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b. Seconde partie du Discours, vv. 13-33.

130Or, malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous fermez le royaume des cieux devant les hommes ; car vous n’y entrez pas vous-mêmes, et vous ne laissez pas entrer ceux qui désirent entrer. 14Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous dévorez les maisons des veuves, en faisant de longues prières ; c’est pourquoi vous recevrez un jugement plus rigoureux. 15Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous parcourez la mer et la terre pour faire un prosélyte, et, après qu’il l’est devenu, vous faites de lui un fils de la géhenne deux fois pire que vous. 16Malheur à vous, guides aveugles, qui dites : Si quelqu’un jure par le temple, ce n’est rien ; mais si quelqu’un jure par l’or du temple, il est engagé. 17Insensés et aveugles. Car lequel est le plus grand ? L’or, ou le temple qui sanctifie l’or ? 18Et si quelqu’un jure par l’autel, ce n’est rien ; mais si quelqu’un jure par le don qui est sur l’autel, il est tenu. 19Aveugles. Car lequel est le plus grand ? Le don, ou l’autel qui sanctifie le don ? 20Celui donc qui jure par l’autel, jure par l’autel et par tout ce qui est dessus. 21Et quiconque jure par le temple, jure par le temple et par celui qui y habite. 22Et celui qui jure par le ciel, jure par le trône de Dieu, et par celui qui y est assis.

23Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui payez la dîme de la menthe, de l’aneth et du cumin, et qui avez abandonné ce qu’il y a de plus important dans la loi : la justice, la miséricorde et la foi. Il fallait faire ceci, et ne pas omettre cela. 24Guides aveugles, qui filtrez le moucheron, et qui avalez le chameau. 25Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous nettoyez le dehors de la coupe et du plat, et qu’au dedans, vous êtes pleins de rapines et d’impureté. 26Pharisien aveugle, nettoie d’abord le dedans de la coupe et du plat, afin que le dehors devienne pur aussi.

27Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous êtes semblables à des sépulcres blanchis, qui, au dehors, paraissent beaux aux hommes, mais qui, au dedans, sont pleins d’ossements de morts et de toute sorte de pourriture. 28Vous de même, au dehors, vous paraissez justes aux hommes ; mais, au dedans, vous êtes pleins d’hypocrisie et d’iniquité.

29Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui bâtissez des tombeaux aux prophètes, et qui ornez les monuments des justes. 30et qui dites : Si nous avions vécu du temps de nos pères, nous ne nous serions pas joints à eux pour répandre le sang des prophètes. 31Par là, vous témoignez contre vous-mêmes que vous êtes les fils de ceux qui ont tué les prophètes. 32Vous comblez donc la mesure de vos pères.

33Serpents, race de vipères, comment échapperez-vous au jugement de la géhenne ?

   

Cette partie consiste en huit apostrophes véhémentes auxquelles l’interjection « Malheur », qui les précède régulièrement, donne la forme de malédictions. « Le Christ fait preuve d’une âpreté étonnante envers les Scribes et les Pharisiens jusqu’à la fin du chapitre, les accusant surtout d’hypocrisie. Non dans un mouvement de colère impuissante, mais après mûre réflexion et délibération », Maldonat, Comm. in h.l. Jésus est cependant venu pour bénir : mais comment pourrait-il s’empêcher de maudire ces hommes qui anéantissent auprès de son peuple son œuvre de salut ?

 

Première malédiction, v. 13.

 

Matthieu chap. 23 verset 13. - Or, malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous fermez le royaume des cieux devant les hommes ; car vous n’y entrez pas vous-mêmes, et vous ne laissez pas entrer ceux qui désirent entrer. - Dans quelques versions et dans les manuscrits E. F. G. H. K. etc., ce verset a changé de place avec le 14è ; mais l’ordre suivi par la Vulgate est le mieux accrédité. - Malheur à vous. La particule « Or » établit une transition entre la première et la seconde partie du discours, en même temps qu’elle introduit la première malédiction. - Parce que vous fermez. Chaque fois qu’il lancera contre les Pharisiens un « Malheur » terrible auquel il leur sera impossible d’échapper, Jésus le motivera par l’indication de quelque faute grave dont ils se rendaient coupables. Ici, il leur reproche tout d’abord de damner ceux qu’ils étaient chargés de conduire au ciel. L’idée est exprimée sous une frappante métaphore. - Le royaume des cieux... Le royaume des cieux ressemble à un palais qui est destiné à recevoir tous les hommes : la porte du palais, c’est la foi en Jésus-Christ. Or, les Scribes ont la clef de cette porte. En croyant eux-mêmes à la mission divine de Jésus, en excitant leurs subordonnés à y croire, ils pourraient ouvrir le royaume des cieux, et telle était le noble rôle que la Providence leur avait départi. Mais ils préfèrent le fermer et pour eux-mêmes et pour les autres. Notons l’expression devant les hommes, c’est-à-dire « aux hommes qui en étaient près », ce qui aggrave la faute des Docteurs. - Vous n'y entrez pas : ils restent volontairement en dehors, à cause de leur incrédulité et à cause de leur corruption morale. - Vous ne laissez pas entrer... C’était là un crime énorme, qui méritait bien d’ouvrir cette longue série de reproches. L’Évangile tout entier nous montre le peuple bien disposé en faveur de Jésus. Il entrait avec empressement dans le royaume messianique et il eût suffi d’un mot prononcé par les Docteurs pour changer cet heureux élan en une foi vive et profonde ; mais ce sont eux au contraire qui ont étouffé les bons sentiments de la foule, eux qui l’ont surexcitée contre le Christ. « mon peuple, faute de connaissance, sera, lui aussi, réduit au silence »  Osée 4, 6. Malheur donc, ajoutait-il ensuite, à ceux qui devaient lui procurer la science et qui ne la lui ont pas donnée !

