Jésus est conduit chez Pilate, vv. 1 et 2. - Désespoir et mort de Judas, vv. 3-5. - Les trente deniers, jetés par lui dans le Temple, sont consacrés à l'achat d'un champ pour la sépulture des étrangers, vv. 6-10. - Jésus au tribunal de Pilate, vv. 11-14. - Jésus et Barabbas, vv. 15-21. - Le divin Maître est condamné à être crucifié, vv. 22-25. - La flagellation, v. 26. - Le couronnement d'épines, vv. 27-30. - La « Via dolorosa », vv. 31-34. - Jésus est crucifié entre deux voleurs, vv. 35-38. - On l'accable d'injures, vv. 39-44. - Les ténèbres, v. 45. - « Eli, Eli, lamma sabacthani », vv. 46-49. - Jésus expire sur la croix, v. 50. - Prodiges qui accompagnèrent la mort du Christ, vv. 51-53. - Le centurion et les saintes femmes au pied de la croix, vv. 54-56. - Jésus est enseveli dans le tombeau de Joseph d'Arimathie, vv. 57-60. - Les deux Marie et les soldats romains auprès du sépulcre, vv. 61-66.
1Le matin étant venu, tous les princes des prêtres et les anciens du peuple tinrent conseil contre Jésus, pour le faire mourir. 2Et l’ayant lié, ils l’emmenèrent et le livrèrent à Ponce Pilate, le gouverneur.
VENDREDI SAINT
Matthieu chap. 27 verset 1. - Le matin étant venu, tous les princes des prêtres et les anciens du peuple tinrent conseil contre Jésus, pour le faire mourir. - Le matin étant venu. Le récit avait été interrompu par l'intercalation du reniement de S. Pierre : le récit renoue le fil momentanément brisé. Le matin donc, de grand matin, dit S. Marc, les Sanhédristes se réunissent de nouveau « contre Jésus ». Leur séance de la nuit s'est prolongée très tard, et pourtant, dès les premières lueurs du jour, ils sont déjà debout pour achever leur œuvre de vengeance ! - Ils tinrent conseil. Ces mots indiquent une nouvelle assemblée officielle, ainsi que l'admettent la plupart des commentateurs. S. Luc seul en a conservé les détails, 22, 66-71. Du reste, elle fut rapide et n'eut guère lieu que pour la forme. Mais on la crut nécessaire pour sauvegarder les apparences. En effet, il était contraire à la loi juive de traiter les affaires capitales durant la nuit, Sanhedr. c. 4, 1, c'est-à-dire entre le sacrifice du soir et celui du matin. Or, les débats du procès et la condamnation de Jésus s'étaient passés en entier pendant cet intervalle. Il fallait réparer cette irrégularité, de crainte de s'exposer à des protestations gênantes. - Pour le faire mourir ; cf. 26, 4-59. « Qu'on y prenne garde ? Il ne s'agit point de réviser la sentence prononcée la veille. Jésus est condamné, irrévocablement condamné. Il s'agit uniquement de le livrer à la mort avec des formes et un appareil juridiques capables d'en imposer » ; Lémann, Valeur de l'Assemblée, etc., p. 91. Avant tout, dans cette seconde séance, on veut aviser aux moyens de mettre à exécution la sentence qui a été portée précédemment. On cherche les griefs que l'on pourra présenter à Pilate, on se demande quelle est la meilleure manière de formuler l'accusation pour forcer le gouverneur romain de condamner Jésus à son tour.
