47Comme il parlait encore, voici que Judas, l’un des douze, arriva, et avec lui une foule nombreuse, armée d’épées et de bâtons, envoyée par les princes des prêtres et par les anciens du peuple. 48Or, celui qui le trahissait leur avait donné un signe, en disant : Celui que j’embrasserai, c’est lui ; saisissez-le. 49Et aussitôt, s’approchant de Jésus, il dit : Je te salue, Maître. Et il l’embrassa. 50Jésus lui dit : Mon ami, pourquoi es-tu venu ? Alors ils s’avancèrent, mirent les mains sur Jésus et le saisirent. 51Et voici qu’un de ceux qui étaient avec Jésus, étendant la main, tira son épée, frappa le serviteur du grand prêtre, et lui coupa l’oreille.52Alors Jésus lui dit : Remets ton épée à sa place, car tous ceux qui prendront l’épée périront par l’épée. 53Penses-tu que je ne puisse pas prier mon Père, qui m’enverrait à l’instant plus de douze légions d’anges ? 54Comment donc s’accompliront les Écritures, qui annoncent qu’il en doit être ainsi ? 55En même temps, Jésus dit à la foule : Vous êtes venus comme après un voleur, armés d’épées et de bâtons, pour vous emparer de moi ; tous les jours j’étais assis au milieu de vous, enseignant dans le temple, et vous ne m’avez pas arrêté. 56Mais tout cela s’est fait afin que ce que les prophètes ont écrit fût accompli. Alors tous les disciples, l’abandonnant, s’enfuirent.
Matthieu chap. 26 verset 47. - Comme il parlait encore, voici que Judas, l’un des douze, arriva, et avec lui une foule nombreuse, armée d’épées et de bâtons, envoyée par les princes des prêtres et par les anciens du peuple. - Jésus achevait à peine d'annoncer l'arrivée de Judas, que celui-ci se présentait à l'entrée du jardin. - Un des douze. S. Matthieu avait déjà noté plus haut, v. 14, cette circonstance qui ajoute tant de noirceur au crime du traître ; il la signale une seconde fois, de concert avec les autres évangélistes, pour mieux flétrir le misérable qui avait abusé de tant de grâces. - Arriva... Judas se rend exactement à Gethsémani, parce qu'il savait, d'après S. Jean, 18, 2, que c'était la retraite favorite du Sauveur. Il avait supposé que son Maître y était venu aussitôt après la cène. Pour lui, il était sorti du cénacle avant les autres, cf. Joan. 13, 30 ; afin d'aller avertir les princes des prêtres et leur demander la troupe avec laquelle il se présentait actuellement. - Une foule nombreuse. Dans cette bande sinistre on remarquait un certain nombre de valets du Sanhédrin, une cohorte romaine, Cf. Joan. 18, 3, et même plusieurs d'entre les Sanhédristes qui avaient voulu assister à l'arrestation de leur ennemi. Cf. Luc. 22, 52. Chemin faisant, elle s'était sans doute grossie en recrutant quelques fanatiques et quelques curieux. - Armée d'épées. Le mot employé dans le texte grec indique l'épée courte, à un seul tranchant, qui était alors d'un fréquent usage. C'étaient vraisemblablement les soldats qui en étaient munis. Quant aux bâtons, ils devaient armer les fanatiques qui s'étaient associés aux sicaires envoyés par le Grand Conseil. On avait fait un grand déploiement de forces pour arrêter Notre Seigneur, car on voulait à tout prix s'emparer de sa personne et l'on craignait quelque résistance de la part de ses amis. - Le participe envoyée manque dans le texte grec, comme dans la rédaction de S. Marc.