 

    Seconde malédiction, v. 14.

 

Matthieu chap. 23 verset 14. - Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous dévorez les maisons des veuves, en faisant de longues prières ; c’est pourquoi vous recevrez un jugement plus rigoureux. - La critique a dirigé depuis longtemps de sérieuses attaques contre l’authenticité de ce verset. Indépendamment de la transposition signalée plus haut, on lui reproche d’avoir été omis par les manuscrits grecs B. D. Z. et Sinait., par les versions armén., saxon., l’Itala, par plusieurs manuscrits de la Vulgate et par plusieurs Pères. Aussi Albert-le-Grand le regardait-il déjà comme une interpolation. Il y a néanmoins un si grand nombre de témoins qui lui sont favorables, que nous n’hésitons pas à le croire authentique. - Parce que vous dévorez... Autre métaphore pittoresque. - Les maisons est pris dans le sens de fortune, comme dans la Genèse, 45, 48 , au livre d’Esther, 8, 1 (d’après la traduction grecque) et dans les auteurs classiques ; Cf. Hagen, Sprachl. Erœterung, zur Vulgata, p. 94. - Des veuves. Circonstance doublement aggravante, car il est facile d’abuser d’une veuve qui n’a personne pour la défendre : c’est un butin aisé pour un Docteur habile ; d’un autre côté il y a un plus grand crime à la dépouiller, parce qu’on la met ainsi dans une situation désolante pour le reste de ses jours.  - En faisant de longues prières. Cf. S. Marc, 12, 40 : « Ils dévorent les biens des veuves et, pour l’apparence, ils font de longues prières : ils seront d’autant plus sévèrement jugés », et S. Luc, 20, 47 : « Ils dévorent les biens des veuves et, pour l’apparence, ils font de longues prières : ils seront d’autant plus sévèrement jugés ». Jésus indique par ces mots le moyen qu’employaient les Rabbis d’alors pour soutirer l’argent des veuves : ils s’offraient pour faire à leur intention de longues prières en échange desquelles ils exigeaient ou du moins acceptaient des sommes considérables. Mais ce trafic infâme et sacrilège sera châtié comme il le mérite. - C'est pourquoi vous recevrez… « Tout homme qui fait une action criminelle mérite d’en être puni; mais celui qui se voile alors d’un prétexte de piété, et qui colore sa malice d’une apparence de vertu, mérite d’en être encore beaucoup plus puni », S. Jean Chrys. Hom. 73 in Matth. Rien de plus juste donc qu’une punition plus grande pour de tels criminels.

 

    Troisième malédiction, v. 15

 