Matthieu chap. 27 verset 2. - Et l’ayant lié, ils l’emmenèrent et le livrèrent à Ponce Pilate, le gouverneur. - Et l'ayant lié. Notre Seigneur avait été enchaîné dès le premier instant de son arrestation, cf. Joan. 18, 12 ; mais on lui avait probablement enlevé ses chaînes ou ses liens pendant ses divers interrogatoires. On l'en recharge pour plus de sûreté quand on le conduit du palais de Caïphe au prétoire. - Ils le livrèrent à Ponce-Pilate. Ponce-Pilate, ce lâche magistrat qui eut une si grande influence sur la fatale issue du procès de Jésus, gouvernait depuis l'an 26 la Judée et Jérusalem au nom de l'empereur Tibère et sous la dépendance du proconsul de la province de Syrie. Le titre que lui attribuent nos deux textes latin et grec n'est point parfaitement exact : la vraie nature de ses fonctions était exprimée dans le langage officiel par le mot « procurateur ». Cf. Tac. Annal. 15, 44 : « Ce nom leur vient de Christ, qui, sous Tibère, fut livré au supplice par le procurateur Pontius Pilatus ». Il était le sixième des procurateurs de la Judée ; cf. Winer, Bibl. Realwoerterb. s.v. Procuratoren. Son administration dura dix années entière (26-36) au grand ennui des Juifs qu'il ne cessa de malmener pendant cette longue période. Hostile à leurs institutions et à leur religion, il outrepassa souvent contre eux ses pouvoirs, au point de violer ouvertement les libertés que Rome leur avait laissées après la conquête. C'est ainsi qu'il ne craignit pas d'introduire dans Jérusalem et de suspendre aux murs de son palais des boucliers qui portaient le nom de plusieurs divinités païennes ; Philo, ad Caium, § 38. Une autre fois, il confisqua l'argent sacré qui provenait du rachat de certains vœux et l'employa à la construction d'un aqueduc ; cf. Jos. Bell. Jud. 2, 9, 4. Ces actes arbitraires et d'autres semblables, Cf. Luc. 13, 1 ; Jos. Ant. 13, 3, 1, suscitèrent des mouvements insurrectionnels qu'il noya sans pitié dans le sang. Mais nous verrons plus loin (note du v. 26) qu'il finit par être lui-même victime de ses rigueurs inconsidérées. - Nous avons à rechercher en attendant le motif pour lequel les membres du Sanhédrin, après avoir condamné Notre Seigneur Jésus-Christ, le conduisent au gouverneur Romain. L'expression employée par l'Évangéliste est significative ; « ils livrèrent », c'est précisément celle dont le Sauveur s'était autrefois servi en prophétisant cette circonstance de sa Passion : Le Fils de l'homme, avait-il dit, sera livré aux princes des prêtres et aux Scribes qui le condamneront à mort et qui le livreront aux gentils ; Matth. 20, 18-19 et parall. On amène Jésus à Pilate pour le lui livrer, pour l'abandonner entre ses mains comme un criminel qui doit mourir. Mais pourquoi n'exécutent-ils pas eux-mêmes leur sentence ? Il ne fallait rien moins qu'une dure nécessité pour amener ces prêtres et ces docteurs superbes à implorer l'assistance d'un magistrat romain, et surtout d'un Romain tel que Pilate. S'ils lui soumettent leur jugement, c'est parce qu'ils sont incapables de l'accomplir sans l'intervention romaine. Ils l'avouent en propres termes dans le quatrième Évangile : « Il ne nous est pas permis de mettre personne à mort » (Joan. 18, 31). Nous savons en effet par l'histoire que, depuis de longues années, Rome avait enlevé aux Juifs le droit de vie et de mort, autrement dit « droit du glaive ». Le Sanhédrin avait bien conservé la puissance dérisoire de prononcer des arrêts de mort ; mais les Romains s'étaient réservé le droit de réviser la sentence et de l'exécuter. C'est pour cela que nous trouvons les Conseillers au prétoire. Ils sont venus en masse à la suite de leur victime, espérant en imposer à Pilate par leur grand nombre. L'heure matinale qu'ils ont choisie donnait en même temps à leur démarche l'aspect d'une affaire pressante et de la dernière gravité. - Le procurateur résidait habituellement pendant la plus grande partie de l'année à Césarée de Palestine, sur les bords de la mer. Mais, à l'époque des fêtes, il venait ordinairement s'installer pour quelque temps à Jérusalem, avec des troupes surnuméraires, pour être à même de réprimer plus facilement les émeutes qui ne manquaient guère d'éclater alors par suite du fanatisme des Juifs. Le palais d'Hérode, situé à l'Ouest de la ville, lui servait d'habitation dans ces circonstances. Cf. Jos. Bell. Jud. 2, 14, 8 ; Philon, ad Caium, 38. Néanmoins, cette année-là, il dut s'établir dans la citadelle Antonia, au N.O. du temple, puisque c'est en cet endroit qu'une ancienne tradition place les scènes de la flagellation et de l' « Ecce Homo ». C'est donc là que fut conduit Jésus. Pour y arriver, il eut à franchir au milieu des insultes de la foule une partie considérable de la ville, la maison du grand-prêtre étant située, selon toute vraisemblance, près du sommet du mont Sion. Cf. Schegg, Gedenkbuch einer Pilgerreise, t. 1, p. 275 ; Ancessi, Atlas géograph. pl. 17 : Riess, Bibel Atlas, pl. 6.
