57Mais ceux qui avaient arrêté Jésus le conduisirent chez Caïphe, le grand prêtre, où les scribes et les anciens s’étaient rassemblés. 58Or, Pierre le suivait de loin, jusqu’à la cour du grand prêtre ; et étant entré, il s’assit avec les serviteurs, pour voir la fin. 59Cependant les princes des prêtres et tout le conseil cherchaient un faux témoignage contre Jésus, pour le faire mourir 60et ils n’en trouvèrent pas, quoique beaucoup de faux témoins se fussent présentés. Enfin il vint deux faux témoins, 61qui dirent : Celui-ci a dit : Je peux détruire le temple de Dieu et le rebâtir en trois jours. 62Alors le grand prêtre, se levant, lui dit : Tu ne réponds rien à ce que ces hommes déposent contre toi ? 63Mais Jésus se taisait et le grand prêtre lui dit : Je t’adjure, par le Dieu vivant, de nous dire si tu es le Christ, le Fils de Dieu. 64Jésus lui répondit : tu l’as dit. Car je vous le dis, désormais vous verrez le Fils de l’homme assis à la droite de la puissance de Dieu et venant sur les nuées du ciel. 65Alors le grand prêtre déchira ses vêtements, en disant : Il a blasphémé, qu’avons-nous encore besoin de témoins ? Voici que vous venez d’entendre le blasphème. 66Qu’en pensez-vous ? Ils répondirent : Il mérite la mort. 67Alors ils lui crachèrent au visage et ils le frappèrent à coups de poing ; d’autres lui donnèrent des gifles, 68en disant : Prophétise-nous, Christ, qui est-ce qui t’a frappé ?
Matthieu chap. 26 verset 57. - Mais ceux qui avaient arrêté Jésus le conduisirent chez Caïphe, le grand prêtre, où les scribes et les anciens s’étaient rassemblés. - Cependant, la troupe qui avait arrêté Notre Seigneur se mit en marche pour le conduire devant ses Juges, si l'on peut donner ce nom à des hommes qui longtemps auparavant avaient décrété sa mort. S. Matthieu et les deux autres synoptiques ne disent rien d'une première audience, tout à fait privée, il est vrai, qui eut lieu chez Anne, ainsi que le raconte S. Jean, 18, 12-14, 24, et ils passent immédiatement à l'interrogatoire officiel auquel le Sanhédrin assistait au grand complet. - Les scribes et les anciens s'étaient rassemblés: la chambre sacerdotale est mentionnée un peu plus bas, v. 59. Ils sont à leur poste attendant leur victime que le traître est allé chercher à Gethsémani, accompagné, nous l'avons vu, de quelques-uns d'entre eux. Cette fois encore, cf. v. 3, c'est dans le palais de Caïphe que se tient l'Assemblée, et non dans le local ordinaire du Gazzith. Et pourtant, il était enjoint sous peine de nullité « ipso facto » que les arrêts de mort fussent prononcés dans cette salle. Le Talmud et ses commentateurs le disent expressément : « Lorsqu'on quitte le Gazzith, on ne peut porter contre qui que ce soit une sentence de mort », Abod. Zar. c. 1, f. 8, 1. « Il ne pouvait y avoir de sentence capitale qu'autant que le Sanhédrin siégeait en son lieu », Maimonid. tr. Sanh. c. 14. Pourquoi donc cette anomalie dans la circonstance présente ? Les interprètes l'expliquent différemment. Plusieurs l'ont regardée comme l'une de ces injustices criantes qui abondent dans le procès de Jésus. D'autres disent que la séance de nuit ne fut pas précisément officielle, et que la sentence ne fut proclamée d'une manière valable et définitive que le lendemain matin, dans la réunion mentionnée par S. Luc, 22, 66 ; alors on se serait assemblé dans le Gazzith (« in concilium suum »). Il est plus probable qu'il faut rattacher ce fait à la privation du « droit du glaive » infligée au Sanhédrin par les Romains. Le Talmud est formel là-dessus. Quatre années environ avant la mort de Jésus, racontent les Rabbins, Rome ayant enlevé aux Sanhédristes le droit d'exécuter les sentences capitales, ils cessèrent de tenir leurs séances dans la salle des Pierres taillées et vinrent siéger dans la ville. Cf. Sanhédr. f. 24, 2 ; Avod. Zar. f. 8, 2. C'est donc pour cela qu'on se serait réuni chez le Grand-Prêtre.