Matthieu chap. 23 verset 15. - Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous parcourez la mer et la terre pour faire un prosélyte, et, après qu’il l’est devenu, vous faites de lui un fils de la géhenne deux fois pire que vous. - Notre Seigneur Jésus-Christ reproche maintenant aux Scribes et aux Pharisiens leur prosélytisme de mauvais aloi, dont les païens eux-même se moquaient. Ses premières paroles, vous parcourez la mer et la terre, décrivent avec ironie le zèle de ses ennemis pour faire des prosélytes, toute la peine qu’ils se donnaient à cette intention ; Cf. Joseph. Ant. 20, 2, 3. Elles équivalent à l’expression proverbiale des Latins « omnem lapidem movere » : ne laisser aucune pierre non retournée, donc ne rien laisser sans avoir essayé de le travailler. Le mot latin « aridam » est calqué sur l’hébreu (le féminin au lieu du neutre) et représente la terre ; Cf. Gen. 1, 10 ; Agg. 2, 7 ; Jon. 1, 9 : 2, 11 ; etc. César et d’autres auteurs latins emploient « aridum ». - Les paroles suivantes, pour faire un prosélyte, indiquent le résultat obtenu par tant de marches et de contre-marches : on finit par faire UN prosélyte ! Puisque les exégètes protestants appliquent le v. 14 aux prêtres catholiques, nous pouvons bien leur rendre la pareille et jeter, d’après des rapports officiels signés par leur coreligionnaires (voir l’ouvrage de M. Marshall : Les missions chrétiennes, passim), le v. 15 à la face des missionnaires anglicans, méthodistes, luthériens et autres, qui obtiennent les mêmes résultats que les Pharisiens, après une même dépense d’efforts et d’argent. - Le nom de prosélyte vient du grec, « je m’approche », et il servait à désigner les païens convertis au Judaïsme (en hébreu « qui vient du dehors »). Il y avait deux sortes de prosélytes, les prosélytes de la porte, et les prosélytes de la justice. Les premiers se bornaient à abjurer le paganisme et à observer les sept commandements dits de Noé parce que le Seigneur les aurait imposés à ce patriarche (ce sont : la fuite de l’idolâtrie, du blasphème, du meurtre, de l’impudicité, du vol, la prohibition de se nourrir de sang ou de viandes étouffées, la loi d’obéissance) ; les autres étaient circoncis et englobés dans le peuple théocratique, dont ils suivaient toutes les coutumes religieuses et civiles. Comparez l’article Prosélytes dans les Dictionnaires de Dom Calmet et de Wetzer et Welte. - Après qu'il l'est devenu, scil. « prosélyte ». - Fils de la géhenne, hébraïsme qui signifie « digne de l’enfer ». - Deux fois pire que vous. Les Hérodes à Jérusalem, Poppée à Rome, sont de frappants exemples du fait allégué par Notre Seigneur Jésus-Christ. Le Talmud même montre par quelques phrases vigoureuses le cas que les Juifs honnêtes faisaient de la plupart des prosélytes (et des Sodomites auxquels on ne craint pas de les associer) : « Les prosélytes empêchent l'avènement du Messie. Les prosélytes sont comme la gale d'Israël », Cf. Babyl. Niddah, f. 13, 2. C’était un dicton populaire qu’aucun homme sensé ne voudrait se fier à un prosélyte, même après 24 générations, Cf. Jalkuth Ruth, f. 163, 1. Voilà donc à quoi aboutissaient les efforts des Docteurs pour sauver les païens : ils les rendaient pires qu’eux-mêmes, les scandalisant après les avoir éclairés, de telle sorte qu’un prosélyte ne tardait pas à présenter un affreux mélange de vices juifs et de vices païens. Rien n’est plus exact que ce triste trait de psychologie. « Nous sommes par nature plus portés à imiter les vices que les vertus, et en matière de choses mauvaises le maître est facilement dépassé par son disciple », Maldonat in h. l. Voir sur ce sujet la savante dissertation de J. Andr. Danz, « Cura Judaeorum in conquirendis proselytis », insérée dans le « Nov. Testam. Ex Talmude illustratum » de Meuschen, p. 649 et suiv. - Il est inutile de faire observer que Jésus n’attaque nullement le prosélytisme en général, qui est un acte de zèle, mais les abus qui peuvent s’y attacher.

Quatrième malédiction, vv. 16-22.

 

Matthieu chap. 23 verset 16. - Malheur à vous, guides aveugles, qui dites : Si quelqu’un jure par le temple, ce n’est rien ; mais si quelqu’un jure par l’or du temple, il est engagé. - Dans ce quatrième « Malheur », Jésus attaque les faux principes des Scribes relativement au serment. Il leur a déjà déclaré la guerre sous ce rapport, dès le début de sa Vie publique, Cf. 5, 33 et ss. ; mais il veut renverser encore leurs théories perverses pour rendre son acte d’accusation plus complet. Du reste, la question n’est pas traitée au même point de vue, car nous avons ici des détails nouveaux. - Guides aveugles : et comme tels ils périront misérablement, en perdant avec eux tous ceux qui se mettront sous leur conduite ; Cf. 15, 14. Les exemples qui suivent prouvent jusqu’où allait leur aveuglement ; aussi cette épithète est-elle répétée jusqu’à trois reprises dans ce passage. Cf. vv. 17 et 19.  - Par le temple. On jurait fréquemment alors par le Temple, « per habitaculum hoc, » ainsi qu’on s’exprimait dans la formule habituelle du serment. - Ce n’est rien ; par conséquent on ne doit rien en pareil cas, un serment de ce genre étant censé nul et de nulle valeur. Mais on n’a qu’à modifier légèrement la formule, à jurer par les riches ornements d’or du Temple, ses vases précieux, ses trésors, aussitôt on est tenu d’accomplir le serment !

