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15. - Les trente deniers servent à l'achat d'un cimetière, vv. 6-10.

6Mais les princes des prêtres, ayant pris les pièces d’argent, dirent : Il ne nous est pas permis de les mettre dans le trésor, parce que c’est le prix du sang. 7Et ayant tenu conseil, ils en achetèrent le champ d’un potier, pour la sépulture des étrangers. 8C’est pourquoi ce champ a été appelé jusqu’à ce jour Haceldama, c’est-à-dire champ du sang. 9Alors s’accomplit ce qui avait été prédit par le prophète Jérémie : Ils ont reçu les trente pièces d’argent, prix de celui qui a été évalué, qu’on a évalué de la part des enfants d’Israël, 10et ils les ont données pour le champ d’un potier, comme le Seigneur me l’a ordonné.

Ce trait est encore particulier à S. Matthieu.

 

Matthieu chap. 27 verset 6. Mais les princes des prêtres, ayant pris les pièces d’argent, dirent : Il ne nous est pas permis de les mettre dans le trésor, parce que c’est le prix du sang. - M. Langen, die letzten Lebenstage Jesu, p. 260, a raison de dire que la mort accompagna de toutes manières l'odieuse trahison de Judas. Mort du traître lui-même ; mort de Notre Seigneur Jésus-Christ ; enfin achat d'un champ de repos pour les morts. L'évangéliste nous montre d'abord l'embarras des princes des prêtres lorsqu'ils eurent trouvé les trente pièces d'argent que le traître avait jetées avant son suicide. Ces hommes qui ont trempé sans hésiter leurs mains dans le sang de Jésus sont saisis tout à coup de scrupules : « Vous filtrez le moucheron, et vous avalez le chameau ! » 23, 24. Le « trésor » désigne ici le trésor du temple, formé des sommes offertes par la piété des fidèles pour l'entretien du culte. Dieu avait expressément interdit de faire entrer dans ce trésor l'argent provenant de sources impures en elles-mêmes, ou censées impures chez les Juifs. Cf. Deut. 23, 18 ; Sanhedr. f. 112. Les prêtres argumentent et jugent qu'il n'est pas convenable de verser dans le trésor sacré ce qu'ils nomment justement le prix du sang. Les trente deniers étaient pour ainsi dire tout entachés du sang qu'ils avaient servi à acheter.

 

Matthieu chap. 27 verset 7. Et ayant tenu conseil, ils en achetèrent le champ d’un potier, pour la sépulture des étrangers. - Ils tiennent donc conseil pour délibérer sur l'usage qu'on devra faire de cet argent. Leur réunion n'eut probablement pas lieu ce jour même, car il leur procura d'autres occupations nombreuses ; mais le lendemain, ou peu de temps après la mort du Sauveur. Il est vraisemblable que le potier avait épuisé en grande partie l'argile contenue dans ce champ : c'est pourquoi on put acquérir à bas prix un terrain devenu à peu près inutile. Le champ payé avec les trente deniers de Judas servirait donc à la sépulture des étrangers. Les prêtres croyaient accomplir ainsi une œuvre pie, digne d'une somme qui était doublement sacrée à leurs yeux. Par le mot « étrangers » il faut entendre non pas les païens, ou du moins les païens exclusivement, mais avant tout les Juifs de la diaspora qui pouvaient mourir à Jérusalem au temps des fêtes ou à d'autres moments.

 

