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c. Parabole des talents, vv. 14-30.

14Car il en sera comme d’un homme qui, partant pour un long voyage, appela ses serviteurs et leur remit ses biens. 15Il donna à l’un cinq talents, et à un autre deux, et à un autre un seul, à chacun selon sa capacité ; puis il partit aussitôt. 16Celui qui avait reçu cinq talents s’en alla, les fit valoir, et en gagna cinq autres. 17De même, celui qui en avait reçu deux, en gagna deux autres. 18Mais celui qui n’en avait reçu qu’un, s’en alla, creusa dans la terre et cacha l’argent de son maître. 19Longtemps après, le maître de ces serviteurs revint, et leur fit rendre compte. 20Et celui qui avait reçu cinq talents s’approcha, et présenta cinq autres talents, en disant : Seigneur, vous m’avez remis cinq talents ; voici que j’en ai gagné cinq autres.

21Son maître lui dit : C’est bien, bon et fidèle serviteur ; parce que tu as été fidèle en peu de choses, je t’établirai sur beaucoup ; entre dans la joie de ton maître. 22Celui qui avait reçu deux talents s’approcha aussi, et dit : Seigneur, vous m’avez remis deux talents ; voici que j’en ai gagné deux autres. 23Son maître lui dit : C’est bien, bon et fidèle serviteur ; parce que tu as été fidèle en peu de choses, je t’établirai sur beaucoup ; entre dans la joie de ton maître. 24Celui qui n’avait reçu qu’un talent s’approcha aussi, et dit : Seigneur, je sais que vous êtes un homme dur, qui moissonnez où vous n’avez pas semé, et qui ramassez où vous n’avez pas répandu ; 25c’est pourquoi j’ai eu peur, et j’ai caché votre talent dans la terre ; le voici, vous avez ce qui est à vous.

26Mais son maître lui répondit : Serviteur mauvais et paresseux, tu savais que je moissonne où je n’ai pas semé, et que je ramasse où je n’ai pas répandu ; 27il te fallait donc remettre mon argent aux banquiers, et, à mon retour, j’aurais retiré avec intérêt ce qui est à moi. 28Enlevez-lui donc le talent, et donnez-le à celui qui a dix talents. 29Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance ; mais, à celui qui n’a pas, on enlèvera même ce qu’il semble avoir. 30Quant à ce serviteur inutile, jetez-le dans les ténèbres extérieures ; là il y aura des pleurs et des grincements de dents.

 

Cette parabole est spéciale à S. Matthieu, comme la précédente. S. Marc, dans un résumé extrêmement succinct, 13, 34-36, la mélange avec les exhortations tirées de la conduite du bon et du mauvais serviteur, cf. Matth. 24, 45-51, mais de manière à la rendre à peu près méconnaissable. Quant à S. Luc, il nous a conservé cf. 19, 11-27, une parabole qui a tant de ressemblance avec celle des talents, que de nombreux critiques ont cru pouvoir les confondre (S. Jérôme, S. Ambroise, Maldonat, Meyer, Olshausen, etc.). Toutefois, il existe aussi entre les deux récits des différences considérables, qui ont pu autoriser d'autres critiques plus nombreux encore à penser que « ce sont proprement deux paraboles racontées par Jésus dans le même but sans doute, mais à deux occasions différentes, et avec des modifications que nous ne devons pas considérer comme ayant été produites par le manque de précision de la tradition. » Parmi ces différences, M. Ed. Reuss, Histoire évangél., p. 614, dont nous venons de citer les paroles, mentionne 1° l'élément politique et messianique introduit dans le texte de S. Luc et qui manque totalement ici ; 2° plusieurs détails particuliers que nous signalerons nous-mêmes dans notre explication du troisième Évangile. Il aurait pu ajouter la distinction des dates, qui a été bien tranchée par les deux narrateurs. Voir Trench, Notes on the Parables, Par. 14.