 

Matthieu chap. 23 verset 17. - Insensés et aveugles. Car lequel est le plus grand ? L’or, ou le temple qui sanctifie l’or ? - Jésus démontre par une simple réflexion l’inconséquence absurde d’une pareille manière d’agir. A la question qu’il pose à ses adversaires, on ne pouvait faire qu’une seule réponse : Le Temple ! Mais si le temple est bien supérieur à l’or qu’il contient, n’est-il pas souverainement insensé de se conduire dans la pratique comme si l’or du Temple valait mieux que le Temple, comme si l’or du Temple sanctifiait le Temple ? Nous avons ainsi un premier principe du Sauveur touchant les termes suivants : Jurer par une chose inférieure ne peut pas faire contracter une obligation plus grande que jurer par un objet supérieur.

 

Matthieu chap. 23 verset 18. - Et si quelqu’un jure par l’autel, ce n’est rien ; mais si quelqu’un jure par le don qui est sur l’autel, il est tenu. - Le Sauveur apporte ici un second exemple des serments alors usités chez les Juifs et des distinctions ridicules qu’on y établissait d’après l’enseignement des Docteurs. Jurer par l’autel des holocaustes, ce n’était rien ; mais si l’on jurait par les victimes offertes et consumées sur cet autel, on devait accomplir son serment sous peine de parjure et de sacrilège. - Le premier quelqu'un (quicumque dans le texte latin) est au nominatif absolu, comme au v. 16, la phrase restant suspendue.  

 

Matthieu chap. 23 verset 19. - Aveugles. Car lequel est le plus grand ? Le don, ou l’autel qui sanctifie le don ? - Notre Seigneur raisonne sur cet exemple de même qu’il l’a fait sur le précédent. La valeur de l’autel vient-elle du sacrifice offert sur lui ? Ou n’est-ce-pas lui, au contraire, qui communique tout son prix à la victime, rendant sacré ce qui n’avait été que profane jusqu’alors ? Les Scribes étaient vraiment bien aveugles pour ne pas voir des choses si évidentes.

 

Matthieu chap. 23 verset 20. - Celui donc qui jure par l’autel, jure par l’autel et par tout ce qui est dessus. - Par ces paroles, Jésus-Christ établit un second principe relativement au serment : Jurer par la partie d’un tout ne crée pas une obligation supérieure à celle qui est produite par l’action de jurer au nom de l’objet tout entier. - Et par tout ce qui est dessus... Les victimes recevant de l’autel leur valeur véritable, elles s’incorporent en quelque sorte à lui de manière à n’en pouvoir plus être séparées, même dans une formule de serment.

 

Matthieu chap. 23 verset 21. - Et quiconque jure par le temple, jure par le temple et par celui qui y habite. - Troisième principe de la plus haute gravité : Jurer par le Temple, ou par l’autel, ou par tout autre objet semblable, c’est jurer en fin de compte par Dieu lui-même, auquel se rapportent toutes les créatures. Les Rabbins niaient l’existence de cette relation en fait de serment. Voici en effet ce que nous lisons au traité Schebuoth, f. 35, 2 : « Puisque, en plus de Dieu, créateur du ciel et de la terre, existent aussi le ciel et la terre, il ne fait aucun doute que celui qui jure par le ciel et la terre ne jure pas par celui qui les a crées, mais par les créatures ». Mais que signifierait un serment qui ne reposerait que sur une chose inanimée ? Les Romains semblent avoir connu ces singulières distinctions des Israélites ; de là l'épigramme mordante de Martial contre un Juif, Cf. Martial, Epigr 1, 97 :

 

Voilà que tu nies, et que tu me le jures par le temple de Jupiter Tonnant,

Je ne te crois pas : jure, toi qui es circoncis, par Anchialum.

 

Anchialum est sans doute une forme corrompue des mots hébreux Chaï haëlohim, Chaï haël, par lesquels on prêtait quelquefois serment.

 

Matthieu chap. 23 verset 22. - Et celui qui jure par le ciel, jure par le trône de Dieu, et par celui qui y est assis. - C’est un nouveau développement du troisième principe. On jure par Dieu toutes les fois qu’on jure par la nature. Ici encore, les conclusions de Jésus sont diamétralement opposées à celles des Pharisiens. Ceux-ci disaient, en effet, comme leurs interprètes subséquents : « Si quelqu'un jure par le ciel, la terre, le soleil, etc., cela n'est pas un serment », Maimonid. Hal. Scheb. c. 12. - Ainsi se termine la quatrième malédiction, dans laquelle Notre Seigneur renverse par une argumentation brillante, pleine de logique, les conclusions immorales et absurdes de ses adversaires en matière de serment.