Matthieu chap. 26 verset 58. - Or, Pierre le suivait de loin, jusqu’à la cour du grand prêtre ; et étant entré, il s’assit avec les serviteurs, pour voir la fin. - Ce verset forme une parenthèse au milieu du récit ; mais les détails qu'il contient ont pour but de préparer la triste scène du reniement de S. Pierre, qui sera racontée plus loin, vv. 69-75. Le prince des Apôtres avait d'abord pris honteusement la fuite avec ses collègues : bientôt cependant, confus de sa faiblesse, il s'était enhardi et il avait suivi, quoique de loin, la bande qui emmenait Jésus captif. C'était du moins une marque de fidélité qu'il fut seul avec S. Jean à donner au Sauveur. - Jusqu'à la cour... Quand le cortège fut parvenu à l'entrée de la cour intérieure que nous avons mentionnée en expliquant le v. 3, Pierre fut obligé de s'arrêter ; mais le disciple bien-aimé, qui survint alors, l'introduisit dans l'atrium à ciel ouvert sur lequel s'ouvraient les principaux appartements du palais. Cf. Joan. 18, 15-18. C'était un coup hardi, digne de ces deux Apôtres dévoués entre tous à Jésus. - Il s'assit avec les serviteurs. Les valets du Sanhédrin et les serviteurs du grand-prêtre, désignés sous le nom de « ministres », après avoir conduit leur prisonnier à la salle d'audience dans laquelle quelques-uns d'entre eux seulement étaient restés, s'étaient retirés dans la cour. S. Jean, 18, 18, les montre assis autour d'un brasier qu'ils avaient allumé à cause du froid. Pierre prit place à côté d'eux. - Pour voir la fin. Son intention était de voir l'issue de l'interrogatoire. Non qu'il lui fût possible d'entrer dans la salle où se trouvait l'assemblée ; mais, à une distance si rapprochée, il ne tarderait pas à connaître le sort réservé à son Maître. Hélas ! De tristes événements l'attendent lui-même dans le milieu si dangereux où il s'est imprudemment jeté !
Matthieu chap. 26 verset 59. - Cependant les princes des prêtres et tout le conseil cherchaient un faux témoignage contre Jésus, pour le faire mourir. - Plus favorisés que S. Pierre, nous pouvons, grâce au récit évangélique et aux données de l'archéologie, pénétrer jusque dans la salle d'audience, et voir de près la conduite inique des Sanhédristes, qui jouent en même temps, contrairement à toutes les lois humaines, le double rôle de Juges et d'accusateurs. - Les conseillers sont assis en demi-cercle sur des coussins. Au centre de l'hémicycle, sur des estrades élevées, se tiennent le Nasi ou président, c'est-à-dire Caïphe dans la circonstance présente, et le vice-président, qui était peut-être Anne, ancien grand-prêtre. Ils ont auprès d'eux les Sages, conseillers ordinaires du Sanhédrin. A chacune des extrémités de l'hémicycle est placé un secrétaire : celui de droite a pour mission de recueillir tout ce qui est à la décharge du divin accusé, celui de gauche notera tout ce qui lui sera défavorable. La tâche du premier sera facile : Au milieu de la salle nous apercevons le Sauveur, entouré de sergents d'armes qui veillent sur lui. Voir. Selden, de Synedr., p. 663 et ss. ; Lémann, Valeur de l'assemblée qui prononça la peine de mort contre Jésus-Christ, p. 6 et ss. - Ils cherchaient un faux témoignage... Parole bien significative ! Les Sanhédristes ont décidé en principe la mort de leur ennemi, comme l'expriment les derniers mots du verset. - Pour le faire mourir. Voilà leur but : ils veulent à tout prix, dit S. Jean Chrysostôme, assouvir leur rage sanguinaire. Et pourtant il leur faut au moins un simulacre de justice, et, par conséquent, une apparence d'accusation sérieuse. Mais quelle accusation sérieuse formuleront-ils contre Jésus ? N'a-t-il pas réfuté, en les couvrant eux-mêmes de confusion, toutes leurs attaques précédentes ? Ils le savent ; aussi ont-ils pris leurs mesures en conséquence. De faux témoins, subornés par eux, sont là dans la salle d'audience, prêts à faire tomber sur Jésus les charges les plus mensongères. La qualification de « faux » attribuée dans le récit évangélique aux témoignages que cherchaient les Juges n'est pas seulement vraie, comme le pensait Euthymius, au point de vue du narrateur ; elle est exacte sous tous rapports. Les Sanhédristes savaient d'avance que ces témoignages étaient faux, et néanmoins ils étaient déterminés à régler sur eux leur jugement. Mais leur attente perfide fut frustrée par la Providence : il ne devait pas être dit que Jésus serait condamné même pour une apparence de forfait. Tout son crime sera d'affirmer et de prouver qu'il est le Messie.