Matthieu chap. 26 verset 48. - Or, celui qui le trahissait leur avait donné un signe, en disant : Celui que j’embrasserai, c’est lui ; saisissez-le. - Un signe. Le traître pense à tout. Jésus ne sera pas seul dans le jardin ; du reste, c'est la nuit, bien que la lune ait pu luire alors dans son plein ; enfin la plupart de ceux qui forment l'escorte de Judas ne connaissaient peut-être pas personnellement Notre Seigneur. Il fallait par conséquent un signe pour qu'on le distinguât sans peine au milieu de son entourage. - Celui que j'embrasserai. En Orient, le baiser a toujours été un des modes de salutation les plus fréquents. Chez les Juifs en particulier les disciples avaient coutume de saluer leur Maître en le baisant. Le signe de Judas est donc choisi aussi bien que possible pour sauvegarder les apparences et dissimuler sa trahison aux yeux des autres apôtres. C'est ce qui fait dire à S. Jérôme : « Il a à ce point honte devant les disciples, qu'il ne livre pas ouvertement le Seigneur à ses persécuteurs, mais par le signe du baiser ». Mais d'un autre côté, quelle noirceur n'y a-t-il pas à transformer le signe de l'amitié, de la tendresse, en celui de la trahison la plus perfide ? - C'est lui : lui, par antonomase. Celui que nous cherchons. - Saisissez-le. S. Marc ajoute « et emmenez-le sous bonne garde ». Le traître craignait que Jésus, dont il connaissait la puissance miraculeuse, n'en fît usage pour s'échapper des mains de ses geôliers.
Matthieu chap. 26 verset 49. - Et aussitôt, s’approchant de Jésus, il dit : Je te salue, Maître. Et il l’embrassa. - Après s'être ainsi entendu avec les gens de son escorte, Judas s'approche de Jésus avec tous les dehors de l'affection et du respect. - Je te salue, Maître ! C'est l'expression hypocrite de son prétendu respect. - Il l'embrassa. C'est l'expression non moins hypocrite de son affection. Affreux baiser, dont celui de Joab, cf. 2 Reg. 20, 9 et ss., avait été le type ; c'est à cause de l'horreur légitime qu'il inspire que l'Église a supprimé le baiser de paix dans la liturgie du Jeudi saint. On dirait, d'après le texte grec, que le traître affecta de le prolonger, ou même de le répéter à différentes reprises, pour mieux cacher son jeu. Et Jésus se laissa faire ! Il ne retira point son visage divin pour se soustraire à cette infâme caresse.
Matthieu chap. 26 verset 50. - Jésus lui dit : Mon ami, pourquoi es-tu venu ? Alors ils s’avancèrent, mirent les mains sur Jésus et le saisirent. - Du moins il voulut montrer au traître qu'il n'était pas induit en erreur par cette marque extérieure d'amitié. - Mon ami. Quelques auteurs attribuent encore à cette expression une signification ironique. Ce serait, suivant eux, un synonyme de « homme très mauvais ». Nous préférons la regarder comme une parole de bonté adressée au traître pour le toucher. Au reste, il est à remarquer que Notre Seigneur, d'après le texte grec, ne donna pas à Judas le doux nom d'ami, mais fit usage du titre que les Docteurs employaient à l'égard de leurs disciples en des moments de condescendance et de familiarité. Cf. Schleussner, Lexic. ad N.T. s.v.h. ; Bretschneider, Lexic. Man., ibid. - Pourquoi es-tu venu. Exclamation de douloureuse surprise, et en même temps reproche justement sévère sous une forme pleine de délicatesse. Il y a dans ces mots un appel foudroyant à la conscience et au cœur de Judas. Le Sauveur ajouta, d'après le récit de S. Luc : « Judas, c'est par un baiser que tu livres le Fils de l'homme! ». - Alors ils s'avancèrent : non pas seulement d'une manière immédiate ; auparavant eut lieu la scène racontée par S. Jean, 18, 4-8. - Mirent les mains... S. Jean Chrysostôme ne peut s'empêcher de dire en citant ce trait : « Cependant ils n'auraient rien pu faire, si lui-même ne l'avait permis ! » Hom. 83 in Matth. « Que n'étais-je là avec mes Francs ! » s'écriait un héros bien connu en entendant le récit de la Passion.
Matthieu chap. 26 verset 51. - Et voici qu’un de ceux qui étaient avec Jésus, étendant la main, tira son épée, frappa le serviteur du grand prêtre, et lui coupa l’oreille. - Il y eut cependant quelqu'un pour prendre la défense de Jésus au moment de son arrestation. Ce fut S. Pierre, dissimulé il est vrai sous la vague expression un de S. Matthieu, mais clairement désigné par le quatrième Évangéliste, Cf. Joan. 18, 10. Pourquoi S. Matthieu ne l'a-t-il pas nommé ? De crainte, a-t-on répondu souvent, d'attirer sur lui les vengeances des Juifs, puisqu'il vivait encore au moment où paraissait le premier Évangile. Ce motif n'est pas sans valeur quoiqu'il soit rejeté par la plupart des exégètes modernes. - Étendant la main : détail pittoresque. - Son épée. Voir dans S. Luc, 22, 38 et ss., la méprise singulière des disciples, par suite de laquelle S. Pierre s'était muni de ce glaive qui faillit compromettre gravement toute la troupe apostolique. - Frappa le serviteur... Le serviteur du grand-prêtre blessé par S. Pierre s'appelait Malchus. Cf. Joan. 18, 10. - Lui coupa l'oreille. Emporté par son ardeur inconsidérée, et se souvenant de ses récentes promesses, Simon-Pierre voulait fendre le crâne de l'un des sbires qui accompagnaient Judas ; mais sa précipitation lui fit manquer son coup et il n'atteignit que l'oreille droite de Malchus, Cf. Joan. l.c.