 

Matthieu chap. 25 verset 14. - Car il en sera comme d’un homme qui, partant pour un long voyage, appela ses serviteurs et leur remit ses biens. - La particule car introduit un nouveau motif de vigilance, exprimé, lui aussi, sous une forme allégorique. La parabole des dix vierges et celles des talents se ressemblent donc au point de vue de la leçon générale qu'elles renferment. L'exhortation est au fond la même, bien qu'il y ait des nuances et une gradation dans la pensée. Ainsi, tandis que la parabole précédente nous montrait les vierges attendant leur maître, celle-ci nous fait voir les serviteurs travaillant, agissant pour lui : d'un côté, par conséquent, c'est la vie active du chrétien ; de l'autre, c'est la vie contemplative, qui est plus spécialement décrite. Mais, quoique la nécessité de la diligence au service de Dieu soit fortement inculquée des deux parts, on comprend mieux, dans la seconde parabole, la sévérité des comptes qu'il faudra rendre un jour. On peut établir encore, d'après Gerhard, Harm. Evang., p. 164, le rapprochement suivant entre les deux objets - lampes et talents - qui forment la substance des deux fictions : « La lampe qui brille est le talent que l'on met en œuvre ; la lampe éteinte, le talent qui ne rapporte rien et que l'on a enterré ». Voilà pour l'enchaînement général ; passons maintenant à l'explication des traits particuliers. - Un homme. Cet homme est la figure de Notre Seigneur Jésus-Christ, souverain Juge des vivants et des morts. - Partant pour un long voyage ; allusion à la mort prochaine et à l'Ascension du Sauveur. Sur le point d'enlever à l'Église sa présence visible, il ressemblait en effet à un homme qui, au moment de partir pour un lointain voyage, met ses affaires en ordre et laisse des instructions à ses serviteurs. « À cause de l’amour qu’il avait pour les saints qu’il laissait sur la terre, il dit que c’est à regret qu’il retourne vers le Père, bien qu’il lui fût pénible de demeurer dans le monde », Auct. Operis Imperf., Hom. 53. - Appela ses serviteurs : ses propres esclaves, qui lui appartenaient complètement, réellement. Ce sont tous les chrétiens, dont Jésus-Christ est devenu Maître par sa Passion et par sa mort ; ou encore, tous les hommes, qui sont la propriété absolue du Dieu-Créateur. Le sens de la parabole est en effet général et il n'y a aucune raison de le restreindre. - Et leur remit … Ce n'est pas de sa part une donation proprement dite, nous le verrons par la suite du récit : mais ce n'est pas non plus un simple dépôt. Il leur confie ses biens pour qu'ils les administrent et qu'ils les fassent valoir en son absence. Aujourd'hui rien de semblable ne se passe parmi nous. Quand un maître de maison s'éloigne pour un temps considérable, il ne pense guère à remettre à chacun de ses serviteurs une somme d'argent, pour qu'ils la lui remettent au moment de son retour plus ou moins grossie par leurs spéculations et par leur industrie. Mais c'était un usage très commun dans l'antiquité, cf. Smith, Diction. of Greek a. Rom. Antiq. s. v. Servus, et c'est à cet usage que Notre Seigneur rattache sa parabole. - Les biens confiés aux esclaves par le riche père de famille représentent les grâces de tout genre, spécialement les faveurs spirituelles, que Dieu accorde en si grande abondance à tous les hommes. Ce sont pareillement des sommes à faire valoir. - Notons, avant de quitter ce verset, qu'il est inachevé, la phrase demeurant suspendue. On peut le compléter de deux manières : ou en admettant l'ellipse du sujet, « le Royaume des cieux est semble à un homme… qui appela... », ou en suppléant un membre de phrase à la fin : « Ainsi fera le Fils de l'homme ».

 

