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2. - Séjour de Jésus, en Pérée, 19, 3-20, 16.

a. Discussion avec les Pharisiens touchant l’indissolubilité du mariage, 19, 3-9. Parall. Marc. 10, 2-12.       

3Alors les Pharisiens s’approchèrent de lui pour le tenter ; et ils lui dirent : Est-il permis à un homme de répudier sa femme pour quelque cause que ce soit ? 4Il leur répondit : N’avez-vous pas lu que Celui qui créa l’homme dès le commencement, créa un homme et une femme, et qu’il dit : 5A cause de cela, l’homme quittera son père et sa mère, et il s’attachera à sa femme, et ils seront deux dans une seule chair ? 6Ainsi, ils ne sont plus deux, mais une seule chair. Que l’homme ne sépare donc pas ce que Dieu a uni. 7Ils lui dirent : Pourquoi donc Moïse a-t-il prescrit de donner à la femme un acte de divorce et de la renvoyer ? 8Il leur dit : C’est à cause de la dureté de votre cœur que Moïse vous a permis de renvoyer vos femmes ; mais au commencement, il n’en était pas ainsi. 9Or je vous dis que quiconque renvoie sa femme, si ce n’est pour infidélité, et en épouse une autre, commet un adultère, et que celui qui épouse une femme renvoyée commet un adultère.

Matthieu chap. 19 verset 3. - Alors les Pharisiens s’approchèrent de lui pour le tenter ; et ils lui dirent : Est-il permis à un homme de répudier sa femme pour quelque cause que ce soit ? - Alors les Pharisiens... En Pérée même, comme en Galilée, comme en Judée, nous rencontrons bientôt les ennemis acharnés de Jésus, les Pharisiens, qui, n’osant encore en venir aux voies de fait à son égard, essaient du moins de lui tendre des pièges pour l’attaquer ensuite devant le peuple, ou même devant les tribunaux religieux du pays. De quelque côté que le Sauveur dirige ses pas, il est sûr de rencontrer ces sectaires qui ont reçu pour mot d’ordre de ne lui laisser aucun repos. - Pour le tenter. La question qu’ils vont lui proposer était alors l’une des plus brûlantes de la morale judaïque, comme nous l’avons indiqué en commentant le Discours sur la Montagne, Cf. 5, 31 et 32 : les deux célèbres écoles d’Hillel et de Schammaï luttaient avec acrimonie sur la signification de quelques mots obscurs du texte de la Loi, la première affirmant que, par « il découvre en elle une tare », Cf. Deut. 24, 1-4, il fallait entendre n’importe quel motif, la seconde restreignant le divorce à l’adultère. Les Pharisiens s’arrangent donc de façon à lancer Jésus dans la guerre que se faisaient ces deux partis : sa décision, pensaient-ils, ne pouvait manquer d’être favorable ou bien aux partisans d’Hillel, et alors les Schammaïtes mécontents se déclareraient contre lui, ou bien aux disciples de Schammaï et dans ce cas les Hillélites ne sauraient lui pardonner cet affront public. « Ils veulent le prendre dans ce dilemme sans réplique, et le faire tomber dans le piège, quelle que soit sa réponse », S. Jérôme Comm. in h. l. Divers interprètes (de Wette, Ewald, Bisping, etc.) font observer en outre que Jésus se trouvait alors sur le domaine d’Hérode Antipas ; les Pharisiens pouvaient bien se proposer aussi de le compromettre envers le prince adultère ; car ils prévoyaient que sa réponse ressemblerait à celle du Précurseur, « Il n'est pas permis », et peut-être qu’alors Antipas averti traiterait Jésus comme il avait traité Jean-Baptiste. Ce serait ainsi un piège d’un second genre. - Pour quelque cause que ce soit. C’est ici le point captieux de la question : elle est posée dans le sens d’Hillel et de manière à provoquer une réponse négative, conforme aux principes de Schammaï. Joseph, cet historien raconte du reste froidement, comme une chose naturelle, que sa première femme l’ayant abandonné, il en épousa une seconde qu’il chassa lui-même après qu’elle lui eût donné trois enfants, pour en prendre encore une troisième. C’était l’application parfaite de la théologie d’Hillel. Voir d’autres détails dans notre commentaire de 5, 31.

