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9. - Agonie de Gethsémani, vv. 36-46. Parall. Marc. 14, 32-42 ; Luc. 22, 39-46.

36Alors Jésus vint avec eux dans un domaine appelé Gethsémani ; et il dit à ses disciples : Asseyez-vous ici, pendant que j’irai là pour prier.  37Et ayant pris avec lui Pierre et les deux fils de Zébédée, il commença à être attristé et affligé. 38Alors il leur dit : Mon âme est triste à en mourir; demeurez ici, et veillez avec moi. 39Et s’étant avancé un peu plus loin, il se prosterna le visage contre terre, priant et disant : Mon Père, s’il est possible, que ce calice s’éloigne de moi ; cependant, qu’il en soit non pas comme je veux, mais comme tu veux. 40Et il vint vers ses disciples, et les trouva endormis ; et il dit à Pierre : Ainsi, vous n’avez pas pu veiller une heure avec moi ? 41Veillez et priez, pour que vous ne tombiez pas dans la tentation. L’esprit est rapide, mais la chair est faible. 42Il s’en alla encore une seconde fois, et il pria, en disant : Mon Père, si ce calice ne peut passer sans que je le boive, que ta volonté soit faite. 43Il revint de nouveau, et il les trouva endormis car leurs yeux étaient appesantis. 44Et les quittant, il s’en alla encore, et il pria pour la troisième fois, en disant les mêmes paroles. 45Puis il vint à ses disciples, et leur dit : Dormez maintenant et reposez-vous ; voici que l’heure approche, et le Fils de l’homme sera livré aux mains des pécheurs. 46Levez-vous, allons ; voici que celui qui doit me trahir approche.

NUIT DU JEUDI AU VENDREDI

 

Matthieu chap. 26 verset 36. - Alors Jésus vint avec eux dans un domaine appelé Gethsémani ; et il dit à ses disciples : Asseyez-vous ici, pendant que j’irai là pour prier. - C'est ici que commence la Passion proprement dite du Sauveur. Elle s'ouvre par une des scènes les plus douloureuses que Jésus ait eu à endurer avant sa mort. Seule, l'agonie de la croix peut être comparée à l'agonie de Gethsémani. Les tortures infligées par les hommes, quelque déchirantes qu'elles puissent être, sont cependant peu de chose à côté des souffrances morales qui sont directement imposées par Dieu ; or, c'est Dieu lui-même qui fit porter à l'âme du Sauveur, dans le jardin de Gethsémani, l'horrible poids de tous les péchés du monde. - Jésus vint avec eux dans un domaine. Ce domaine était situé au-delà du torrent de Cédron, cf. Joan. 18, 1, au pied du mont des Oliviers. Le pèlerin trouve précisément au N.E. de Jérusalem, non loin de la porte Saint Étienne et des remparts, de l'autre côté du Cédron, un emplacement à peu près carré, long de 160 pieds anglais, large de 150, qu'on lui dit ou plutôt qu'on lui prouve, d'après une tradition qui remonte au moins jusqu'à Constantin (cf. Euseb. Onomasticon, s. v. Gethsemani ; S. Jérôme, ibid. ; Sepp, Jerus. u. das. Land, 1864 t. 1, p. 564 et ss.), avoir été le théâtre de l'agonie de Jésus. Les Pères franciscains, aux soins desquels il est depuis longtemps confié, l'ont récemment entouré de grands murs ; ils y ont planté à profusion la fleur dite de la Passion, la rose, le romarin, et le « Graphalium sanguineum », ou Goutte de sang, qu'une gracieuse légende fait naître de la sueur sanglante de Jésus. Mais le principal ornement de ce précieux enclos consiste dans huit oliviers énormes, aux troncs noueux, au rare feuillage, que des connaisseurs font remonter jusqu'à deux mille ans, cf. O. Strauss, Sinai u. Golgotha, 8ème édit. p. 224, et qui purent en effet échapper comme par miracle aux coupes nombreuses pratiquées dans les environs de Jérusalem par Pompée, par Titus, par Adrien et par les croisés. Cf. Chateaubriand, Itinéraire de Paris à Jérusalem, Paris 1837, t. 2, p. 181 ; Lamartine, Voyage en Orient, t. 1, p. 470 ; Mgr. Mislin, les Saints Lieux, 1re édit. t. 2, p. 4 et ss. ; Fouard, la Passion de Notre Seigneur Jésus-Christ, p. 25. - Appelé Gethsemani. L'étymologie la plus probable de ce nom est Gath Schemâné, « pressoir d'huile ». Le jardin aurait été ainsi appelé à cause du pressoir qui s'y trouvait pour écraser les olives au temps de la récolte. D'autres préfèrent Ghé Schemâné, « vallée d'huile », c'est-à-dire vallée fertile, ou vallée produisant beaucoup d'huile ; mais alors, comment appliquer l'insertion du T ? Cf. Winer, bibl. Realwoerterbuch, s.v. - Il dit à ses disciples : il n'en restait que huit, Judas étant parti et trois autres apôtres S. Pierre, S. Jacques et S. Jean devant accompagner Jésus ; cf. v. 37. - Asseyez-vous, c'est-à-dire « restez ». - Pendant que j'irai là. « Ici, là » : Jésus désignait les deux endroits du geste. On a justement rapproché de ces paroles celles d'Abraham laissant ses serviteurs au pied du Moria qu'il allait gravir avec Isaac : « Abraham dit à ses serviteurs : Restez ici avec l'âne ; moi et le jeune homme, nous irons jusque-là pour adorer, et nous reviendrons auprès de vous », Gen. 22, 5. Jésus ne va-t-il pas, dans sa prière d'agonie, s'étendre sur l'autel avec la foi d'Abraham et la résignation d'Isaac ? Cf. Stier, Reden des Herrn, in h.l.