Matthieu chap. 25 verset 15. - Il donna à l’un cinq talents, et à un autre deux, et à un autre un seul, à chacun selon sa capacité ; puis il partit aussitôt. - Le Maître de la parabole avait trois principaux esclaves : le récit mentionne ce qu'il confie à chacun d'eux avant son départ. - Cinq talents. Le premier reçoit cinq talents, c'est-à-dire, d'après les indications que nous avons données plus haut, cf. la note de 18, 24, la somme relativement considérable d'environ 12000 € en 2015 (voir A. Rich, Dictionnaire des Antiq. Rom. et grecq. s. v. Talentum).  Il est curieux d'observer en passant que la signification métaphorique du mot talent dans toutes les littératures modernes, pour désigner n'importe quel avantage de la nature ou de la grâce, remonte à ce passage de l'Évangile : les langues anciennes ne la connaissaient pas. - A un autre deux : 4800€ d'après le calcul précédent. - A un autre un : 2400€. - À chacun selon sa capacité … Réflexion importante, qui explique l'inégalité de la répartition des sommes. Tous reçoivent quelque chose : il n'est pas un seul homme en effet qui n'ait été comblé des dons célestes. « Car il n'y en a pas un seul qui puisse dire véritablement : Je n'ai point reçu de talent, ainsi je n'ai rien dont on puisse me demander compte... Considérons donc ce que nous avons reçu, et soyons vigilants à bien le dépenser », S. Grégoire le Grand, Hom. 9 in Evang. Mais tous ne reçoivent pas une somme identique : à l'un le Maître confie beaucoup, à l'autre il donne moins, à l'autre moins encore. Sur quoi se règle-t-il quand il distribue ses bienfaits avec cette mesure inégale ? Sur la capacité, sur les talents administratifs, sur la fidélité prévue d'un chacun, de telle sorte que tout est parfaitement équitable dans sa conduite. Admirons ce trait délicat de la divine bonté qui proportionne ainsi les dons, et par conséquent la responsabilité, à la force dont il a muni chaque individu. « Dieu a tout disposé harmonieusement dans son  Église. À personne il n’impose des fardeaux au-dessus de ses forces ; à personne il ne refuse le don proportionnel à ses forces », Cajetan, in h. l. L'égalité se trouve par là-même rétablie d'une certaine manière, et personne ne peut se plaindre, puisque personne ne devra rendre compte que de ce qu'il aura reçu. - Il partit aussitôt : immédiatement, sans laisser d'ordres précis relativement à l'administration des biens qu'il avait distribués. Il abandonne tout à l'action libre et spontanée des trois esclaves. Remarquons aussi qu'il ne fait connaître en aucune façon l'époque de son retour : il veut surprendre tout à coup les gens de sa maison.

 

Matthieu chap. 25 verset 16. - Celui qui avait reçu cinq talents s’en alla, les fit valoir, et en gagna cinq autres. - La suite de la narration, vv. 16-18, nous fait connaître ce qu'il advint des sommes confiées aux serviteurs, après le départ du maître. - Le premier se met aussitôt en mouvement. Il ne veut pas perdre un seul instant, puisque « le temps est de l'argent », comme on l'a défini de nos jours. - Les fit valoir. Cf. Bretschneider, lex. Man. t. 1, p. 408. Il se mit à trafiquer, à faire du négoce avec ses cinq talents. Cette expression très classique fait ressortir encore le zèle industrieux du serviteur. L'argent et les bénéfices eussent-ils été à lui par avance, qu'il ne se serait certainement pas donné une plus grande peine. - Et en gagna cinq autres. Le cent pour cent ! C'est un bénéfice considérable mais qui n'est pas rare dans le commerce, quand tout réussit à souhait. Il faut remarquer, d'ailleurs, d'après le v. 19, que le serviteur eut « beaucoup de temps » pour doubler ainsi la somme qu'il avait reçue. Puissions-nous multiplier de même les grâces que Dieu a daigné nous confier comme des trésors à faire valoir !

 

Matthieu chap. 25 verset 17. - De même, celui qui en avait reçu deux, en gagna deux autres. - Le second esclave, en agissant comme le premier, gagne également le double de la somme déposée entre ses mains. Pour lui aussi, le bénéfice ne provint pas d'une spéculation heureuse faite en un seul jour, d'un coup de bourse, dirions-nous aujourd'hui, mais d'un négoce long, pénible, actif.

 

Matthieu chap. 25 verset 18. - Mais celui qui n’en avait reçu qu’un, s’en alla, creusa dans la terre et cacha l’argent de son maître. - Bien différente fut la conduite du troisième serviteur. - Il s'en alla. A son tour, il se met en mouvement, mais, pour des motifs qu'il nous dira ci-après, v. 24, ce n'est point pour multiplier son talent par d'habiles trafics. - Creusa la terre. Détail pittoresque. Il fait un creux en terre, et y dépose purement et simplement l'argent de son maître. Les anciens aimaient à cacher de la sorte les objets précieux qu'ils voulaient mettre en sûreté : plus d'un champ possède encore leur secret ! - Notons que cet esclave ne dilapide pas injustement les biens qu'il a reçus : sa faute consiste à ne rien faire pour les accroître. Au moral, ceux-là imitent sa coupable conduite, qui ne tirent aucun profit des grâces de Dieu et qui demeurent toujours les mêmes, malgré les nombreuses bénédictions qu'ils reçoivent pour leur avancement spirituel. Grotius, Annot. in h. l., ajoute une réflexion pleine de justesse : « C’est celui qui avait reçu le moins que le Christ choisit comme exemple de négligence, pour que personne ne s’attende à être exempté d’un effort pénible, sous prétexte qu’il n’a pas reçu les plus grands dons ».

