Réquisitoire de Jésus contre les Scribes et les Pharisiens. - Il faut respecter les Docteurs de la Loi en tant qu'ils représentent l'autorité légitime ; mais il ne faut pas imiter leur conduite privée, vv. 1-3. - Quelques-uns de leurs exemples, que les chrétiens doivent éviter, vv. 4-12. - Le Sauveur prononce contre les Scribes et les Pharisiens huit malédictions terribles dans lesquelles il décrit leurs principaux vices, vv. 13-32. - Il annonce les châtiments prochains qui les attendent, vv. 33-36. - Tendre appel à Jérusalem, v. 37. - Adieux de Jésus au temple et à la théocratie, vv. 38-39.
Tandis que S. Marc et S. Luc se contentent de notifier brièvement ce discours, notre évangéliste l’a conservé dans son intégrité primitive. C’est un réquisitoire en règle, un acte d’accusation vraiment terrible, mais suffisamment justifié par les principes pervers des Pharisiens, leur conduite hypocrite et l’influence dangereuse qu’ils exerçaient sur le peuple. Il faut que ce pauvre peuple soit prémuni contre leurs artifices, il faut que les mobiles secrets de ces hommes iniques et superbes soient dévoilés. Il est beau de voir le divin Maître consacrer à cet acte tout à la fois protecteur et vengeur les derniers instants de son ministère public. Ce discours achevé, sa voix ne retentira plus devant la foule pour l’instruire, et les disciples seuls l’entendront désormais. - Ici encore, on a prétendu (Olshausen en particulier, dont c’est la constante pratique) que S. Matthieu a réuni par une compilation assez habile plusieurs paroles de Notre Seigneur, prononcées en différentes circonstances ; mais l’unité parfaite du fond et de la forme proteste contre une pareille assertion. Que deviendrait du reste la vérité évangélique, si les historiens de Jésus prenaient habituellement de pareilles libertés à l’égard de ses paroles et des actions ? - Ce réquisitoire peut être divisé en trois parties. Dans la première, v. 1-12, l’orateur décrit sommairement le caractère moral des Pharisiens et des Docteurs de la Loi, puis il met ses disciples en garde contre leur manière d’agir. Dans la seconde, v. 13-32, il dénonce solennellement leur hypocrisie. Dans la troisième, v. 34-39, il prédit leur châtiment prochain et pleure sur Jérusalem qui partagera leur destinée.
1Alors Jésus parla aux foules et à ses disciples, 2en disant : Les scribes et les pharisiens sont assis sur la chaire de Moïse. 3Observez donc et faites tout ce qu’ils vous disent ; mais n’agissez pas selon leurs œuvres, car ils disent, et ils ne font pas. 4Ils lient des fardeaux pesants et insupportables et ils les mettent sur les épaules des hommes ; mais ils ne veulent pas les remuer du doigt. 5Ils font toutes leurs actions pour être vus des hommes ; c’est pourquoi ils portent de larges phylactères et de longues franges. 6Ils aiment les premières places dans les festins et les premiers sièges dans les synagogues, 7et à être salués dans les places publiques, et à être appelés Rabbi par les hommes. 8Mais vous, ne vous faites pas appeler Rabbi, car vous n’avez qu’un seul Maître, et vous êtes tous frères. 9Et ne donnez à personne sur la terre le nom de père, car vous n’avez qu’un seul Père, qui est dans les cieux. 10Et qu’on ne vous appelle pas maîtres, car vous n’avez qu’un seul Maître, le Christ. 11Celui qui est le plus grand parmi vous, sera votre serviteur. 12Quiconque s’élèvera, sera humilié, et quiconque s’humiliera, sera élevé.