Matthieu chap. 26 verset 60. - Et ils n’en trouvèrent pas, quoique beaucoup de faux témoins se fussent présentés. Enfin il vint deux faux témoins. - La conduite du Sauveur toujours si sainte, et en même temps si pleine de sagesse, n'offrait pas de prise même aux faux témoignages. Aucune des accusations dirigées contre lui n'avait un air de vérité, de légalité suffisant pour que ses Juges, quoique dépourvus de conscience et de pitié, osassent s'en servir pour le condamner. Et cependant, l'évangéliste l'affirme expressément, les faux témoins ne manquaient pas ! Mais, ajoute S. Marc, 14, 56, « les témoignages ne s'accordaient pas ». Or, d'après la loi, cf. Num. 35, 30 ; Deut. 14, 15 ; 17, 6, « un témoignage était de nulle valeur si ceux qui le portaient n'étaient pas d'accord sur tous les points du même fait », Sanhedr. 5, 2. Cf. Lémann, Valeur de l'Assemblée, etc. p. 78. - Enfin il vint ; en dernier lieu, après une longue série de témoignages entachés de nullité, on entend une déposition qui fournira peut-être au Sanhédrin le prétexte tant désiré. - Deux faux témoins. Deux témoins, faux à la vérité, mais c'est juste le nombre requis : peu importe le reste : La sentence pourra être enfin prononcée.
Matthieu chap. 26 verset 61. - Qui dirent : Celui-ci a dit : Je peux détruire le temple de Dieu et le rebâtir en trois jours. - Celui-ci a dit. La parole qui servait de base à cette fausse accusation remonte aux premiers jours de la Vie publique du Sauveur. Grâce à S. Jean qui nous l'a conservée, 2, 19, nous pouvons contrôler l'assertion mensongère des deux accusateurs. Jésus avait dit : « Détruisez ce temple et je le rebâtirai en trois jours », langage qui n'avait rien d'irrespectueux pour le temple, soit qu'on le considérât en lui-même, soit qu'on l'envisageât au point de vue du sens voulu par Notre Seigneur. En lui-même, il était purement hypothétique et signifiait : supposez que ce temple soit détruit, je le rebâtirai. Au point de vue de sa signification réelle, il ne contenait aucune allusion au temple proprement dit, car il désignait le corps de Jésus, que ce divin Maître se chargeait de ressusciter quand les Juifs l'auraient fait mourir. Mais, défiguré par la sottise ou par la malice des faux témoins, il devenait immédiatement sacrilège, puisqu'il contenait une menace contre l'objet le plus sacré du Judaïsme. « Ce témoignage visait à les convaincre de son impiété, puisqu'il proposait de détruire le temple très saint, et de sa présomption ou de ses facultés magiques, puisqu'il proposait de le rebâtir », Jansen. in h. l.
