Là-dessus, un autre Rabbin, Jochanan ben-Zachaï, prend la parole et dit : Cette chose est semblable à un homme qui avait invité ses serviteurs à un festin, mais sans leur indiquer le temps précis du repas. Les plus sages d’entre eux se parèrent et s’établirent auprès de la porte du roi, disant : manquerait-il quelque chose au palais du roi ? Tout n’est-il point préparé ? Les autres en vrais insensés qu’ils étaient, se livrèrent comme d’ordinaire à leurs occupations en disant : Quel est le repas qui ne demande un certain temps et du travail pour être préparé ? Nous avons donc plus de temps qu’il n’en faut pour nous orner. Mais voici que le roi ayant appelé tout à coup ses convives, les plus sages serviteurs entrèrent en sa présence en vêtements de gala, tandis que les serviteurs insensés se présentèrent couverts d’habits malpropres. Le roi alla plein de joie au devant des sages serviteurs ; mais, enflammé de colère contre les serviteurs insensés, il s’écria : Que ceux qui se sont ornés pour le festin prennent place et qu’ils mangent et qu’ils boivent ! Que les autres au contraire se tiennent debout en face des premiers et qu’ils se contentent de regarder ! Cf. Meuschen, Novum Testam. ex Talmude et antiquit. Hebr. illustratum, p. 106.