Matthieu chap. 23 verset 1. - Alors Jésus parla aux foules et à ses disciples. - Courte introduction au discours de Jésus. La particule alors détermine l’époque où fut prononcé le réquisitoire : ce fut aussitôt après les incidents décrits dans le chapitre qui précède, par conséquent sous les galeries du Temple, Cf. 24, 1. Les mots suivants, aux foules et aux disciples, indiquent la partie spéciale de l’assistance à laquelle s’adressait alors Notre Seigneur. Comme dans une occasion analogue, Cf. 15, 10, après avoir répondu victorieusement aux questions insidieuses de ses ennemis, il se tourne vers le peuple et vers ses disciples, pour dénoncer l’esprit pharisaïque et pour en arrêter ainsi les effets pernicieux.
Matthieu chap. 23 verset 2. En disant : Les scribes et les pharisiens sont assis sur la chaire de Moïse. - Jésus commence par reconnaître et par établir de la manière la plus forte l’autorité de ces hommes dont il va ensuite attaquer les abus. Il tient à montrer pour le présent et pour l’avenir qu’il ne faut pas mépriser le divin ministère, à cause de l’indignité de ceux qui l’exercent. Obéissance et respect à l’autorité légitime, quelle que soit la valeur morale des hommes qui en ont été revêtus : voilà un grand principe chrétien que l’on oublie trop facilement. - Sur la chaire de Moïse. Le grec a « Moysis » au génitif, ce qui est plus régulier. - Sont assis, au prétérit dans le texte latin, pour désigner un acte ancien et qui persévère. L’image contenue dans ces mots est facile à comprendre ; nous l’employons nous-mêmes tous les jours quand nous disons par exemple du vénéré Léon 13 qu’il est assis sur la chaire de Pierre. C’est une métaphore tirée de la coutume qu’ont les docteurs d’enseigner du haut d’une chaire. Moïse étant le Législateur, le Docteur par excellence des Hébreux, tous ses successeurs autorisés étaient censés l’avoir remplacé à tour de rôle dans la chaire qui symbolisait sa mission divine. Du reste, l’expression, être assis sur son siège, était devenue, dans le langage rabbinique, un terme technique pour signifier « succéder à quelqu’un ». Or, à l’époque du Sauveur, les successeurs de Moïse étaient les Scribes et les Pharisiens, chargés de commenter, d’interpréter la Loi. - Les Scribes et les Pharisiens. Il arrive souvent à Jésus de réunir ces deux noms, qui méritaient en effet, à plus d’un titre, d’être associés. Nous avons vu, Cf. 3, 7 et la note correspondante, que les Docteurs de la Loi appartenaient pour la plupart au parti pharisaïque, dont ils étaient les chefs et les régulateurs. « Pharisiens » exprime donc le genre, « Scribes » une espèce particulière de ce genre.
Matthieu chap. 23 verset 3. - Observez donc et faites tout ce qu’ils vous disent ; mais n’agissez pas selon leurs œuvres, car ils disent, et ils ne font pas. - Dans la première partie de ce verset, Jésus tire la conclusion du fait qu’il vient de signaler, comme on le voit par la particule donc. - Tout ce qu'ils vous disent... Il est bien évident que Notre Seigneur ne parle pas ici d’une manière absolue, malgré la généralité des expressions qu’il emploie ; autrement il se contredirait, puisqu’il a dit ailleurs à ses disciples, Cf. 16, 11, 12, de prendre garde au levain, c’est-à-dire à la doctrine des Pharisiens ; puisque, dans ce discours même, v. 16 et suiv., il attaquera plusieurs de leurs décisions. Il faut donc rattacher son langage actuel aux paroles du verset précédent, et alors on obtient, selon la juste distinction de Grotius, ce sens très acceptable : « Par le droit qu’ils ont d’enseigner, et