 

Matthieu chap. 26 verset 37. - Et ayant pris avec lui Pierre et les deux fils de Zébédée, il commença à être attristé et affligé. - La présence de tous les disciples pendant le drame douloureux et solennel qui se préparait eût troublé le recueillement de Jésus : du reste, leurs dispositions actuelles n'étaient nullement conformes à la situation par laquelle il allait passer. Il prend donc seulement avec lui les trois apôtres les plus intimes, Pierre, le chef du sacré Collège, qui venait de manifester si chaudement son amour, les fils de Zébédée, qui avaient consenti à vider en compagnie de Jésus la coupe d'amertume ! Tous ensemble, ils s'enfoncent plus avant dans le jardin. Ceux qui avaient été témoins de la Transfiguration glorieuse du divin Maître allaient contempler de près son humiliation. - Il commença. C'est le prélude de la lutte terrible que Jésus va soutenir. - Triste et affligé. Ces deux mots expriment le sentiment de la douleur, mais d'une douleur parvenue à divers degrés d'intensité. Le premier correspond à l'opposé de se réjouir ; le second représente une tristesse excessive, de poignantes angoisses ; Suidas l'explique par « être extrêmement affligé, n'en pouvoir plus » ; Euthymius par « avoir l'âme lourde » ; Hésychius par « être en agonie ». S. Justin, Dial. cum Tryph. 125, dit que cette douleur avait paralysé l'âme de Jésus, de même qu'autrefois la main mystérieuse de l'ange avait fait pour la force de  Jacob. Et ce n'est là que le commencement de l'agonie du Sauveur !

 

Matthieu chap. 26 verset 38. - Alors il leur dit : Mon âme est triste à en mourir; demeurez ici, et veillez avec moi. - Jésus ne peut s'empêcher de faire aux amis qui l'accompagnent l'humble aveu de l'immense douleur qui pèse sur son cœur. - Mon âme est triste : dans le grec, « ayant de la tristesse tout autour de soi ». - A en mourir. Être triste jusqu'à la mort, c'est être en proie à un chagrin supérieur aux forces humaines et capable de faire mourir. D'autres, avant Notre Seigneur Jésus-Christ, avaient usé de cette locution pour représenter la tristesse parvenue à son degré suprême ; Cf. Jon. 4, 9 ; Jud. 16, 16 ; Eccli. 37, 2 ; mais, si c'était pour eux une hyperbole, c'était pour Jésus une entière réalité. Un homme ordinaire eût infailliblement succombé sous un si lourd fardeau. « Ah ! Seigneur, s'écrie Bourdaloue, 1er Sermon sur la Passion, 1re partie, votre douleur est comme une vaste mer, dont on ne peut sonder le fond, ni mesurer l'immensité. Ce fut pour grossir et enfler cette mer que tous les péchés des hommes, ainsi que parle l'Écriture, entrèrent comme autant de fleuves dans l'âme du Fils de Dieu... Faut-il s'étonner si tout cela, suivant la métaphore du Saint-Esprit, ayant formé un déluge d'eaux dans cette âme bienheureuse, elle en demeure comme absorbée , » - Demeurez ici : synonyme de « asseyez vous ici » du v. 36, « restez ici ». - Et veillez avec moi. Même les plus intimes parmi les intimes ne devaient pas être les témoins immédiats de l'agonie du Sauveur : pour de tels combats et de telles souffrances on a besoin de solitude. La pensée que ses trois meilleurs Apôtres veillent à quelque distance sera une consolation pour le cœur de Jésus.