 

Matthieu chap. 25 verset 19. - Longtemps après, le maître de ces serviteurs revint, et leur fit rendre compte. - Nous arrivons au dénouement. Longtemps après : nouvelle insinuation semblable à celle du v. 5. En effet, dit S. Jérôme, « il s'écoule beaucoup de temps entre l'ascension du Sauveur et sa venue ». - Le Maître revint. Notre Maître à tous viendra de la même manière pour le jugement final. - Et leur fit rendre compte... De chacun des trois serviteurs il exige sur-le-champ un compte rigoureux.

 

Matthieu chap. 25 verset 20. - Et celui qui avait reçu cinq talents s’approcha, et présenta cinq autres talents, en disant : Seigneur, vous m’avez remis cinq talents ; voici que j’en ai gagné cinq autres.  - Ils sont mentionnés dans le même ordre que précédemment, d'après une gradation décroissante. Avec quel bonheur le premier dût offrir, à côté des cinq talents qui lui avaient été confiés, cinq autres, les cinq autres qui étaient le fruit de sa courageuse industrie ! Son langage est triomphant, quoique modeste : regarde !, et il montre au Maître la grosse somme qu'il a su lui gagner en sus.

 

Matthieu chap. 25 verset 21. - Son maître lui dit : C’est bien, bon et fidèle serviteur ; parce que tu as été fidèle en peu de choses, je t’établirai sur beaucoup ; entre dans la joie de ton maître. - La réponse du Maître est pleine de bonté. Elle commence par un mot d'encouragement, bien !, parfait ! Douce parole à s'entendre adresser par Dieu ! - Elle se poursuit par un éloge : Bon et fidèle serviteur : deux titres également glorieux. Elle s'achève par une splendide récompense : Je t'établirai sur beaucoup... Remarquons ici deux frappants contrastes : la somme confiée à ce bon serviteur était pourtant considérable, mais elle n'est rien si on la compare aux biens infinis que Dieu lui donnera éternellement dans le ciel. 2° il a été fidèle en tant que serviteur ; il deviendra désormais seigneur et maître. - Entre dans la joie... Cette phrase finale est diversement interprétée. Plusieurs commentateurs (Clericus, Kuinœl, Schott, etc.) donnent à « joie » le sens de festin et ils traduisent : Sois mon convive, partage le joyeux repas par lequel je vais célébrer mon retour. N'est il pas pas plus simple et plus juste de dire que la joie du maître, c'est la joie qu'il possède par lui-même, qu'il peut communiquer à ses amis et à laquelle il invite précisément le serviteur fidèle qui lui a gagné cinq talents ? Que s'il y a quelque chose d'obscur dans l'expression, l'idée est parfaitement claire : « Ce seul mot renferme tout le bonheur de l’autre vie », S. Jean Chrys. Hom. 78 in Matth. « La joie entre en nous, dit admirablement S. Augustin, cité par Bossuet, Médit. sur l'Évang., in h. l.) lorsqu'elle est médiocre. Mais nous entrons dans la joie quand elle surmonte la capacité de notre âme, qu'elle nous inonde, qu'elle regorge et que nous en sommes absorbés : ce qui est la parfaite félicité des saints. » Car nous ne devons pas oublier que le Maître c'est Dieu, que la joie offerte par lui n'est autre que les délices éternelles du ciel. - On lira encore avec plaisir les lignes suivantes du théologien Gerhard, Harm. Évang. ap. Trench, Notes on the Parables, p. 275 : « Cette joie est tellement grande que l’homme ne peut ni la contenir ni en être contenu. Voilà pourquoi c’est l’homme qui entre dans cette joie incompréhensible. La joie n’entre pas dans l’homme comme s’il pouvait la contenir ». L'expression employée par Jésus-Christ a donc une très grande énergie.