en tant qu’interprètes de la loi, ils vous ont prescrit ce que vous devez faire ». Jésus envisage donc en ce moment les Scribes comme les dépositaires de l’autorité de Moïse, comme les Docteurs légitimes du peuple, et il suppose, à ce titre, qu’ils s’acquittent régulièrement de leur mandat, qu’il n’y a dans leurs interprétations de la parole divine rien de contraire au dogme ni à la morale. Ce principe établi, il les traitera comme de simples particuliers et il flagellera leurs vices et leur corruption. - Observez et faites. Répétition de l’idée pour inculquer l’obéissance. Plusieurs manuscrits grecs, quelques versions anciennes et plusieurs Pères renversent l’ordre des deux verbes. - Selon leurs œuvres. Après avoir posé l’important principe que nous venons de lire, Jésus traite désormais les Scribes et les Pharisiens comme des hommes ordinaires, et il attaque sans ménagement leurs vices personnels, leurs erreurs privées. Respectez leur office, mais détestez leurs œuvres. « Prenez garde, dit poétiquement S. Augustin, Serm. 46 in Ezech., qu’en cueillant la bonne doctrine comme une fleur parmi les épines, vous ne vous laissiez déchirer la main par le mauvais exemple. » - Le Sauveur expose ensuite deux des principaux motifs pour lesquels on doit se bien garder d’imiter les Pharisiens. Le premier est résumé dans les mots ils disent et ils ne font pas et développé au v. 4. « Ils prescrivent, mais ils ne pratiquent pas » : Jésus, au contraire, le modèle des Docteurs, agit en conformité avec son enseignement. S. Paul, dans l’Épître aux Romains, 2, 21-23, donne un commentaire énergique du reproche adressé par Notre Seigneur aux Pharisiens : « Toi qui instruis les autres, tu ne t’instruis pas toi-même ! Toi qui proclames qu’il ne faut pas voler, tu voles ! Toi qui dis de ne pas commettre l’adultère, tu le commets ! Toi qui as horreur des idoles, tu pilles leurs temples ! Toi qui mets ta fierté dans la Loi, tu déshonores Dieu en transgressant la Loi ». Saul, qui avait étudié aux pieds des Scribes, Saul Pharisien zélé, connaissait à fond les mœurs de ses anciens maîtres.
Matthieu chap. 23 verset 4. - Ils lient des fardeaux pesants et insupportables et ils les mettent sur les épaules des hommes ; mais ils ne veulent pas les remuer du doigt. - Ils lient des fardeaux. Belle métaphore. On a coutume de lier ensemble plusieurs petits paquets embarrassants, afin de pouvoir les porter avec moins de gêne : les Docteurs juifs font de même. Toutefois, comme il s’agit des épaules d’autrui et non des leurs, les petits fardeaux qu’ils accumulent deviennent si nombreux, si pesants qu’on en est bientôt écrasé. Les épithètes pesants et insupportables conviennent parfaitement à ces prescriptions minutieuses, rigoureuses, innombrables, que les Pharisiens prétendaient imposer au peuple en les décorant du nom de traditions. Nous en avons indiqué plusieurs, notamment celles qui concernent le sabbat et les ablutions : on en trouvera d’autres plus intolérables encore dans l’ouvrage bien connu du pasteur anglais M’Caul « Nethivoth olam ». Voir en particulier le chap. 53 : Combien les lois rabbiniques sont onéreuses pour les pauvres. - Les remuer du doigt... Il y a là une antithèse frappante et pittoresque, qui faisait dire à Bengel, Gnomon in h.l. : « L’écriture a quelque chose d’incomparable dans la description qu’elle fait des traits particuliers des âmes ». Quelle odieuse inconséquence dans ces directeurs sans pitié ! Ils ne touchent pas même du doigt les fardeaux énormes qu’ils ordonnent aux autres de porter.