 

Matthieu chap. 26 verset 39. - Et s’étant avancé un peu plus loin, il se prosterna le visage contre terre, priant et disant : Mon Père, s’il est possible, que ce calice s’éloigne de moi ; cependant, qu’il en soit non pas comme je veux, mais comme tu veux. - S. Luc précise exactement la distance : « il s'éloigna d'eux à la distance d'environ un jet de pierre » , 22, 41. On montre dans le jardin de Gethsémani une sombre grotte dans laquelle Notre Seigneur se serait retiré pour son agonie. Un peu plus loin est un rocher qui aurait servi de banc aux trois disciples et près de là l'emplacement sinistre de la trahison, que mentionnait déjà le pèlerin de Bordeaux en 333. - Il se prosterna ; il se prosterna tout de son long, prenant l'attitude de l'anéantissement, de la désolation, mais aussi de la parfaite soumission. - Priant. La prière est son meilleur remède en ce moment terrible. L’Esprit Saint a daigné conserver pour notre instruction et notre consolation perpétuelles la formule qui s'échappa du cœur et des lèvres de Jésus. Bien qu'elle soit rapportée avec quelques variantes par les synoptiques, elle est au fond la même dans leurs récits. On y remarque trois éléments principaux : un appel plein de confiance au Père éternel, une pressante supplication, la résignation la plus absolue. - Mon Père : Dieu demeure son Père, quoiqu'il l'accable de souffrances. Tout prosterné qu'il est dans la poussière, Jésus conserve le sentiment complet de sa dignité, de sa divine filiation. - S'il est possible. C'est à ce Père bien-aimé que Notre Seigneur adresse sa requête ; mais, avant de la formuler, il témoigne déjà de sa parfaite soumission. S'il est possible ! En effet, ce n'était pas absolument impossible : Jésus ne subissait pas les coups d'un inexorable destin. Et pourtant, les décrets célestes relatifs à la Passion du Christ ne sont-ils pas arrêtés de toute éternité ? N'est-ce point parce qu'il les connaît que le Sauveur est si profondément troublé ? C'est pourquoi, « Il ne prie pas comme s’il doutait de la puissance et de la volonté de son Père, ou de ce qui arriverait. Il exprime avec véhémence  le désir de sa volonté naturelle, mais de façon à ce qu’elle soit en tout soumise au bon plaisir du Père », Luc de Bruges, in Matth. h.l. ; Cf. Corn. a Lap. C'est donc de sa nature humaine que s'échappe ce désir conditionnel. - S'éloigne de moi. Belle métaphore. Qu'il passe devant moi sans que je doive le boire. Par conséquent : Qu'il s'éloigne de moi ! - Ce Calice : C'est-à-dire l'amère douleur dont la coupe était parfois l'emblème chez les anciens ; cf. 20, 22 et le commentaire. Ce calice que Notre Seigneur Jésus-Christ devait vider jusqu'à la lie, c'était d'abord la Passion et la mort avec toutes leurs horreurs. « L’âme veut naturellement être unie au corps, et cela habitait l’âme du Christ, car il a mangé, bu et a eu faim. La séparation [de son âme] allait donc contre le désir naturel. La séparation lui causait donc de la tristesse », S. Thomas d'Aquin, [26, 38]. Mais telle n'était pas la cause unique, ni même la cause principale des angoisses du Christ : la supposition contraire serait une injure pour son âme capable de tous les héroïsmes. Aussi, le docteur angélique a-t-il soin d'ajouter, Summ. Theol. p. 3, q. 46, art. 6, ad. 4 : « Le Christ n'a pas seulement souffert de la perte de sa vie corporelle, mais aussi pour les péchés de tous les hommes ». Nos péchés, nous l'avons déjà indiqué d'après Bourdaloue, furent la vraie raison de son immense douleur. C'est leur poids accablant qui l'écrasait et lui faisait crier merci vers la divine justice. - Cependant. En tant que victime, le Sauveur tremblait et gémissait ; mais, en tant que prêtre, il se soumet sans réserve au bon plaisir de son Père. « Cette parole : « Que ce calice, s’il se peut, s’éloigne de moi », montre l’humanité ; mais celle-ci : « Néanmoins, non ma volonté, mais la vôtre », fait voir la résignation d’une âme forte et vertueuse et nous apprend à obéir à Dieu en dépit des répugnances de la nature », S. Jean Chrys., Hom. 83 in Matth. La nature humaine du Christ peut bien trembler sous l'impression d'une vive souffrance, mais elle ne saurait être rebelle, résister réellement à la volonté céleste. Si, d'après une frappante comparaison, le cœur de l'homme ressemble à un vase plein d'eau, mais au fond duquel il y a de la boue, des immondices que la moindre agitation fait remonter à la surface : l'âme de Jésus, exempte de tout péché, ne renferme qu'une très pure liqueur. Il n'est pas de tentation, d'agitation qui puisse la troubler le moins du monde (Pensée de Rambach). - Non pas comme je veux, mais comme tu veux. Passage célèbre dans l'histoire du dogme. L'Église s'est justement appuyée sur lui pour foudroyer les hérésies des Monophysites et des Monothélites. Cf. Petavius, Théol. Dogm. t. 4, lib. 4, c. 6-9 ; Perrone, de Incarnat. N° 453. Il y a en Jésus Christ deux natures et deux volontés, la nature et la volonté humaine, la nature et la volonté divines. Le Sauveur lui-même marque cette double distinction. En tant qu'homme, il voudrait échapper aux souffrances atroces qu'il endure ; mais en tant qu'il est un avec Dieu le Père et avec l'Esprit Saint, il accepte généreusement la coupe d'amertume. Le « vouloir »humain étant en collision avec le « vouloir » de Dieu, l'issue de la lutte n'est pas douteuse. « Comme tu veux », tel en est le glorieux résultat. Assurément, l'évangéliste ne nous raconte pas tout le conflit ; il se contente d'en exprimer clairement les deux phases, la phase de poignante agonie, et la phase de complète victoire. La prière de Jésus n'est que le résumé d'une longue oraison.