 

Cinquième malédiction, vv. 23-24.

 

Matthieu chap. 23 verset 23. Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui payez la dîme de la menthe, de l’aneth et du cumin, et qui avez abandonné ce qu’il y a de plus important dans la loi : la justice, la miséricorde et la foi. Il fallait faire ceci, et ne pas omettre cela. - Le Sauveur reproche aux Scribes, dans ce cinquième « Malheur », d’être scrupuleux dans les petites choses et larges sans mesure pour des obligations très graves. Il apporte deux exemples à l’appui de son blâme, l’un dans ce verset, l’autre dans le suivant. - Qui payez la dîme. Payer la dîme d’une chose, (Cf. Luc. 18, 12, « je verse le dixième de tout ce que je gagne »), en donner à qui de droit la dixième partie, soit en valeur, soit en nature. Cette dîme, dont on trouve des traces chez tous les peuples de l’antiquité, avait été prescrite à la nation théocratique comme un tribut à Jéhova son roi ; Cf. Levit. 27, 30 et ss. ; Num. 18, 21 ; Deut. 14, 22 et s. Elle était annuelle et embrassait tous les produits du sol et le bétail. C’étaient les Lévites et les prêtres qui en bénéficiaient. Relativement aux fruits de la terre, on avait établi ce principe général que les articles comestibles tombaient tous sous la loi de la dîme ; mais l’usage en avait notablement restreint l’application, aussi n’exigeait-on en rigueur de justice que la dîme des trois récoltes mentionnées nommément au Deutéronome, ch. 14, v. 23. Le reste était laissé à la dévotion d’un chacun ; Cf. Carpzov. Apparat. biblic. p. 619, 620. Les Scribes affectaient sur ce point comme sur beaucoup d’autres une minutieuse exactitude, et on les voyait porter aux lévites la dîme même des légumes les plus insignifiants, suivant cette règle qu'ils avaient adoptée : « Tout ce qui est transformé en nourriture, ce qui est conservé, ce qui est produit par la terre, doit être soumis à la dîme », Maaseroth, cap. 1 hal. 1 . - Jésus signale trois plantes spéciales, pour montrer jusqu’où s’étendait le scrupule pharisaïque : 1° la menthe, en grec, l’herbe à la suave odeur, probablement la « mentha sylvestris » de Linné qui croît abondamment en Syrie, ou du moins l’une de ses nombreuses variétés. Les Juifs en aimaient soit le goût, soit le parfum ; aussi la mélangeaient-ils à leurs mets comme condiment ; ils en suspendaient même des branches dans les synagogues pour y répandre un bon air. - 2° L’anis (« anethum graveolens »), plante aromatique de la famille des ombellifères, dont la feuille et la graine étaient employées par les anciens soit comme assaisonnement, soit comme remède ; Cf. Pline, Hist. Nat., 19, 61 ; 20, 74. « L'aneth, disent les Rabbins, doit être soumis à la dîme, comme graine et comme herbe », R. Solom ap. Lightfoot in h. l.  - 3° Le cumin ou Cammôn, le « cum inum sativum » de Linné, autre ombellifère dont les graines odoriférantes avaient aussi des propriétés médicinales, Cf. Pline, Hist. Nat., 19, 8. Les Juifs la cultivaient dans leurs jardins, en compagnie de la menthe et de l’anis. - Tous les préceptes divins n’étaient pas traités par les Pharisiens avec autant de fidélité et de rigueur : tandis qu’une vaine ostentation rendait ces hypocrites exacts aux petites lois d’une observance facile, ils négligeaient totalement, ainsi que le leur reproche Jésus, les commandements de la plus haute gravité, entre autres ceux qui concernent la justice, la miséricorde, c’est-à-dire la charité à l’égard du prochain (dans l’Ancien Testament ; Cf. Mich. 6, 8 ; Os. 12, 6 ; Zach. 7, 9), enfin la fidélité à leurs promesses. « Il cite trois obligations, opposées aux trois faciles, et beaucoup plus importantes », Bengel. - Après avoir établi le contraste immoral qui existe dans la conduite des Scribes, Notre Seigneur donne une sérieuse leçon à ces superbes Docteurs. - Il fallait faire ceci... « ceci » désigne les trois choses nommées en dernier lieu ; c’étaient elles qu’il fallait accomplir avant tout. Cela se rapporte aux dîmes indiquées plus haut. Il est donc bon d’être fidèle aux lois les plus petites par leur objet, mais il est encore meilleur et plus nécessaire de ne pas méconnaître les grands principes moraux sur lesquels s’appuie la vraie religion.