Matthieu chap. 23 verset 5. Ils font toutes leurs actions pour être vus des hommes ; c’est pourquoi ils portent de larges phylactères et de longues franges. - Voici cependant un point à propos duquel les Scribes et les Pharisiens manifestent un vrai zèle, sans craindre un grand déploiement d’activité : c’est lorsqu’il est question d’acquérir l’estime des hommes par tous les moyens. - Toutes leurs actions... Jésus condense dans cette phrase le second motif qui devait exciter ses auditeurs à fuir les exemples pharisaïques. - Pour être vus, et par suite pour être loués, pour être estimés. Tout est donc extérieur dans la conduite de ces hommes, tout tend à l’effet, Cf. v. 20 : ils ne travaillent point pour Dieu, mais pour eux-mêmes. - Notre Seigneur signale dans la seconde moitié du v. 5 et dans les deux suivants divers traits de la vie soit religieuse, soit profane des Pharisiens, qui justifient ce reproche accablant. Le Discours sur la Montagne nous en avait déjà révélé plusieurs. Cf. 6, 2, 5. 16. - Premier trait : Ils portent de larges phylactères. Les phylactères, voir dans l’Ancien Testament, Ex. 13, 16 ; Deut. 6, 8 ; 11, 18 , étaient de petites bandes de parchemin sur lesquelles étaient écrits les quatre passages suivants du Pentateuque : Ex. 12, 2-10 ; 11-17 ; Deut. 6, 4-9 ; 11, 13-22. Pliées délicatement, ces bandes étaient placées dans une capsule en basane, laquelle était elle-même fixée sur une lanière de cuir dont les deux extrémités servaient à attacher tout l’appareil soit au front, soit au bras gauche. Il y avait ainsi deux sortes de Tephillines, les Tephillines de la tête et les Tephillines de la main. L’obligation de les porter pendant la prière et pendant plusieurs autres actes religieux est déduite par les Juifs de ces paroles de Moïse au livre du Deutéronome, 6, 6-8 : « Ces paroles que je te donne aujourd’hui resteront dans ton cœur... tu les attacheras à ton poignet comme un signe, elles seront un bandeau sur ton front ». Leur usage semble d’ailleurs remonter à une assez haute antiquité, et il est probable qu’il était général au temps de Notre Seigneur Jésus-Christ. Le nom donné aux Tephillines par les Juifs Hellenistes, signifie « préservatif » : peut-être l’avait-on choisi pour exprimer que cet ornement sacré était un symbole visible rappelant à l’Israélite qu’il doit observer fidèlement les divins préceptes (S. Just. Mart., Dial. cum Tryph.) ; peut-être aussi doit-il conserver sa signification habituelle d’amulette, à cause des idées superstitieuses que les Juifs d’autrefois (Cf. Targ. ad Cant. 8, 3 ; Winer, Realwœrterbuch, s. v. Amulete, Phylacterien) et d’aujourd’hui (Cf. Coypel, le Judaïsme, p. 65) ont attaché à son emploi. Les dimensions de chacune des parties dont se composaient les Tephillines avait été déterminées mathématiquement, comme toutes choses l’étaient dans le Judaïsme : mais les Pharisiens se plaisaient à élargir démesurément soit l’étui de basane, qui contenait les membranes de parchemin, soit les courroies qui servaient à maintenir les phylactères au bras et au front : ils affectaient ainsi une plus grande piété et un plus grand attachement aux moindres observances religieuses. C’est à cela que le Sauveur fait allusion dans sa mordante critique. - Sur les Telliphines on peut consulter Lightfoot, Hor. hebr. in h. l. ; le dictionnaire biblique de