 

Matthieu chap. 25 versets 22 et 23. - Celui qui avait reçu deux talents s’approcha aussi, et dit : Seigneur, vous m’avez remis deux talents ; voici que j’en ai gagné deux autres. 23Son maître lui dit : C’est bien, bon et fidèle serviteur ; parce que tu as été fidèle en peu de choses, je t’établirai sur beaucoup ; entre dans la joie de ton maître. - Le second serviteur s'approche à son tour et la même scène se reproduit. Il présente avec confiance la somme qu'il a doublée au prix de mille labeurs : le Maître le félicite, et le récompense généreusement. On est surpris, tout d'abord, de lui voir décerner absolument les mêmes éloges et la même rémunération qu'au premier, car il n'avait gagné que deux talents tandis que celui-ci en avait gagné jusqu'à cinq. S. Hilaire, Comm. in Matth. chap. 27, faisait déjà cette remarque : « ce qu'ils ont reçu et ce qu'ils ont rapporté diffèrent ; mais ils reçoivent chacun la même récompense du seigneur ». Mais, si l'on se souvient que le second esclave n'a reçu que deux talents, tandis que le premier en avait reçu cinq, on voit que leur mérite, de même que leur bénéfice, est relativement égal. Tous deux, ils ont doublé la somme qui leur avait été confiée.

 

Matthieu chap. 25 verset 24. Celui qui n’avait reçu qu’un talent s’approcha aussi, et dit : Seigneur, je sais que vous êtes un homme dur, qui moissonnez où vous n’avez pas semé, et qui ramassez où vous n’avez pas répandu. - La scène change soudain à l'approche du troisième esclave. Sentant bien, par l'accueil fait aux autres, ce qu'il y a de faux dans sa situation, il essaie de pallier sa faute en alléguant de vaines excuses. Mais il ne réussit qu'à l'aggraver par l'insolence de son maintien et de ses paroles. - Je sais que vous êtes un homme dur. C'est là un impudent mensonge : mais tout est bon pour un coupable sans conscience et sans délicatesse, qui veut échapper par n'importe quel moyen au châtiment qu'il sait avoir mérité. - A l'aide de deux locutions proverbiales, ce misérable prétend développer et appuyer le reproche qu'il vient d'adresser à son Maître. 1° Moissonner ce qu'on n'a pas semé, cela signifie « s'approprier le bien d'autrui », ou encore « s'enrichir en se servant des travaux de ses semblables ». C'est ce second sens qu'il faut adopter ici, car le mauvais serviteur n'accuse pas son maître d'injustice ni de vol, mais seulement de dureté. - 2° ramassez où vous n'avez pas répandu... La pensée est tout à fait la même, quelque soit du reste la signification du verbe latin « sparsisti », au sujet de laquelle les exégètes sont depuis longtemps divisés. Les uns le traduisent par « vanner », les autres par « semer » : nous admettons le premier sens, pour éviter une tautologie. - Après avoir cité l'accusation de ce mauvais serviteur, Bossuet s'écrie, Médit. Sur l'Évang., dern. semaine, 90° jour : « A Dieu ne plaise que Dieu soit ainsi ! Car où n'a-t-il pas semé et quels dons n'a-t-il pas répandus ? Mais Jésus-Christ veut nous faire entendre par cette espèce d'excès combien est grande la rigueur de Dieu dans le compte qu'il redemande. Car il n'y a rien qu'il n'ait droit d'exiger de sa créature infidèle et désobéissante, dont le fonds étant à lui tout entier, il a droit de punir son ingratitude des plus extrêmes rigueurs. »

 

Matthieu chap. 25 verset 25 - c’est pourquoi j’ai eu peur, et j’ai caché votre talent dans la terre ; le voici, vous avez ce qui est à vous. - Après l'exorde du v. 24, destiné à rejeter sur le maître lui-même, s'il était possible, et sur son mauvais caractère, tous les méfaits de ses serviteurs, l'esclave paresseux arrive enfin à sa propre conduite. Il voudrait la faire passer pour de la timidité, pour le résultat de craintes légitimes. En imitant les autres, veut-il-dire, je risquais de perdre dans des spéculations malheureuses l'argent dont vous m'aviez chargé et alors de quelle manière m'eussiez-vous traité ? - Mais tout cela n'est que mensonge et qu'arrogance ! « Celui qui aurait dû honnêtement reconnaître sa faute, et supplier son Maître, le calomnie au contraire, et affirme qu'il a agi avec prévoyance, de peur qu'en cherchant à faire du profit il ne hasarde le capital », S. Jérôme in loc. A la fin de son discours, il atteint le comble de l'impudence : « vous avez ce qui est à vous », vous n'avez pas le droit d'exiger davantage. Voici votre talent, je vous le rends au complet : par conséquent nous sommes quittes. Ce malheureux serviteur ne pouvait pas être plus mal inspiré : la suite des faits va nous l'apprendre.