 

Matthieu chap. 23 verset 24. - Guides aveugles, qui filtrez le moucheron, et qui avalez le chameau. - Jésus poursuit le développement du même reproche, et cite un second exemple de l’inconséquence étonnante des Scribes. D’une part, ils filtrent le moucheron, d’autre part, ils avalent le chameau. Cette antithèse frappante repose sur l’usage qui existait à l’époque de Notre Seigneur, non seulement chez les Juifs mais aussi chez les Grecs et les Romains, de filtrer le vin, le vinaigre et les autres liqueurs (« liquare vinum » des classiques latins). Toutefois, tandis que cette coutume n’avait lieu la plupart du temps que dans un but de propreté, elle était pour les Pharisiens un acte religieux auquel ils ne se seraient pas permis de manquer, parce qu’alors en avalant même par mégarde quelque petit insecte (en grec, mouche à vin) noyé dans la liqueur, ils auraient enfreint les lois relatives à la pureté légale, qui avaient pour eux une si grande importance ; Cf. Lev. 11, 20, 23, 41, 42 ; 17, 10-14. Un moucheron n’était-il donc pas un animal impur ? Voilà pourquoi ils filtraient, ordinairement à travers un linge de lin, tout ce qu’ils buvaient. Les Bouddhistes agissent de même, pour un motif semblable, dans l’Hindoustan et dans l’île de Ceylan. - Tout en prenant des précautions si considérables pour ne pas violer la Loi dans les détails les plus minimes, les Docteurs juifs ne craignaient pas de la blesser dans ses prescriptions les plus urgentes : c’est ce qu’indique l’hyperbole contenue dans les mots suivants, « avalez le chameau ». Le chameau, qui est aussi un animal impur, est opposé au moucheron à cause de sa grosse taille : il est censé être tombé dans le breuvage des Scribes qui l’avalent sans scrupule, eux qui n’auraient pas osé boire du vin non filtré, de crainte de se rendre impurs en avalant un animalcule. - La locution employée par Jésus était proverbiale selon toute vraisemblance. Nous avons pensé que le lecteur prendrait volontiers connaissance d’une pièce officielle, émanée récemment de la synagogue de Cologne, et prouvant que l’opération de filtrage subsiste encore en principe chez les Juifs orthodoxes. C’est un acte par lequel est déclaré licite, le vin de Champagne préparé par un négociant de Reims pour l’usage spécial des Juifs. Nous traduisons littéralement l’hébreu moderne dans lequel il a été composé. « J’atteste par les présentes que, du pays de France, de la ville de Reims, est venu auprès de moi il y a deux ans, le sieur N. négociant en vins de Champagne ; il m’a dit qu’il était prêt à fabriquer du vin « cosher » (licite), dont pourraient se pourvoir les Israélites fidèles aux lois de leurs pères. Après qu’il se fût engagé à exécuter tout ce que je lui prescrirais, je partis pour Strasbourg afin d’y chercher des hommes fidèles et éprouvés. Les ayant trouvés, je les envoyai à Reims, chez le négociant susdit, non sans les avoir instruits de tout ce qui concerne le « cosher ». Ils y sont allés trois fois : la première à l’époque où l’on pressure le raisin, la seconde au moment où l’on met le vin en bouteilles, la troisième lorsqu’on débouche les bouteilles pour y verser encore un peu de vin afin de les remplir. Ces hommes ont préservé le vin de toute atteinte étrangère, et chaque fois qu’ils s’en retournaient chez eux, ils ont fermé la cave et ont apposé les scellés sur la porte, et la clef est restée entre leurs mains. Quand tout fut achevé, ils ont scellé les bouteilles et ont placé sur chacune d’elles deux signes dont « cosher » (licite). Ainsi donc tout le vin fourni par le marchand susdit est « cosher » quand il est dans des bouteilles marquées de ces deux signes, et il est permis d’en boire pour la Pâque ».

 

Sixième malédiction, vv. 25-26.