D. Calmet au mot Phylactères ; le Dictionn. Encyclopédique de Wetzer et Welte, trad. par Goschler. s. v. Thephillin ; Buxtorf, Synag. jud. c. 9 ; id. Lexic. talm. p. 1743 ; Léon de Modène, Cérémonies des Juifs, 1, 11, 4, etc. Les Perses avaient aussi un appareil de prière analogue à celui des Juifs ; de même les Indiens, qui se munissent des « saints cordons » des Brahmanes. S. Jérôme et S. Jean Chrysostôme mentionnent, mais pour la condamner, la coutume qu’avaient de leurs temps certaines « femmelettes » chrétiennes, de se suspendre au cou des éditions-miniatures des Évangiles (« parvula evangelia »), pour faire parade de leur dévotion et de leur foi. - Et de longues franges. Autre allusion à une pratique religieuse des Juifs. Nous avons eu l’occasion de parler plus haut, Cf. 9, 20, des franges de laine bleue (en hébreu, tzizith) que les Hébreux, en vertu d’une prescription divine, Cf. Num. 15, 38, portaient aux coins de leur manteau, pour se rendre sans cesse présent par ce signe extérieur le souvenir des commandements de Jéhova. De nos jours encore, les Israélites sont fidèles à porter les tzizith, comme les phylactères, à partir de l’âge de treize ans : ils les ont toutefois modifiés et relégués au-dessous des vêtements. Ce ne sont plus que deux petits sacs de toile qui tombent l’un sur la poitrine, l’autre sur le dos à la façon d’un scapulaire, et qui renferment de petites franges bariolées de bleu. On récite en les revêtant la prière suivante : Sois loué, Éternel notre Dieu, roi de l’Univers, qui nous as sanctifiés par tes commandements et qui nous as donné le précepte des tzizith ; Cf. Coypel, ouvrage cité, p. 66. - Les Pharisiens dilataient leurs franges de même que leurs Tephillines et pour un motif semblable. S. Jérôme ajoute dans son commentaire qu’ils inséraient en outre des épines très aiguës qui leur déchiraient les pieds à chaque pas : ils se donnaient ainsi un plus grand air de sainteté.
Matthieu chap. 23 verset 6. - Ils aiment les premières places dans les festins et les premiers sièges dans les synagogues. - Second trait : il faut à ces saints personnages les premières places en tout lieu. A chacun son rang : telle était, dans les placements de divers genre, la règle des Orientaux qui sont encore plus pointilleux que nous sous ce rapport. Les Scribes et les Pharisiens, se croyant supérieurs à tous les autres hommes, agissaient en conséquence de manière à obtenir partout le premier rang. - Les premières places dans les festins. Assistaient-ils à un repas, il leur fallait, d’après le texte grec, les places d’honneur sur la couche ou le divan : c’était, chez les Hébreux, Cf. Luc. 14, 8 et ss. ; Jos. Ant. 15, 2, 4, l’extrémité supérieure du « lectus tricliniaris ». Jésus fut un jour témoin des misérables petites manœuvres auxquelles les Pharisiens se livraient pour conquérir les places les plus distinguées, Cf. Luc. l. c., et il en fit le sujet d’une belle parabole. - Les premiers sièges dans les synagogues. Assistaient-ils à quelque assemblée religieuse dans les synagogues, ils recherchaient les premiers sièges, situés à l’entrée de ce que nous appellerions le sanctuaire, en avant du meuble sacré qui contient les rouleaux bibliques. Ceux qui occupaient ces places avaient toute l’assistance en face d’eux : rien de mieux pour les Pharisiens qui ne demandaient qu’à être vus.