Matthieu chap. 26 verset 62. - Alors le grand prêtre, se levant, lui dit : Tu ne réponds rien à ce que ces hommes déposent contre toi ? - Caïphe, en entendant cette accusation, se leva comme s'il eût été en proie à l'indignation la plus vive, et comme s'il eût voulu, par une attitude pleine de respect, protester contre l'outrage fait au culte de Jéhovah. Mais ce geste théâtral et les paroles qui le suivirent n'avaient-ils pas plutôt pour but de masquer une nouvelle défaite, et de faire oublier à l'assistance que ce témoignage était frappé de nullité aussi bien que les autres ? En effet, nous lisons dans S. Marc, 14, 59, que les deux derniers témoins eux-mêmes ne pouvaient tomber d'accord. Le grand-prêtre presse donc l'accusé de fournir des explications pour se justifier, s'il le peut. - Tu ne réponds rien... Niez-vous l'accusation ? Ou bien, avez-vous réellement proféré ces paroles ? Et alors, ne voulez-vous pas nous indiquer le sens que vous leur attribuiez ? Ce mode d'interrogation est brutal : de la part du président d'un tribunal, il constitue une véritable indignité, en même temps qu'une injustice criante. - A ce que ces hommes... La ponctuation du texte grec produit un sens qui diffère légèrement de celui de la Vulgate. Au lieu d'une phrase unique, on en obtient deux, ce qui rend la pensée plus pressante : « Tu ne réponds rien ? À ce que ces hommes déposent contre toi ? ».
Matthieu chap. 26 verset 63. - Mais Jésus se taisait et le grand prêtre lui dit : Je t’adjure, par le Dieu vivant, de nous dire si tu es le Christ, le Fils de Dieu. - Mais Jésus se taisait. Le Sauveur accomplissait, par ce silence d'une ultime dignité, l'oracle du Roi Prophète, Ps. 37, 13-15 : « Ceux qui cherchaient un prétexte pour m'ôter la vie, et qui voulaient me perdre, disaient des choses vaines et fausses ; ils ne pensaient qu'à me tendre des pièges. Mais j'ai été à leur égard comme un sourd qui n'entend pas, et comme un muet qui n'ouvre pas la bouche. » Au reste, à quoi lui eût-il servi de se défendre ? « Il était inutile de répondre, puisqu’il n’y avait personne qui voulut écouter. Il n’y avait qu’un simulacre de jugement. Et ce concile n’était en effet qu’une assemblée d’homicides et de voleurs. », S. Jean Chrysost. Hom. 84 in Matth. Aux calomnies de ces accusateurs Jésus n'oppose qu'un noble silence, bien qu'il lui eût été facile de les réduire à néant, comme il avait fait tant de fois. Son heure est venue ! Il laisse agir ses bourreaux. - Alors le grand prêtre... Caïphe, blessé par le silence du Sauveur, affecte de recourir aux grands moyens. Toujours debout, il adresse à l'accusé ces paroles solennelles : Je vous adjure par le Dieu vivant de nous dire si vous êtes le Christ, Fils de Dieu. - Je t'adjure, « faire jurer, obliger à prêter serment ». Par cette formule, Caïphe forçait donc Notre Seigneur Jésus-Christ de répondre, en même temps qu'il plaçait sa réponse sous le sceau du serment. Comparez Gen. 24, 3 ; 50, 5. - Par le Dieu vivant, au nom du Dieu vivant. On rappelait ainsi à l'accusé que Jéhovah allait être témoin des paroles qu'il prononcerait, et que Dieu saurait au besoin venger le parjure. - Si tu es le Christ. Jésus devra dire clairement au Sanhédrin s'il est, oui ou non, le Messie promis. Il faut que sa confession soit entière et ne laisse subsister aucun doute. - Les commentateurs sont partagés sur le sens des mots Fils de Dieu, qui terminent la question de Caïphe. Plusieurs les regardent comme un simple prédicat d'honneur, synonyme de « Messie » ; d'autres pensent que le grand-prêtre les employa pour désigner une vraie filiation divine (Olshausen et Stier parmi les protestants, Bisping parmi les catholiques). Il ne nous semble pas douteux que cette seconde interprétation ne soit la véritable. Caïphe, qui veut en finir, qui veut obtenir de Jésus une réponse dont il se servira pour le condamner sûrement, demande par là-même le plus possible. Le Sauveur avait souvent affirmé devant les Juifs, pendant la dernière période de sa vie, qu'il avait Dieu pour père : le Nasi ne l'ignore point, de là cette forme précise donnée à la question. Il faut qu'il soit impossible à l'accusé d'éluder cette fois une réponse.