Matthieu chap. 26 verset 52. - Alors Jésus lui dit : Remets ton épée à sa place, car tous ceux qui prendront l’épée périront par l’épée. - Pierre avait de nouveau brandi son glaive et se disposait à frapper un autre adversaire, quand Jésus l'arrêta par une ordre formel accompagné d'une grave réflexion. - Remets... C'est l'ordre : Pierre doit sur-le-champ remettre le glaive au fourreau. A sa place, c'est-à-dire dans le fourreau, comme dit S. Jean. - Car tous ceux... C'est la réflexion qui motive l'ordre. Elle consiste en un axiome dont la signification générale est que la violence ne sert de rien, mais qu'elle retombe sur son auteur ; ou que le zèle aveugle est ordinairement nuisible. - Qui prendront l'épée. Il est évident qu'il ne s'agit point ici du « droit du glaive » que possèdent les sociétés, et qui leur est nécessaire pour se défendre : le proverbe s'adresse seulement aux particuliers qui, sans une nécessité réelle, tireraient le glaive arbitrairement : ces imprudents sont bien avertis qu'il existe une sorte de talion dont ils seront tôt ou tard les victimes. - Jésus ne dit pas autre chose à S. Pierre : c'est donc très arbitrairement que plusieurs exégètes, entre autres Euthymius et Grotius, voient dans ces paroles une prédiction de la ruine future des Juifs et des Romains. On peut en rapprocher à plus juste titre le proverbe célèbre « Ecclesia non sitit sanguinem », l'Église n'est pas assoiffée de sang.
Matthieu chap. 26 verset 53. - Penses-tu que je ne puisse pas prier mon Père, qui m’enverrait à l’instant plus de douze légions d’anges ? - Jésus signale à l'Apôtre trop ardent un second motif pour lequel il aurait dû se tenir sur la réserve. - Penses-tu. L'Apôtre semblait prouver par sa conduite qu'il ignorait la puissance de son Maître : celui-ci lui rappelle l'influence personnelle dont il jouit auprès de Dieu. Il lui suffirait d'adresser une simple prière à son Père céleste pour en obtenir un prompt et puissant secours, qui réduirait à néant les efforts de ses ennemis. Il peut donc se passer de toute intervention humaine. - Qui m'enverrait ; il me fournira, il placera à mes côtés. - A l'instant, sur l'heure. - Douze légions d'anges. La légion, ainsi nommée parce qu'on choisissait primitivement parmi les citoyens romains les hommes qui la composaient, n'eut pas toujours le même nombre de soldats. Néanmoins, depuis l'époque de Marius, elle en comprenait habituellement six mille, sans compter un corps d'auxiliaires assez considérable et une aile de cavalerie forte de trois cents hommes. Cf. A. Rich. Dictionn. des antiquités rom. et grecq. au mot « Legio ». A prendre ce chiffre rond de 6000 hommes, l'armée angélique formée de douze légions -autant de légions que Jésus avait d'Apôtres- aurait compris 72000 combattants. On comprend qu'avec une telle troupe le Sauveur eût pu défier tous ses adversaires. Mais il se gardera bien d'adresser à Dieu une prière qui lui procurerait cette armée : n'a-t-il pas accepté le rôle de Rédempteur ? Il saura le remplir jusqu'au bout.