Matthieu chap. 23 verset 7. - Et à être salués dans les places publiques, et à être appelés Rabbi par les hommes. - Troisième trait : amour des Scribes pour les salutations respectueuses et pour les titres. - Salués dans les places publiques : ils voulaient que tous les passants s’inclinassent devant eux ; c’est pourquoi ils avaient édicté une loi spéciale, obligeant leurs inférieurs à leur donner cette marque de respect dans les rues et sur les places publiques. Cf. Kidduschin, f. 33 ; Chullin, f. 54. - Être appelés Rabbi. « Rabbi », était le titre de respect donné par les Juifs à leurs Docteurs. Nous avons vu les Pharisiens eux-mêmes, Cf. 22, 16, 36, l’adresser à Notre Seigneur Jésus-Christ tout aussi bien que les Apôtres. Le quatrième évangéliste, 1, 39, le traduit en connaissance du sujet par le mot grec « Magister » des Latins, et tel est aussi son équivalent accoutumé dans le récit des synoptiques. De même que « magister » est formé de « magis, magnus », de même Rabbi dérive de l’adjectif rab, qui signifie grand. Suivant quelques hébraïsants, ce serait le pronom suffixe de la première personne, de sorte que Rabbi équivaudrait à : Mon Maître. Rabban ou Rabboni, Cf. Joan. 20, 16, était encore un titre plus relevé, selon la règle suivante qu'on trouve dans Aruch : « L'ordre respecté par tous est le suivant : Rabbi est plus grand que Rab, et Rabban es plus grand que Rabbi ». Rabbi était cependant le plus usité. Il s’est conservé dans le mot Rabbin, de même que Rab subsiste encore dans l’appellation de Rebb, que les Juifs de plusieurs contrées assignent à ceux de leurs coreligionnaires qui font preuve d’une certaine connaissance du Talmud. Cf. L. Kompert, Nouvelles juives, trad. par Stauben, Paris 1873, p. 2. Dans le « textus receptus » Rabbi, est répété deux fois de suite, et il est possible que Notre Seigneur ait fait à dessein cette réduplication, pour mieux dépeindre la sotte vanité des Docteurs : Ils aimaient à s’entendre dire, Rabbi, Rabbi ! Plusieurs passages talmudiques, cités par Lightfoot, redoublent aussi le titre de la même manière : « R. Akibah dit à R. Eleazaro : Rabbi, Rabbi », Hieros, Moed Katon, f. 81, 1. « Alors qu'un certain docteur approchait de sa ville, ses amis allèrent à sa rencontre, disant : Salut, Rabbi, Rabbi, Docteur, Docteur ! ». Un disciple, enseignaient les Scribes, qui omet de saluer son Maître en lui disant Rabbi, provoque la majesté divine à s’éloigner d’Israël. Babyl. Berach. f. 27, 2.
Matthieu chap. 23 verset 8. - Mais vous, ne vous faites pas appeler Rabbi, car vous n’avez qu’un seul Maître, et vous êtes tous frères. - Depuis cet endroit jusqu’au v. 12 inclusivement, le Sauveur tire pour ses disciples la morale des reproches qu’il vient d’adresser aux Pharisiens. Bien loin d’imiter l’orgueil des Docteurs juifs, ils doivent au contraire aimer et pratiquer dans toute son étendue l’humilité chrétienne. - Mais vous est emphatique : vous, mes disciples, par opposition aux Scribes et aux Pharisiens. - Ne vous faites pas appeler Rabbi. Les livres juifs racontent que le titre de Rabbi n’est pas antérieur à l’époque d’Hérode-le-Grand, et qu’auparavant les hommes les plus illustres d’Israël étaient tout simplement appelés par leur nom, ce qui, ajoutent-ils, était encore plus honorable. « Au cours des siècles précédents, ceux qui étaient les plus dignes n'avaient pas besoin d'avoir un titre, Rabbi, Rabban, ou Rab ; car Hillel était originaire de Babylone, et à son nom n'a pas été ajouté le titre de Rabbin ; et pourtant il était bien de ceux qui étaient nobles parmi les prophètes », Aruch, l. c. Et ces livres avaient raison ; mais on ne les écoutait guère. Jésus tient le même langage à ses disciples : il ne veut pas que les chrétiens courent après les honneurs et les distinctions, qu’ils recherchent avidement les titres, comme le faisaient les Pharisiens. Mais il est bien évident d’autre part qu’il ne proscrit pas les titres d’une manière absolue dans son Église. Le respect mutuel et l’existence d’une hiérarchie exigent l’emploi de certaines expressions honorifiques : vouloir les supprimer à la façon des démagogues et des Puritains, en s’appuyant sur les vv. 8-10 ce serait forcer le sens des paroles de Jésus et tomber dans un autre genre de Pharisaïsme. - Notre Seigneur indique ensuite le motif de sa recommandation : vous n'avez qu'un seul maître... Pour les chrétiens, il n’y a qu’un seul chef proprement dit, qui est le Christ, ainsi que l’ajoute le « textus receptus » à la suite de plusieurs manuscrits. Lui seul mérite donc véritablement le nom de Rabbi. - Et vous êtes tous frères. Si les disciples de Jésus sont frères, ils sont égaux par conséquent ; pourquoi donc ambitionneraient-ils des titres qui sembleraient protester contre cette égalité fraternelle ? Il y a pourtant bien loin entre cette fraternité chrétienne et la fraternité révolutionnaire qui prétend niveler toutes les situations sociales.