 

Matthieu chap. 26 verset 40. - Et il vint vers ses disciples, et les trouva endormis ; et il dit à Pierre : Ainsi, vous n’avez pas pu veiller une heure avec moi ? - Après avoir ainsi triomphé de ses terreurs, le Fils de l'homme revient auprès de ses trois disciples privilégiés. On dirait que son cœur déchiré désirait chercher quelque consolation dans l'amitié de ces Apôtres. Mais Dieu voulait que Jésus fût privé même d'une marque de sympathie humaine durant ces heures terribles. - Les trouva endormis. Sommeil bien surprenant de la part de tels disciples et après la recommandation si pressante de Jésus, cf. v. 38. Ils dorment tous les trois ; ils étaient prêts, il n'y a qu'un moment, à donner leur vie pour lui, et voici qu'ils ne peuvent pas même résister au sommeil pendant quelques instants pour lui tenir compagnie et pour compatir à sa douleur ! Mais, Jésus le savait mieux que personne, leur sommeil n'accusait pas en eux un manque de sympathie : c'est au contraire la tristesse, nous dit le physiologiste S. Luc, 22, 45, qui les avait ainsi engourdis. D'ailleurs, la nuit était déjà assez avancée, et la journée avait été très pénible, surtout pour deux d'entre eux, S. Pierre et S. Jean, qui s'étaient trouvés constamment sur pied pour faire les préparatifs de la cène. - Ainsi, vous n'avez pas pu. Cependant Jésus se plaint doucement à eux de leur abandon apparent. Il leur avait demandé bien peu, et ce peu ils avaient été incapables de le lui accorder. - Une heure. Ces mots, bien qu'il ne faille pas en presser la signification, déterminent le temps qu'avait duré la première partie de l'agonie du Sauveur.