Matthieu chap. 27 verset 8. C’est pourquoi ce champ a été appelé jusqu’à ce jour Haceldama, c’est-à-dire champ du sang. - C'est pourquoi :  parce que ce cimetière avait été acheté avec le prix du sang de Jésus. Le nom vint-il directement des princes des Prêtres ? Ou bien était-ce une de ces dénominations populaires par lesquelles la multitude caractérise si promptement certains actes ? Il est difficile de le déterminer, quoique la seconde hypothèse nous paraisse la plus vraisemblable ; cf. Act. 1, 18-19. - Haceldama, plus exactement Hakal-Dema qui signifient en araméen « champ du sang ». D'après S. Matthieu, le sang serait celui de Jésus, ce qui fait dire à S. Jean Chrysostôme : « ils achetèrent un champ pour la sépulture des étrangers, qui devait être une preuve manifeste et un monument éternel de leur trahison. Car le nom seul de ce champ est comme une voix éclatante qui publie partout le crime qu’ils ont commis », Hom. 85 in Matth. D'après S. Pierre, Act., l.c., ce serait celui de Judas, car c'est dans le champ du potier qu'auraient eu lieu le suicide du traître et l'effusion affreuse de son sang. Mais rien n'empêche que les deux circonstances réunies aient contribué à la formation du nom Haceldama. - Jusqu'à ce jour : jusqu'à l'époque de la composition du premier Évangile. L'emploi de cette formule donne clairement à entendre qu'il s'écoula un temps notable entre la mort de Notre Seigneur Jésus-Christ et l'apparition du récit de S. Matthieu. Aux pèlerins qui visitent Jérusalem, on montre, depuis l'époque de S. Jérôme, Cf. Onomasticon, s.v. Acheldama, le sinistre Champ du sang, sur un plateau étroit qui domine la vallée d'Hinnom, vers l'endroit où elle vient rejoindre le torrent de Cédron. Cf. R. Riess, Bibelatlas, pl. 6. On y voit un édifice à moitié ruiné qui dût servir autrefois de charnier. Son nom arabe est Hak-ed-damm. Il est tout entouré de tombeaux et de grottes sépulcrales, mais il a cessé lui-même d'être un lieu de sépulture depuis le siècle dernier. Son terrain est crétacé : on a longtemps cru au moyen-âge qu'il avait la propriété de consumer rapidement les corps : c'est pourquoi on en venait chercher de loin des masses considérables. Les Pisans ont ainsi formé leur Campo Santo. Des voyageurs dignes de foi assurent qu'il y a tout auprès du Champ du sang d'assez grandes quantités d'argile où l'on vient encore puiser. Ce trait confirmerait l'authenticité du lieu désigné par la tradition. Voir Kraft, Topographie Jerusalems, p. 183 ; Sepp, Jerusalem u. das h. Land, t. 1, p. 241 et ss. ; Robinson, Palaestina, t. 2, p. 178 et ss.

 