Matthieu chap. 23 verset 9. - Et ne donnez à personne sur la terre le nom de père, car vous n’avez qu’un seul Père, qui est dans les cieux. - Jésus montre qu’on ne doit ni rechercher les titres honorifiques, ni les employer avec affectation à l’égard des autres. - Ab, « pater » en chaldéen Abba, d’où dérivent les noms de « abbas », abbé, était un titre aimé des Rabbins. Le Talmud de Babylone raconte que le roi Josaphat, apercevant un Docteur, descendit de son trône et l’embrassa respectueusement en disant : Rabbi, Rabbi, ô père, ô maître, ô maître ! Maccoth, f. 24, 1. Le nom de père est donc pris ici au figuré et non dans le sens strict : il ne désigne pas les pères selon la nature, mais les pères spirituels qui engendrent ou l’intelligence en l’instruisant, ou le cœur en le formant et en le sanctifiant. - Sur la terre, par opposition au ciel, où habite notre vrai Père à qui nous disons chaque jour : Notre Père qui êtes aux cieux. Si donc « on vous appelle père parce que vous en faites la fonction, elle est déléguée, elle est empruntée. Revenez au fond : vous vous trouverez frère et disciple », Bossuet, Méd. sur l’Évangile, Dern. Semaine, 57è jour.
Matthieu chap. 23 verset 10. - Et qu’on ne vous appelle pas maîtres, car vous n’avez qu’un seul Maître, le Christ. - Ici « maître » est probablement employé dans le sens de l’hébreu, prince, seigneur : autrement, nous aurions une répétition pure et simple du verset 8. Il est visible que Jésus veut établir une gradation dans la pensée.
Matthieu chap. 23 verset 11. - Celui qui est le plus grand parmi vous, sera votre serviteur. - Le Sauveur avait exprimé peu de jours auparavant, en face des seuls Apôtres, Cf. 20, 26, cette grande loi de la supériorité chez les chrétiens : il la répète en ce moment pour la faire contraster avec l’orgueil des Pharisiens et des Docteurs juifs. « Comme il n’y a rien qui soit comparable à la vertu de l’humilité, Jésus-Christ a soin d’en parler souvent à ses disciples... Il exhorte ses disciples à acquérir ce qu’ils souhaitent, par une voie qui semble toute contraire... Parce qu’il faut nécessairement que celui qui veut être le premier, devienne le dernier de tous », S. Jean Chrys. Hom. 72.
Matthieu chap. 23 verset 12. - Quiconque s’élèvera, sera humilié, et quiconque s’humiliera, sera élevé. - Le divin Maître termine la première partie de son réquisitoire par cette phrase proverbiale qui semble lui avoir été familière. Cf. Luc. 14, 11 ; 18, 14. On prête au célèbre Hillel une sentence analogue : « Mon humilité m'élève, et mon élévation m'humilie », ap. Olshausen in h. l. - Ces deux maximes ne font du reste que donner un nouveau tour à une vérité pratique enseignée déjà par le Sage, Prov. 29, 23 : L’humiliation suit l’orgueilleux et la gloire accompagne l’humble d’esprit. Cf. Job. 22, 29 ; Ezech. 17, 24 ; Jac. 4, 6 ; Petr. 5, 5.