 

Matthieu chap. 25 verset 26. - Mais son maître lui répondit : Serviteur mauvais et paresseux, tu savais que je moissonne où je n’ai pas semé, et que je ramasse où je n’ai pas répandu. - Le maître, prenant un ton justement sévère, réfute par un argument « ad hominem » son indigne serviteur ; il retourne contre lui ses propres paroles, pour le condamner plus fortement. - Mauvais et paresseux. Deux épithètes bien différentes de celles qui avaient été appliquées aux deux autres esclaves. Mauvais, parce qu'il a osé calomnier son maître ; paresseux, comme le montre sa conduite. - Tu savais... Tu le savais ! Tu es donc sans excuse, puisque tu as fait volontairement tout ce qu'il fallait pour m'irriter. L'ignorance seule aurait pu te servir de défense.

 

Matthieu chap. 25 verset 27. Il te fallait donc remettre mon argent aux banquiers, et, à mon retour, j’aurais retiré avec intérêt ce qui est à moi. - Tu devais tirer la conséquence, d'ailleurs si évidente, qui ressortait de ton raisonnement. - Remettre mon argent... Dans le grec, on a une expression pittoresque qui signifie « jeter une somme d'argent sur la table d'un banquier » ; cf. Luc. 198, 23. - Aux banquiers. Les « numularii » remplissaient chez les anciens le rôle de nos changeurs modernes : ils y associaient celui de banquiers, car ils tenaient une banque ouverte, recevant et prêtant à intérêt. - J'aurais retiré avec intérêt. Le bénéfice eût pu être considérable, car les taux étaient très élevés dans l'antiquité. Bien entendu, il serait tout à fait arbitraire de prétendre prouver par ce trait de notre parabole la légitimité de l'usure. Quand Notre Seigneur appuie quelques instructions sur les usages de la vie commune, il n'entend nullement se prononcer par là-même sur leur valeur morale. - Le sens de la réflexion adressée ici au mauvais serviteur est bien clair : si tu n'avais pas assez d'énergie pour te livrer à un négoce pénible qui t'eût permis de doubler mon talent, du moins pouvais-tu le grossir sans beaucoup de peine. Pour cela il n'était pas même nécessaire de creuser un trou en terre, comme tu l'as fait : il suffisait de jeter l'argent sur la table d'un changeur. Au moral : « Il entend par là que s’il n’a pas osé se servir du don de Dieu dans des actions remplies de péril, il doit quand même s’en servir dans des actions qui sont profitables sans être périlleuses », Cajetan, in h.l. Il est tant de manières d'utiliser les grâces de Dieu, les talents qu'ils nous a confiés : Malheur à qui les laisserait dormir sans fruit, puisque tous sont capables d'en tirer quelque avantage !

 

Matthieu chap. 25 verset 28 - Enlevez-lui donc le talent, et donnez-le à celui qui a dix talents. - Après les considérants, vv. 26 et 27, nous avons la sentence qui occupe trois versets, 28-30. L'esclave coupable est d'abord condamné à être dépouillé de la somme qui lui avait été confiée. Rien de plus naturel et de plus juste que cette privation. A quel titre ce mauvais serviteur garderait-il le talent du maître ? - Donnez-le... C'est le premier des trois serviteurs qui en bénéficie. Sans doute, un talent est bien peu de chose en comparaison de la récompense qu'il a déjà reçue, v. 21 ; mais ce trait est destiné à confirmer le proverbe du v. 29, par lequel le père de famille justifie sa conduite.

 

Matthieu chap. 25 verset 29. - Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance ; mais, à celui qui n’a pas, on enlèvera même ce qu’il semble avoir. - Voir l'explication du proverbe au chap. 13, v. 12, où nous avons déjà rencontré cet adage dans une autre instruction de Jésus. - Cicéron exprime une pensée semblable lorsqu'il dit : « Les mêmes lois de la nature, qui, par le motif de l'intérêt général, interdisent la moindre entreprise sur le bien d'autrui, justifient, par le même motif, le citoyen sage, laborieux, bien méritant, dont la perte serait un dommage public, d'enlever ce qui lui est absolument nécessaire pour ne pas mourir au citoyen oiseux qui jouit du superflu », Offic. 3. Plusieurs commentateurs, après avoir rappelé l'analogie qui existe entre les faits du monde naturel et ceux du monde moral, mentionnent fort à propos la loi bien connue d'après laquelle un membre du corps humain devient plus vigoureux et plus souple par l'exercice, tandis qu'il perd graduellement sa force et jusqu'à la puissance d'agir si on le laisse constamment immobile. Il en est de même, ajoutent-ils, des dons que le Seigneur répand sur nous : utilisés, ils se multiplient ; négligés, ils dépérissent. Voir Abbot, Comment. h. l. ; Trench, Notes on the Parables, 13ème édit., p. 283.