Matthieu chap. 27 versets 9 et 10. - Alors s’accomplit ce qui avait été prédit par le prophète Jérémie : Ils ont reçu les trente pièces d’argent, prix de celui qui a été évalué, qu’on a évalué de la part des enfants d’Israël, 10et ils les ont données pour le champ d’un potier, comme le Seigneur me l’a ordonné. - Dans l'emploi fait par les princes des prêtres des trente deniers qui avaient été remis à Judas, S. Matthieu voit la réalisation d'une prophétie importante de l'Ancien Testament, et il la signale, conformément à son but, pour montrer que Jésus est vraiment le Christ promis aux Juifs. - Ce qui avait été prédit par le prophète Jérémie : Le nom de Jérémie, que l'on rencontre dans la plupart des manuscrits et des versions, crée en cet endroit de très sérieuses difficultés, car on ne trouve dans les écrits de ce prophète rien qui ressemble au passage cité par S. Matthieu. D'un autre côté, Zacharie a quelques lignes qui sont à peu près identiques à celles que l'évangéliste attribue à Jérémie ; cf. Zach. 11, 12-13. Comment expliquer cet état de choses ? Origène s'en préoccupait déjà et tous ceux qui, depuis lui, ont étudié le premier Évangile ont dû s'en préoccuper à leur tour. Jansénius, Comment. in Harmon. Evang., c. 140, comptait dix opinions qui s'étaient formées sur ce point délicat. Aujourd'hui, il faudrait peut-être en compter vingt si l'on voulait être complet ; mais nous nous restreindrons aux plus sérieuses. Les manuscrits 33 et 157, les versions syriaque, persane, etc., omettant le nom de Jérémie, plusieurs auteurs ont pensé qu'il s'était glissé dans le récit par suite d'une interpolation. Ils rétablissent donc ce qui était suivant eux le texte primitif en supprimant le mot Jérémie. D'autres, qui croient la leçon actuelle authentique (Origène, S. Augustin, de Cons. Evang. 3, 7, S. Jérôme, affirment expressément qu'elle l'est en réalité), supposent que S. Matthieu mentionne soit une prédiction orale de Jérémie, restée inédite jusque là, soit un passage de ses écrits qui se serait perdu (Berlepsch, Ewald, etc.), ou qui aurait été supprimé à dessein par les Juifs (S. Jean Chrysostôme), soit un texte de quelque ouvrage apocryphe faussement attribué au prophète (Origène ; S. Jérôme est hésitant). Lightfoot qui prétend prouver, à l'aide de diverses traditions juives, que le livre de Jérémie a occupé pendant quelque temps la première place dans la Bible hébraïque, conclut de là que S. Matthieu a voulu désigner tous les écrits prophétiques en nommant Jérémie. Tout cela est assez arbitraire. Il reste une conjecture qui nous semble mériter assez de confiance. Elle consiste à dire que S. Matthieu, usant d'une liberté dont on trouve plus d'un exemple chez les vieux écrivains juifs, aurait combiné, amalgamé ensemble plusieurs passages prophétiques, tirés en partie de Jérémie, en partie de Zacharie, et donné au texte ainsi produit le nom du plus célèbre des deux prophètes. Plusieurs passages de Jérémie, en particulier 189, 2 et ss., 32, 8-14, peuvent se prêter à une combinaison de ce genre. Le prophète d'Anathoth y parle d'un champ, et même d'un champ de potier situé dans la vallée d'Hinnom, que le Seigneur ordonna d'acheter. Dans la prédiction de Zacharie, il n'est pas question de champ ; mais les trente pièces d'argent y sont nettement déterminées. Pourquoi S. Matthieu, éclairé par l'Esprit-Saint et envisageant les prédictions antiques au brillant reflet de l'histoire de Jésus, n'aurait-il pas composé un alliage qui manifestait mieux la pensée des Prophètes ? D'ailleurs, nous l'avons vu, dès les premières pages de son Évangile (cf. 2, 23 et le commentaire ; voir aussi Marc. 1, 2, 3 et l'explication), extraire de tous les prophètes réunis un texte qu'aucun d'eux pris à part n'avait écrit : « Il sera appelé Nazaréen ». C'est un résumé, analogue, quoique moins extraordinaire, qu'il fait à sa dernière page. (On trouvera dans Hengstenberg, Christologie des A. Test. t. 2, p. 257 et ss., des preuves détaillées de cette opinion qui remonte du reste jusqu'à Sanctius). Mais comme sa citation se rattache davantage au texte de Zacharie, pour l'expliquer nous aurons plus spécialement recours aux paroles de ce prophète. Dans son douzième chapitre, Zacharie agit au nom de Jéhovah, et représente d'une manière symbolique l'ingratitude de la nation juive à l'égard de son Dieu. Il est pasteur d'un troupeau qui figure Israël ; fatigué des ennuis que lui causent ses brebis, il demande son compte pour se retirer ensuite. On lui offre le prix dérisoire de trente deniers ; mais Dieu lui commande de jeter cet argent dans le Temple. « Et je saisis, raconte-t-il d'après le texte hébreu, les trente deniers ». Jéhovah lui dit : « Jette-le au potier, ce prix magnifique auquel ils m'ont estimé ». Il obéit aussitôt à cet ordre : « Et je les jetai au potier dans la maison du Seigneur ». D'après S. Matthieu, les trente pièces d'argent prophétisaient la somme pour laquelle Jésus-Christ, le bon pasteur, fut livré à ses ennemis. C'est à ce vil prix qu'il fut taxé par les princes des prêtres, comme autrefois Zacharie, représentant de Jéhovah. L'évangéliste cite librement, à la façon des Targums, afin de rendre l'application plus sensible. De là les changements de personnes, les insertions de mots nouveaux et les autres modifications qu'il introduit dans le texte prophétique. Mais il ne change rien à la substance de la prédiction. - Dans le champ du potier. C'est Jérémie qui a prêté cette idée à S. Matthieu, du moins d'une manière complète. Dans Zacharie, nous lisons communément « au potier ». Mais Jérémie ayant été chargé par le Seigneur d'acheter le champ d'un potier, ce qui était évidemment un symbole, l'évangéliste a rapproché cette action de celle de Zacharie et il a obtenu de la sorte une paraphrase typique qui coïncide exactement avec l'histoire de Jésus. Grâce à S. Matthieu, nous pouvons donc mieux comprendre comment d'anciennes prophéties, après s'être réalisées une première fois à une époque déjà éloignée, ont obtenu au moment de la Passion du Sauveur un second accomplissement qui était en réalité le principal, bien qu'il fût demeuré caché jusque là dans les plans mystérieux de la Providence.

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