3Alors Judas, qui l’avait trahi, voyant qu’il était condamné, poussé par le repentir, rapporta les trente pièces d’argent aux princes des prêtres et aux anciens, 4en disant : J’ai péché, en livrant le sang innocent. Mais ils dirent : Que nous importe ? C’est ton affaire. 5Ayant jeté les pièces d’argent dans le temple, il se retira, et alla se pendre.
S. Matthieu est le seul à raconter cet incident terrible. Toutefois nous lisons au livre des Actes, 1, 18, une narration analogue que S. Pierre en fit aux disciples, lorsqu'il fut question de remplir la place laissée vide par Judas dans le collège apostolique.
Matthieu chap. 27 verset 3. - Alors Judas, qui l’avait trahi, voyant qu’il était condamné, poussé par le repentir, rapporta les trente pièces d’argent aux princes des prêtres et aux anciens. - « Alors », c'est-à-dire quand le Sanhédrin, après les deux séances dans lesquelles il avait décrété officiellement la mort de Jésus, se mit en marche pour conduire sa victime au gouverneur romain. - Qui l'avait trahi : formule sinistre ajoutée au nom de Judas pour le stigmatiser. - Voyant qu'il était condamné. Le traître comprend que Jésus est condamné dans ressource et qu'on veut sérieusement sa mort. Qu'est-ce à dire ? Ignorait-il donc, en le trahissant, qu'on en viendrait à cette extrémité ? Dom Calmet et d'autres exégètes l'ont pensé. Mais cela paraît peu vraisemblable. Il vaut mieux, pour expliquer l'espèce de stupéfaction qui saisit alors Judas, recourir à la psychologie. Souvent il arrive que les grands criminels ne sentent bien l'énormité de leurs attentats qu'après les avoir consommés ; Tacite déjà l'affirmait, annal. 14, 10 : « C'est quand Néron eut consommé le crime qu'il en comprit la grandeur ». C'est en ce sens que Judas est rempli d'horreur par la condamnation de Jésus, quoiqu'il l'eût prévue et facilitée. - C'est aussi en ce sens qu'il se repent : Poussé par le repentir. Écoutons là-dessus une réflexion très juste de J. Jean Chrysostôme, Hom. 85 in Matth. : « Le démon commence toujours par de petites choses, et qu’il conduit insensiblement les hommes jusqu’aux plus grands crimes, d’où il les jette ensuite dans le désespoir qui est le comble de tous les autres. Car celui qui désespère après son crime, sera plus damné pour son désespoir que pour son crime qui en est la cause ». Du reste, les anciens auteurs ont justement comparé la pénitence de Judas à celle de Caïn : comme celle du premier fratricide, elle consista sans doute en un vif sentiment de douleur et de crainte ; mais le divin amour et l'espérance en furent éloignés. Cf. Thom. Aq. Comm. In h.l. Aussi est-ce à bon droit que le texte grec exprime simplement le désir que ce qui a été fait n'ait pas été fait, désir mêlé de regrets et même de remords, mais sans aucun changement réel du cœur, sans repentir sérieux. S. Pierre s'était repenti de la bonne manière : Judas au contraire n'a qu'une fausse contrition qui accroît sa faute bien loin de la diminuer. - L'évangéliste note cependant un signe frappant du remords qui le dévorait : Il rapporta les trente pièces d'argent. En haine du crime qu'il a commis, il se prive librement du gain horrible que lui a valu sa trahison. Peut-être se flattait-il, en rendant l'argent et en déclarant la parfaite innocence de Jésus, d'obtenir son élargissement.