Matthieu chap. 26 verset 64. - Jésus lui répondit : tu l’as dit. Car je vous le dis, désormais vous verrez le Fils de l’homme assis à la droite de la puissance de Dieu et venant sur les nuées du ciel. - « Jésus respecte sur les lèvres du grand-prêtre la majesté du nom de Dieu. Il cède à une interpellation dont il connaît la malice, mais qui est revêtue de ce qu'il y a de plus auguste dans la religion. Il n'est pas trompé par la dissimulation du pontife, mais il veut honorer le nom divin dont celui-ci se sert pour la couvrir », Lémann, Valeur de l'Assemblée, etc. p. 82. Ainsi adjuré, il va donc énoncer la vérité pleine et entière. - Tu l'as dit, répond-il simplement. Tu l'as toi-même déclaré ; oui, je suis le Messie, fils de Dieu. Jésus corrobore ensuite son assertion par une déclaration majestueuse qu'il profère avec le calme et l'autorité d'un roi. - Car je vous le dis : Dans le texte latin on lit « néanmoins... », tandis que le texte grec a plutôt le sens de « en effet... ». Il n'y aura pas d'opposition entre ce que le Seigneur va dire et ce qu'il vient immédiatement d'exprimer : au contraire, la suite de la pensée est une conséquence directe du « Tu l'as dit ». Je suis le Christ, et la preuve, c'est que vous me verrez assis à la droite du Tout-Puissant. - Désormais peut seulement signifier « à partir de cet instant » (cf. S. Luc. 22, 69). Cet adverbe ne saurait désigner, comme le veut Maldonat, le jour du jugement dernier d'une manière exclusive. La Passion de Notre Seigneur Jésus-Christ est le point de départ du nouvel ordre de choses prédit en ce moment. Cf. Joan. 13, 31. - Vous verrez. Les Juges du Sauveur expérimenteront personnellement, verront de leurs propres yeux ce qu'il annonce : ils assisteront aux débuts de sa gloire. Ne furent-ils pas témoins des miracles du Golgotha, de la Résurrection, de la Pentecôte, des prodiges opérés par les Apôtres, de l'établissement rapide de l'Église, puis de la ruine terrible de Jérusalem ? Et ces événements n'ont-ils pas été les préludes, et le type, et le gage infaillible du second avènement de Jésus, que les membres du Grand Conseil contempleront de même au dernier jour ? - Le Fils de l'homme : titre bien humble, que le divin accusé prend à dessein pour établir un frappant contraste entre sa situation présente et l'état glorieux qu'il prophétise. - Assis à la droite... Lui si méprisé, si outragé à l'heure actuelle, on le verra trônant à la droite de Dieu, Cf. 22, 44, avec toute la gloire d'un Juge suprême. Il sera assis comme ses accusateurs le sont présentement, et muni de toute la puissance céleste. - Sur l'hébraïsme puissance de Dieu pour « de Dieu tout-puissant », cf. Buxtorf, Lexic. Talm. p. 385 ; c'est l'abstrait pour le concret. - Venant sur les nuées... Cf. 24, 30 ; Dan. 7, 13-14. Tout l'avenir judiciaire du Sauveur, toutes les manifestations historiques de son pouvoir à travers les siècles, avec la ruine de Jérusalem et la fin des temps comme points culminants, sont compris dans cette magnifique description. Non-seulement Jésus affirme qu'il est le Messie : mais il atteste en outre qu'il prouvera par des faits la réalité de son caractère messianique et de sa divine filiation. Jamais témoignage plus important n'était sorti des lèvres de Jésus ; car jamais Notre Seigneur n'avait proclamé d'une manière aussi claire, aussi officielle, aussi sacrée, les titres auxquels il prétendait. Mais, répondre comme il venait de le faire, en face d'une telle assemblée, c'était saisir d'avance la croix et la couronne d'épines, c'était prononcer sa propre condamnation. La sentence ne se fera pas longtemps attendre.