 

Matthieu chap. 25 verset 30. - Quant à ce serviteur inutile, jetez-le dans les ténèbres extérieures ; là il y aura des pleurs et des grincements de dents.  - Voici la partie la plus terrible de la sentence : non seulement l'esclave coupable est dépouillé du talent qu'il avait reçu, il est en outre condamné à une peine infamante et sévère. On le nomme à bon droit serviteur inutile, puisqu'il n'a pas su tirer parti de sa situation pour avancer les intérêts de son maître en même temps que ses intérêts propres. - Jetez-le : l'opposé de « entre dans la joie », vv. 21 et 23. Tandis que les deux autres avaient mérité d'entrer dans des relations tout à fait intimes avec leur Seigneur, lui, il est éloigné à tout jamais de sa présence. Et remarquons bien que cet homme aurait pu être plus coupable. Que serait-ce s'il eût consommé en débauches l'argent dont il avait le dépôt ? Aussi demanderons nous avec S. Augustin : « Que doivent donc attendre ceux qui ont dissipé dans la débauche le bien du maître, si ceux qui l'ont conservé avec paresse sont ainsi condamnés ? », Enarrat in Ps 38, 4 ; « Mesurons la peine du voleur à la peine du paresseux », Enarrat. in Ps. 99, 10. - Dans les ténèbres extérieures. Nous avons dit ailleurs, cf. 8, 12, ce qu'il faut penser de ces ténèbres extérieures, comme aussi des pleurs et des grincements de dents de ceux que la main divine y a relégués impitoyablement. - Les Pères nous ont laissé, comme conclusion de cette parabole, une sentence qui en résume très bien l'enseignement moral, et que plusieurs ont même attribuée à Jésus lui-même : faites valoir vos talents, faites-leur rapporter de gros intérêts. Cf. Anger, synopsis, p. 274. Oui, faisons-les valoir si nous ne voulons pas mériter le sort de ce malheureux serviteur. S. Augustin, dans un touchant discours prononcé pour l'anniversaire de son élévation à l'épiscopat, serm. 339, 3, s'applique à lui-même la parabole des talents, et il raconte qu'elle le délivra d'une tentation dangereuse. La pensée lui était venue de renoncer aux travaux extérieurs du saint ministère pour s'abandonner aux saintes douceurs d'une vie contemplative ; mais, après avoir bien pesé toutes choses, il disait : « l’Évangile me glace d'effroi ». Et pourtant, « Est-il rien de meilleur, de plus doux, que de puiser sans bruit extérieur dans les trésors divins ? Voilà ce qui est bon, ce qui est agréable. Mais prêcher, reprendre, corriger, édifier, s'inquiéter pour chacun, quelle charge, quel poids, quel travail ! Qui ne le fuirait ? Mais l’Évangile m'épouvante ». Et il continua de se dépenser pour les âmes, conformément à la volonté du divin Maître. Que chacun demeure donc dans la sphère où le Seigneur le veut, et qu'il y mette vigoureusement en œuvre les dons qu'il a reçus d'en haut, craignant de devenir un serviteur inutile ! - Ainsi se termine la troisième série des paraboles de Notre Seigneur Jésus-Christ (voir la note placée en tête du chap. 13). Prononcées durant les huit ou dix derniers jours de la vie du Sauveur, entre son entrée solennelle à Jérusalem et sa Passion, elles prophétisent la consommation finale du royaume de Dieu. On y voit le peuple Juif exclu de ce royaume, cf. Matth. 21, 22, et les conditions auxquelles les autres hommes pourront y être admis, ibid. 25. leur couleur est généralement sombre. On a pu dire avec beaucoup de vérité qu'elles sont aux paraboles de la première série, qui étaient, elles aussi, presque toutes données par S. Matthieu, ch. 13, ce que la prophétie du chap. 24 est au Sermon sur la Montagne. Rev. Plumptre, dans Smith Dict. of the Bible. s. v. Parable.

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