Matthieu chap. 27 verset 4. - En disant : J’ai péché, en livrant le sang innocent. Mais ils dirent : Que nous importe ? C’est ton affaire. - J'ai péché. Il confesse ouvertement son iniquité, dont il indique ensuite toute l'étendue en ajoutant : en livrant le sang innocent. Livrer le sang innocent est un hébraïsme pour signifier : Livrer à ses ennemis un homme innocent qu'il va faire mourir ainsi de la manière la plus injuste. Judas avait donc bien compris, comme nous l'affirmions plus haut, le résultat presque infaillible de sa trahison. - Le témoignage qu'il rend actuellement à Jésus est très fort : celui qui proclame ainsi la parfaite innocence du Sauveur est un disciple qui a vécu plusieurs années dans son intimité et qui l'a étudié de près avec des sentiments hostiles. - Que nous importe ? Répondent froidement les princes des prêtres et les anciens. En quoi cela nous regarde-t-il ? Toute leur malice perce dans ces mots : on y voit de plus en plus qu'ils voulaient se débarrasser de Jésus à n'importe quel prix. Ils l'ont condamné non parce qu'il est coupable, mais parce qu'ils le détestent. Peu leur importe donc son innocence, attestée tardivement par leur complice. - Ils ajoutent ironiquement : C'est ton affaire. Si tu as péché, vois comment tu pourras réparer ta faute ; mais cela ne nous concerne en rien. Que Bengel a raison de dire, Gnomon in h.l. : « Impies sont ceux qui ont agi comme des cohéritiers, mais qui ont dévié. Pieux sont ceux qui n’ont pas agi comme des cohéritiers, mais qui se sont amendés par après ! ».
Matthieu chap. 27 verset 5. - Ayant jeté les pièces d’argent dans le temple, il se retira, et alla se pendre. - Ayant jeté les pièces d'argent. La réponse brutale des prêtres mit le comble au désespoir de Judas. Il commence par jeter dans le temple, comme un témoignage contre eux et pour rescinder l'infâme contrat, les trente pièces d'argent qui ont causé sa perte. - Dans le temple. Il est vrai que l'accès de l'enceinte sacrée était réservé exclusivement aux prêtres : mais les laïques pouvaient entrer dans le vestibule du temple, et c'est là sans doute que Judas jeta les trente deniers. Il est possible aussi, comme le conjecturent des auteurs sérieux (Meyer, Alford, Tregelles, Fouard, etc.) que le traître, dans un élan désespéré, ait envahi le Saint pour y lancer les trente deniers. Ensuite il s'en alla, probablement hors de la ville, et il mit fin à ses jours d'une manière honteuse et criminelle. Il se pendit ! Et pourtant on a essayé parfois de donner au verbe une signification figurée. Grotius, Hammond, Perizonius (De Morte Judae, Lugd. Bat. 1702) etc. le traduisent par « mourir de chagrin, se consumer de désespoir » : mais à quoi bon faire ainsi de l'arbitraire pour donner à Judas une mort honorable qu'il n'a pas eue ? D'un autre côté, Origène et Ligthfoot se livrent, quoique en des sens très divers, à tous les écarts d'une imagination ardente lorsqu'ils représentent, le premier, Comm. in Matth. h.l., Judas se précipitant par une mort volontaire dans le séjour des trépassés pour y devancer son Maître, se jeter à ses pieds et implorer sa miséricorde ; le second, le diable saisissant le traître au moment où il sortait du temple, l'enlevant dans les airs et le lançant à terre après l'avoir étranglé. Cf. Hor. Talm. in Matth. in h.l. La réalité ne fut ni si belle, ni si affreuse, quoiqu'il lui reste suffisamment d'horreurs. Les détails cités par S. Pierre dans le discours que nous avons signalé plus haut ne contredisent en rien le récit de l'Évangile. Plusieurs rationalistes (cf. K. Hase, Leben Jesu p. 165) n'hésitent pas à le reconnaître. Toute la différence consiste dans les points de vue divers auxquels se placent les deux narrateurs. Tandis que S. Matthieu insiste davantage sur l'action personnelle de Judas, le prince des Apôtres note surtout l'action de la Providence qui permit qu'une circonstance horrible vint s'ajouter à la mort du traître. Voir Warneccius, de Suspension Judae, ap. Iken, Thesaurus phil.-Theolog. t. 2, p. 304 et ss.