 

Matthieu chap. 26 verset 41. - Veillez et priez, pour que vous ne tombiez pas dans la tentation. L’esprit est rapide, mais la chair est faible. - A son reproche amical, Jésus ajoute un avis bien précieux, qu'il n'adressait pas seulement aux trois Apôtres qui étaient alors auprès de lui, mais qu'il étendait par la pensée à ses disciples à venir. - Veillez et priez. Veiller, prier : ce sont les deux grands actes du chrétien, en tout temps et plus spécialement au moment du danger. La vigilance avertit de la présence de l'ennemi ; la prière aide à le vaincre. - Pour que vous ne tombiez pas... « Entrer dans la tentation » ou, pour rendre l'hébraïsme plus complet, « entrer dans la main de la tentation », cf. Wittsius et Grotius in h. l ., est une expression pittoresque et énergique qui signifie : succomber complètement à la tentation, se laisser subjuguer par elle de manière à devenir son esclave. Pour Pierre, Jacques et Jean, le danger le plus immédiat était celui d'abandonner ou de renier le Messie : ce danger étant imminent, ainsi que Jésus le leur avait prédit, ils devaient veiller et prier pour s'y préparer ; mais voici qu'au contraire ils dormaient comme s'ils eussent été dans la plus parfaite sécurité ! - L'esprit est rapide. Par un aphorisme important, dont la vérité ne fut que trop bien démontrée pendant cette nuit douloureuse, le Sauveur motive l'avertissement qu'il vient de donner à ses disciples. Il connaît sans doute leur bonne volonté, mais il connaît aussi leur faiblesse, et c'est contre cette dernière qu'il veut les mettre en garde. - Rapide, ardent, généreux, plein d'entrain. Les Apôtres ont montré l'ardeur de leur esprit quand ils ont promis à leur Maître de mourir avec lui s'il le fallait. - Mais la chair est faible. Tandis que l'esprit immatériel a de nobles élans, de ferventes aspirations qui portent l'homme en haut, la chair mortelle et animale l'entraîne au contraire en bas, soit parce qu'elle est incapable de suivre l'esprit, soit parce qu'ayant ressenti plus que lui les atteintes du péché, elle est plus imbue de corruption et de malice. Entre ces deux parties qui composent la nature humaine, il existe un triste contraste, souvent décrit par l'apôtre S. Paul, et dont Jésus expérimentait alors personnellement les effets. Mais en lui la chair fut domptée par l'esprit ; tandis qu'en ses disciples l'esprit est souvent défait et outragé par la chair.

 

Matthieu chap. 26 verset 42. - Il s’en alla encore une seconde fois, et il pria, en disant : Mon Père, si ce calice ne peut passer sans que je le boive, que ta volonté soit faite. - Encore une seconde fois. Pléonasme qui n'était pas rare chez les Hébreux. - Il s'en alla. Les consolations terrestres même les plus légitimes lui faisant défaut, Jésus retourne auprès de son Père : là seulement il pourra trouver le réconfort dont il a besoin. - Mon Père... Sa nouvelle prière diffère à peine de celle que nous avons entendue plus haut. Elle se compose tout à fait des mêmes éléments. Néanmoins il la modifie légèrement, pour insister davantage sur la soumission la plus complète. La demande directe a même disparu : elle n'apparaît plus que voilée sous l'expression d'un entier assentiment aux volontés divines. - Si ce calice ne peut... Dieu veut qu'il boive la coupe amère jusqu'à la lie : la continuation de ses angoisses intérieures en est pour lui un indice manifeste. Il se prépare donc à une obéissance absolue. - Que ta volonté soit faite. « Ce ne sont pas les paroles de quelqu’un qui ne fait qu’accepter ce qu’il ne peut pas éviter, mais qui acquiesce de toute son âme », Rosenmüller, Scholia in Matth., h.l.

 

Matthieu chap. 26 verset 43. - Il revint de nouveau, et il les trouva endormis car leurs yeux étaient appesantis. - Après s'être livré pendant quelque temps à ces sentiments de résignation, et après avoir forcé la nature à subir les lois de l'esprit, Jésus s'approche pour la seconde fois de ses disciples ; mais de nouveau il les trouve endormis. L'Évangéliste semble vouloir excuser leur sommeil en disant que leurs yeux étaient appesantis. A qui n'est-il pas arrivé d'avoir les paupières alourdies par la fatigue ou par l'ennui ? On a de la peine alors à les tenir ouvertes ; elles se ferment comme si elles étaient de plomb.