Matthieu chap. 26 verset 65. - Alors le grand prêtre déchira ses vêtements, en disant : Il a blasphémé, qu’avons-nous encore besoin de témoins ? Voici que vous venez d’entendre le blasphème. - Un juge ami de la justice et de la vérité aurait dû instituer une enquête pour examiner l'assertion de l'accusé. Jésus en effet n'était pas le premier venu. Sa vie, sa prédication et ses miracles, rapprochés du témoignage qu'il venait de se rendre solennellement à lui-même, ne contenaient-ils pas la preuve la plus authentique et la plus irréfragable ? Mais il s'agissait bien d'enquête et de justice ! On voulait la mort du Sauveur, et, depuis le commencement jusqu'à la fin, c'est dans le sens d'une condamnation à la peine capitale que les débats sont dirigés. Caïphe, oubliant son rôle de président, continue de jouer celui de premier accusateur. - Il déchira ses vêtements. L’Orient a toujours été par excellence le pays des manifestations extérieures : la douleur, l'effroi, l'indignation, et en général toutes les vives émotions, y étaient représentés par des actes qui, naturels dans le début, étaient devenus purement conventionnels. Tel était, chez les Juifs, le signe usité et même prescrit, lorsqu'on entendait un blasphème ou qu'on était témoin d'une action sacrilège. Il consistait à déchirer aussitôt avec les marques d'une sainte colère les vêtements dont on était couvert. Cf. 4 Reg. 18, 17 ; Act. 19, 13 ; etc. Les rabbins, qui se complaisaient dans cette sorte de détails, avaient déterminé minutieusement la manière dont devait s'opérer cette lacération. « La déchirure des vêtements se fait debout. Elle part du cou d’en avant, non d’en arrière. Elle ne se fait pas sur les côtés ou sur les franges du vêtement. La longueur de la déchirure est d’une palme. On ne déchire ni la chemise ni le manteau d’extérieur, mais tous les autres vêtements que l’on porte, même au nombre de dix », Maimonides, cité par Buxtorf, Lexic. Talm. p. 2146 ; cf. Otho, Lexic. Rabb. s. v. Blasphemus, Laceratio ; Schoettgen, Hor. Hebr. in h.l. - Caïphe saisit donc violemment le haut de sa robe, et il la déchira à partir du col jusque vers la poitrine. En même temps il s'écriait : Il a blasphémé. Cet homme est coupable de blasphème, puisqu'il ose se dire le Christ, le Fils de Dieu. Mais n'était-ce-pas le grand-prêtre lui-même qui blasphémait en ce moment, puisqu'il refusait à Jésus les titres auxquels il avait droit d'une manière si manifeste, et qu'il le traitait comme le dernier des malfaiteurs ? - Qu'avons-nous encore besoin... Caïphe était heureux de pouvoir se passer de témoins : un long et minutieux interrogatoire, conduit avec partialité, ne lui avait que trop bien démontré l'inutilité de ce moyen pour condamner Notre Seigneur. Il ose donc prétendre, afin d'enlever tout scrupule à ses collègues, et pour prévenir les accusations de l'opinion publique, que désormais cette formalité n'est plus nécessaire, tandis que la loi l'enjoignait aux Juges avec une grande rigueur. - Vous venez d'entendre... Vous êtes vous-mêmes des témoins suffisants !
Matthieu chap. 26 verset 66. - Qu’en pensez-vous ? Ils répondirent : Il mérite la mort. - Qu'en pensez-vous ? C'est-à-dire, quelle est votre opinion sur la culpabilité de l'accusé et par conséquent, sur le châtiment qu'il mérite ? C'est un vote en masse et par acclamation que le grand-prêtre demande, toujours malgré la loi, d'après laquelle les juges devaient absoudre ou condamner chacun à leur tour. Cf. Sanhed. 15, 5. Et puis, « après avoir qualifié d'horrible blasphème la réponse de Jésus-Christ, après avoir déclaré qu'il n'est plus besoin de nouvelles preuves ni de nouveaux témoignages pour porter contre lui une peine capitale, demander à ses collègues ce qu'il leur en semble, n'est-ce pas la plus amère des dérisions ? » Lémann, Valeur de l'assemblée, etc. p. 86. - Mais les Sanhédristes ne s'en inquiètent guère, leur jugement est depuis longtemps arrêté. Ils répondent conformément au désir du grand-prêtre : Il mérite la mort. C'était d'ailleurs la sentence prononcée par Dieu lui-même contre le crime attribué à Jésus : « Celui qui blasphémera le nom de l'Éternel sera puni de mort », Lévitique, 24, 16. Après ce cri déicide, la séance fut levée : le