 

Matthieu chap. 23 verset 25. - Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous nettoyez le dehors de la coupe et du plat, et qu’au dedans, vous êtes pleins de rapines et d’impureté. - Jésus condamne maintenant les Scribes, parce qu’ils sont aussi impurs au fond de leur âme qu’ils s’efforcent de paraître purs au dehors. - Le dehors de la coupe... Allusion aux ablutions sans nombre auxquelles les Pharisiens soumettaient, avant les repas, tous les objets qui leur servaient à table, comme l’affirme S. Marc. 7, 4 : « ils sont attachés encore par tradition à beaucoup d’autres pratiques : lavage de coupes, de carafes et de plats ». - Au-dedans... La pureté vient du dedans et doit se répandre de là sur la vie extérieure ; mais, chez les Pharisiens, il n’y a que le dehors qui soit pur : l’intérieur est affreusement corrompu. - Vous êtes pleins de rapines. Dans le texte grec, le verbe est à la troisième personne du pluriel ; il se rapporte à la coupe et au plat dont le contenu est supposé acquis au moyen de la violence et de l’impureté. - Et d'impureté. Dans le « textus receptus » intempérance, impureté.

 

Matthieu chap. 23 verset 26. - Pharisien aveugle, nettoie d’abord le dedans de la coupe et du plat, afin que le dehors devienne pur aussi. - Pharisien aveugle. Jusqu’ici les apostrophes étaient toujours au pluriel : celle-ci, adressée au singulier, est d’un effet vif et saisissant. - Nettoie d'abord... C’est-à-dire, d’après le sens du grec au verset précédent : Fais que ton breuvage et ta nourriture ne proviennent plus de l’injustice ; éloigne de ta coupe et de ton plat tout ce qui peut vraiment les profaner. D’après la Vulgate : Commence par purifier ton âme. Du reste, les deux sens reviennent à peu près au même. - Malgré les ablutions les plus multipliées, la coupe n’est donc vraiment pure que lorsque l’intérieur en est pur ; à quoi sert-il d’avoir une coupe bien brillante au dehors, si elle est malpropre et immonde au dedans ? Et tel était précisément le cas des Pharisiens et des Scribes.

Septième malédiction, vv. 27-28.

 

Matthieu chap. 23 verset 27. - Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous êtes semblables à des sépulcres blanchis, qui, au dehors, paraissent beaux aux hommes, mais qui, au dedans, sont pleins d’ossements de morts et de toute sorte de pourriture. - Sous une autre image, ce « Malheur » de Jésus exprime tout à fait la même pensée que le précédent. - Semblables à des sépulcres. Il y a là une nouvelle allusion aux mœurs du temps. Chaque année, vers le 15 adar, quelques semaines avant la Pâque, tous les tombeaux étaient blanchis au badigeon, soit par honneur pour les morts, soit surtout pour qu’ils devinssent bien visibles, de sorte que personne ne les touchât par mégarde, ce qui eût suffi pour faire contracter une souillure légale, Cf. Num. 19, 16. Cet usage est constaté par plusieurs passages des livres rabbiniques ; v. g. Maasar Scheni, v, 1 : « Ils marquent les places des tombeaux avec de la chaux, qu'ils ont adoucie en la diluant dans l'eau ». Ibid. f. 55 : « Ne voient-ils pas les tombeaux avant le mois d'adar ?… Pourquoi les peignent-ils ainsi ? Pour les traiter comme s'il s'agissait de lépreux. Le lépreux crie : Impur, impur : et de même le tombeau te crie : Saleté et te dit : ne t'approche pas ». – Qui paraissent beaux. Les sépulcres fraîchement blanchis produisaient un bel effet au milieu de la verdure et du paysage ; on en peut juger par les tombeaux musulmans qui, fréquemment lavés à l’eau de chaux comme ceux des Juifs, se détachent agréablement des noirs massifs de cyprès qui les entourent : mais la corruption la plus affreuse ne règne pas moins sous ces pierres peintes et sculptées. Et c’est là, dit Jésus, une fidèle image des Pharisiens. Quelle comparaison ! Comme elle met à nu la dépravation de leurs cœurs ! Les hypocrites de leur espèce sont appelés dans le Talmud des hommes peints : « Les hommes peints sont ceux dont l'apparence externe ne correspond pas à la nature intérieure ; ils sont colorés à l'extérieur, mais pas à l'intérieur », Bab. Sota, f. 22, 2, glose.

 

Matthieu chap. 23 verset 28. - Vous de même, au dehors, vous paraissez justes aux hommes ; mais, au dedans, vous êtes pleins d’hypocrisie et d’iniquité. - Le v. 28 contient purement et simplement l’application de l’image qui précède. Le Sauveur ne craint pas de dire en face aux Pharisiens et aux Docteurs pourquoi il les avait comparés à des sépulcres blanchis. Ne sont-ils pas en apparence d’une justice exemplaire ? Mais en réalité l’iniquité ne règne-t-elle pas dans leurs cœurs ?

 

Huitième malédiction, vv. 29-32.