 

Matthieu chap. 26 verset 44. - Et les quittant, il s’en alla encore, et il pria pour la troisième fois, en disant les mêmes paroles. - Il ne les réveille pas ; mais, renonçant aux témoignages d'affection par lesquels il espérait soulager un peu sa douleur, il gagne pour la troisième fois sa profonde retraite du jardin. - Il pria pour la troisième fois. Tant que dure la lutte intérieure, il prie. C'est ce que S. Luc exprime admirablement : « Étant en agonie, il priait plus instamment ... », 22, 44. Voir dans le récit de ce même évangéliste les détails relatifs à l'apparition de l'ange et à la sueur de sang du Sauveur. - En disant les mêmes paroles. Jésus répète la seconde formule, v. 42, qui exprimait, son cœur le lui disait, le sentiment le plus conforme aux circonstances et aux divins décrets. De nouveau il acquiesce donc à tout sans hésiter. Après ce troisième assaut, sa victoire est complète : les souffrances pourront tomber sur lui sous les formes les plus cruelles et les plus variées, il les subira avec un courage invincible. Relevons en passant la leçon morale qui se dégage pour nous de cette admirable scène. « Jésus-Christ nous apprend, par son exemple, dans l'agonie de l'âme et du corps, à prier ; il prendra pitié de nous, quand même la défaillance ne nous laisserait que la force de répéter les mêmes paroles ». Fouard, Passion de Notre Seigneur Jésus-Christ, p. 30.

 

Matthieu chap. 26 verset 45. - Puis il vint à ses disciples, et leur dit : Dormez maintenant et reposez-vous ; voici que l’heure approche, et le Fils de l’homme sera livré aux mains des pécheurs. - Puis il vint... « Lorsque Notre Seigneur revient vers ses disciples, et qu'il les trouve endormis, la première fois, il leur en fait un reproche ; la seconde fois, il se tait ; la troisième fois, il leur ordonne de se reposer » , dit S. Hilaire notant la différence des visites que Jésus fit aux apôtres après chacune de ses prières. Tous les interprètes ne sont cependant pas de son avis sur le sens des mots dormez maintenant. Théophylacte, Euthymius, Maldonat, Meyer et d'autres croient qu'ils expriment une piquante ironie : « Voici qu'on va m'arrêter ; dormez si vous en avez le courage ! » Mais l'ironie nous paraît peu naturelle, peu digne de Jésus en un pareil moment. Rien n'indique qu'il se soit départi à cet instant de l'esprit de douceur qui avait animé tous ses actes et toutes ses paroles pendant cette soirée mémorable. Nous préférons donc, avec la plupart des commentateurs, prendre la phrase dans sa signification obvie : « Dormez maintenant et prenez du repos! », dit fort bien S. Augustin, de Cons. Evang. Livre 3, chap. 4. Désormais, il est assez fort pour se passer de tout secours humain : il permet donc aimablement à ses amis de se reposer jusqu'à l'arrivée du traître. - Reposez-vous ; cette expression marque un repos complet et favorise l'opinion que nous venons d'adopter. Le divin Maître n'a pu l'employer que pour accorder réellement aux trois disciples toute liberté de chercher dans un sommeil réparateur quelque trêve à leurs fatigues et à leurs inquiétudes. - Voici que l'heure approche... C'est comme s'il disait : Profitez de ce répit bien court qui vous est laissé. Avec quel calme l'âme de Jésus, rassérénée par la prière et par l'abandon le plus parfait au plan divin, envisage les affreuses souffrances qui l'attendent !

 

Matthieu chap. 26 verset 46. - Levez-vous, allons ; voici que celui qui doit me trahir approche. - Levez-vous. Il s'écoula un temps plus ou moins considérable entre ces paroles et celles du verset précédent. Sous la garde leur Maître, les apôtres s'endormirent. Puis, Jésus les éveilla au moment de l'arrivée du traître et de ses sicaires. - Allons. Il veut aller au-devant de ses bourreaux. « Il se dirige vers ses persécuteurs, et se présente de lui-même à la mort : « Levez-vous, allons », c'est-à-dire, afin qu'ils ne vous trouvent pas en proie aux appréhensions et à la crainte, marchons de nous-mêmes à la mort, et qu'ils soient témoins de l'assurance et de la joie de celui qu'ils vont faire souffrir », S. Jérôme in h.l. Tant son triomphe a été complet !

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