Grand Conseil avait atteint son but, car Jésus était condamné à mort. - S. Luc et S. Jean nous fourniront de nouveaux renseignements sur la conduite du tribunal suprême des Juifs dans la partie du procès de Notre Seigneur qui fut de son ressort ; mais ceux que nous avons lus dans le premier Évangile suffisent largement pour nous permettre de conclure qu'il y eut dans cette circonstance un abus affreux de la justice. Nous avons relevé quelques-unes des illégalité du procès : MM. Les abbés Lémann qui l'ont révisé « en fils d'Israël », c'est-à-dire au point de vue de la Loi juive, dans l'ouvrage intéressant que nous avons déjà cité plusieurs fois (Valeur de l'Assemblée qui prononça la peine de mort contre Jésus-Christ, Lyon 1876), y ont découvert jusqu'à vingt-sept irrégularités manifestes, dont les moins graves entraînaient la nullité de la sentence. Si plusieurs de ces irrégularités n'atteignent que les formes légales de la procédure judaïque, la plupart d'entre elles sont des injustices révoltantes que réprouve le droit général, indépendamment des circonstances de temps et de pays : M. Dupin l'a montré dans un opuscule célèbre intitulé : Jésus devant Caïphe et Pilate, Paris, 1829 (cf. Baum garten-Crusius, De causa J. Ch. coram Judaeis acta et coram Pilato Opusc. Théol. Jena, 1836). On s'assemble pour condamner ; c'est d'après ce plan arrêté que les débats sont conduits. On écarte les témoins à décharge : les témoins à charge seront seuls entendus. La voix de l'accusé est bruyamment étouffée par la voix du président. Pour tout dire en un mot avec S. Jean Chrysostôme, Hom. 84 : « ils étaient eux-mêmes les accusateurs, les témoins, les examinateurs et les juges: eux seuls tenaient lieu de tout ». Et pourtant, il s'est trouvé de nos jours des écrivains qui ont entrepris de légitimer au point de vue juridique la condamnation de Jésus ! Cf. Salvador, Hist. des institutions de Moïse et du peuple hébreu. 4, p. 163 et ss., Paris, 1828 ; du même, Jésus-Christ et sa doctrine, Paris, 1836 ; Saalschülz, Mosaisches Recht, t. 2, p. 623, Berlin 1853.
Matthieu chap. 26 verset 67. - Alors ils lui crachèrent au visage et ils le frappèrent à coups de poing ; d’autres lui donnèrent des gifles. - Lorsque la sentence du Sauveur eut été prononcée, une scène affreuse, presque inouïe dans les annales des peuples civilisés, commença. Le divin condamné fut abandonné par le Sanhédrin aux valets et aux sergents d'armes qui lui firent subir les derniers outrages. Sans doute, ce ne furent pas directement les membres du Grand Conseil qui se rendirent coupables des infamies racontées par les synoptiques : S. Luc, 22, 63-65, rejette très-clairement la faute sur les officiers subalternes qui gardaient Jésus. Ils n'en demeurent pas moins responsables de ces brutalités sans nom qu'ils pouvaient à coup sûr empêcher. - Ils lui crachèrent au visage. En un instant, la sainte face du Sauveur fut couverte d'immondes crachats. Cet affront n'était pas moins sanglant dans l'antiquité que de nos jours ; cf. Rom. 12, 14 ; Deut. 14, 9. - A coups de poing : ils l'accablèrent de coups de poing. - Des gifles... des soufflets appliqués avec la main étendue. Les bourreaux du Sauveur accomplissaient sans le savoir ces paroles typiques de Job : « Ils n'ont pas rougi de me cracher au visage. Ils m'ont fait mille outrages ; ils ont infligé des soufflets à mes joues. Ils se sont rassasiés de mon opprobre ». 16, 11 ; 30, 10.
Matthieu chap. 26 verset 68. - En disant : Prophétise-nous, Christ, qui est-ce qui t’a frappé ? - Prophétise-nous. L'insulte amère est ajoutée aux coups. S. Marc et S. Luc racontent que, pour la rendre plus mordante, on avait voilé le visage de Jésus. Le divin Maître qui a consenti, durant l'agonie du jardin, à vider la coupe jusqu'à la lie, accepte tout sans se plaindre, selon la prophétie d'Isaïe 50, 6, 7 : « J’ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient, et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe. Je n’ai pas caché ma face devant les outrages et les crachats. Le Seigneur mon Dieu vient à mon secours ; c’est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages, c’est pourquoi j’ai rendu ma face dure comme pierre : je sais que je ne serai pas confondu. »