 

Matthieu chap. 23 verset 29. Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui bâtissez des tombeaux aux prophètes, et qui ornez les monuments des justes. - Par une brusque transition, Jésus-Christ passe tout à coup à une autre sorte de tombeaux, pour accabler ses adversaires sous une malédiction plus terrible, plus inattendue que toutes les autres, dans laquelle il caractérise mieux que jamais leur odieuse hypocrisie. - Des tombeaux aux prophètes... Quiconque a jeté les yeux sur une photographie ou sur une gravure représentant Jérusalem, n’a pas manqué de remarquer aux alentours divers sépulcres célèbres, certainement contemporains de Notre Seigneur Jésus-Christ, et qui portent de nos jours encore les noms de Tombeau des prophètes, tombeau de Zacharie, etc. ; Cf. Tobler, Topographie von Jerusalem, t. 2, p. 227 et ss. ; l’Atlas de M. Ancessi, pl. arch. 19. Les Orientaux, juifs ou musulmans, ont toujours aimé à construire, à embellir, ou à conserver de siècle en siècle de brillants mausolées en l’honneur de leurs saints personnages. Les Pharisiens partageaient ce zèle ; mais, comme le prouve la suite des paroles du Sauveur, c’était moins par respect pour les prophètes et pour les justes défunts que pour se donner à eux-mêmes un air de plus grande perfection.

 

Matthieu chap. 23 verset 30. - Et qui dites : Si nous avions vécu du temps de nos pères, nous ne nous serions pas joints à eux pour répandre le sang des prophètes. - Jésus veut montrer maintenant que le langage des Scribes sur ce point est en conformité parfaite avec leur conduite, c’est-à-dire plein de vénération et d’amour en apparence, mais en réalité plein d’une affreuse hypocrisie. Ils prétendent que, s’ils eussent vécu à l’époque de leurs pères qui ont massacré les prophètes, ils n’auraient point pris part à leurs meurtres sacrilèges. « Qu’il est aisé, s’écrie Bossuet, ouvrage cité, 62è jour, d’honorer les prophètes après leur mort, pour acquérir la liberté de les persécuter vivants! ». La Bible de Berlembourg fait sur ce verset une observation pleine de finesse : « Demandez à l’époque de Moïse : Quels sont donc les saints ? Ce sera Abraham, Isaac, Jacob, mais nullement Moïse qui mériterait au contraire d’être lapidé. Demandez à l’époque de Samuel : Quels sont les saints ? Moïse et Josué, répondra-t-on ; mais point Samuel. Adressez la même question du vivant du Christ, et vous verrez que les saints seront tous les anciens prophètes avec Samuel, mais point le Christ ni ses Apôtres. » C’est le développement du vieil adage : « Qu'il soit déifié, à la condition qu'il soit mort ».

 

Matthieu chap. 23 verset 31. - Par là, vous témoignez contre vous-mêmes que vous êtes les fils de ceux qui ont tué les prophètes. - Conclusion foudroyante pour les Pharisiens. Nous n’aurions pas été, avaient-ils dit, les complices de nos ancêtres pour donner la mort aux prophètes, si nous eussions été leurs contemporains. Mais, reprend Jésus, vous avouez donc par là-même que vous êtes les fils de ces homicides sacrilèges ? Ils rendent ainsi, non seulement contre leurs pères, mais encore contre eux-mêmes un témoignage d’autant plus frappant qu’il est tout à fait spontané. - Vous êtes les fils de ceux qui ont tué : descendants des impies qui ont massacré les prophètes, ils en ont les mœurs, les instincts sanguinaires, selon l’axiome populaire qui se vérifie complètement en eux : Tel père, tel fils. Cette insinuation était manifestement dans la pensée de Notre Seigneur, comme on le voit dans le verset suivant.

 

Matthieu chap. 23 verset 32. - Vous comblez donc la mesure de vos pères. - Apostrophe emphatique, remplie d’une sainte colère. Montrez-vous, l’heure en est venue, les dignes fils de vos pères : achevez l’œuvre qu’ils ont commencée. Me voici ! voici mes disciples ! frappez comme ils savaient frapper. Jésus provoque en quelque sorte ses ennemis, ou plutôt il prophétise ce qu’ils accompliront bientôt. La locution comblez la mesure contient une belle figure ; elle signifie jeter dans un vase la dernière goutte, qui le fera déborder, et qui fera éclater les vengeances divines ? La coupe où sont tombées les iniquités d’Israël est en effet à peu près remplie : les Pharisiens vont combler la mesure par leur déicide et par leurs persécutions contre le Christianisme. Alors Dieu justement irrité les brisera eux et leur nation. Ce sera l’idée dominante de la troisième partie du réquisitoire.

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