Matthieu chap. 26 verset 54 . - Comment donc s’accompliront les Écritures, qui annoncent qu’il en doit être ainsi ? - Comment donc... En effet, dans le cas où son Père lui enverrait douze légions d'anges pour l'arracher à ses bourreaux, comment s'accompliraient les Écritures, où il est prédit si clairement que le Christ doit souffrir et mourir pour le salut du monde ? Cf. Is. 53 ; Dan. 9, 26 ; etc. Jésus ne saurait donner un démenti aux divins oracles. - Ainsi... Il y a ici un hébraïsme évident, en même temps qu'une ellipse. « Il nous faut comprendre, dit très bien Maldonat (Comm. in h.l) comment se réaliseront les Écritures qui disent : parce qu’il faut qu’il en soit ainsi. Ce parce que des Hébreux joue habituellement le rôle d’un infinitif : qui disent qu’il en sera ainsi ». « Ainsi », c'est-à-dire, comme cela a lieu en réalité. - Sur il doit en être ainsi, voir 16, 21 et l'explication.
Matthieu chap. 26 verset 55. - En même temps, Jésus dit à la foule : Vous êtes venus comme après un voleur, armés d’épées et de bâtons, pour vous emparer de moi ; tous les jours j’étais assis au milieu de vous, enseignant dans le temple, et vous ne m’avez pas arrêté. - Bien qu'il se livre à ses ennemis, Jésus leur reproche cependant avec une majestueuse autorité la honte et la lâcheté de leur conduite à son égard. Il les fait trembler sous son regard et sous ses reproches sévères. - Comme après un voleur... Leur grand nombre, leurs armes, ce lieu solitaire, cette heure nocturne, tout ne semblerait-il pas indiquer qu'ils sont à la recherche d'un brigand dangereux ? Et pourtant le Sauveur n'avait jamais cherché à se mettre à l'abri de leurs poursuites, ainsi qu'il le dit en opposant sa manière d'agir si franche et si ouverte à leurs perfides manœuvres. - Tous les jours : tous les jours, lorsqu'il était à Jérusalem pendant le temps des fêtes, et spécialement durant cette dernière semaine, il avait passé de longues heures sous les portiques du temple, chez ses adversaires par conséquent, puisque beaucoup d'entre eux appartenaient au parti sacerdotal ; et là, dans l'endroit le plus public de la capitale juive, à quoi s'occupait-il ? A enseigner pacifiquement des foules pacifiques. Il eût donc été facile aux sergents du sanhédrin de l'arrêter, puisqu'il se trouvait alors sans défense. Pourquoi ne l'ont-ils point fait ? « Mais c'est ici votre heure, et la puissance des ténèbres » ajoute ironiquement le Sauveur d'après S. Luc, 22, 53.
Matthieu chap. 26 verset 56. - Mais tout cela s’est fait afin que ce que les prophètes ont écrit fût accompli. Alors tous les disciples, l’abandonnant, s’enfuirent. - Mais tout cela... : c'est-à-dire la manière dont vous me traitez. Plusieurs auteurs regardent ces paroles comme une réflexion de l'évangéliste (Erasme, Bengel, Jansénius, Schegg, etc.). L'opinion commune les attribue très-justement à Jésus. Il n'y a pas de raison de les lui enlever. Le divin Maître répète donc à ses bourreaux la pensée qu'il venait d'exprimer à S. Pierre, v. 54, et qu'il avait redite jusqu'à quatre fois dans cette mémorable soirée, cf. vv. 24 et 31, tant elle occupait son esprit. « Il s'attache fortement à l'Écriture, soit qu'il parle aux Juifs exaspérés, soit qu'il s'adresse à ses dociles apôtres. Il confond ceux-là dans leur folie par des preuves tirées de l'Écriture, il fortifie ceux-ci dans leur découragement par les promesses consolantes des Saints Livres. Il en appelle aux Écritures dans ses véhémentes discussions avec les hommes ; il en appelle aux Écritures quand il consent à mourir pour eux. A Satan, il répond par Il est écrit, et il demande à son Père que l'Écriture soit accomplie ». Stier, Reden des Herrn, in h.l. - Les disciples s'enfuirent. Ainsi se réalisa la récente prédiction du Sauveur, v. 31. Voyant que leur Maître rejetait toute idée de résistance humaine et qu'il refusait en même temps de recourir aux secours d'en haut, ils craignent pour leur propre liberté, peut-être pour leur propre vie, et ils mettent l'une et l'autre en sûreté par une prompte fuite. Le Pasteur était frappé, les timides brebis se dispersaient. Mais quoique prévu et annoncé, ce coup dut être bien sensible au cœur de Jésus.