 

Matthieu chap. 19 verset 4. - Il leur répondit : N’avez-vous pas lu que Celui qui créa l’homme dès le commencement, créa un homme et une femme, et qu’il dit... - Il leur répondit. Hillel, disait le Talmud, délie ce que lie Schammaï. Mais Hillel allait beaucoup plus loin, car il déliait en réalité ce qu’avait lié Moïse, bien plus, ce que le Seigneur lui-même avait lié. Jésus liera non seulement comme Moïse et Schammaï, mais comme Dieu. Dans sa réponse, vv. 4-6, qui est un modèle parfait de sagesse, de vigueur et de clarté, il évite admirablement le piège que lui avaient tendu ses adversaires. Sans se prononcer pour aucune des deux écoles, sans rien dire qui pût blesser même un Hérode, il ramène le mariage à l’idéal voulu par Dieu, proclame franchement l’indissolubilité de cette sainte institution, et tranche tous les abus qui s’étaient glissés ou qui avaient été tolérés dans la théocratie juive. - N'avez-vous pas lu est ironique, ainsi lancé à la face d’hommes qui se prétendaient parfaitement instruits de toute leur religion ; d’autant mieux que les deux textes cités par Jésus se trouvent à la première page de la Bible. - Celui qui créa l'homme ; le divin Créateur lui-même. - Dès le commencement. Cette expression, qui correspond au mot « Au commencement », par lequel s’ouvre la Genèse, retombe sur le second verbe « créa » et non sur le premier ; aussi la virgule devait-elle être placée après « homme ». La pensée obtient ainsi beaucoup plus de force. « La caractéristique essentielle est que, dès les origines mêmes du monde, l'homme et la femme vivent en société », Fritszche. Jésus s’appuie donc sur ce fait que Dieu, dès qu’il créa l’homme, le créa dans les conditions qui vont être indiquées. « Dans tout examen et toute interprétation, dit fort bien Bengel, il faut recourir aux origines de l'institution divine », Gnomon in h. l. - Créa un homme et une femme. A part un léger changement dans le texte latin, « fecit » au lieu de « creavit », ce passage se retrouve textuellement dans la Genèse, 1, 27 : c’est une première citation que fait Notre Seigneur. Elle convient parfaitement à la thèse qu’il veut démontrer. Dieu a créé les deux premiers membres de la grande famille humaine dans un état tel, qu’ils étaient manifestement désignés au mariage, mais à un mariage d’un à un. Il n’a pas produit un homme et plusieurs femmes, ou bien une seule femme et plusieurs hommes, de sorte que la polygamie eût été nécessaire dès le début de l’humanité. Bien plus, d’après toute l’énergie du texte sacré, il n’a pas même créé un seul homme et une seule femme, mais « un mâle et une femelle », c’est-à-dire deux individus de différents sexes, qui se complètent et se nécessitent l’un l’autre, et qui deviennent ainsi le type de l’indissolubilité du mariage. Le pluriel « un homme et une femme » après un substantif au singulier « homme » n’est pas moins remarquable : il y a là l’indication d’une unité et d’une dualité mystérieuses. - Tel est le premier argument de Jésus : c’est une réponse de Dieu lui-même, et par la voie des faits, à la question qu’avaient posée les Pharisiens. Nous allons entendre dans le verset suivant une seconde réponse divine, formulée dans le langage humain. - Et il dit. Ces mots seraient beaucoup mieux placés au commencement du v. 5, conformément à la division du texte grec.

 

Matthieu chap. 19 verset 5. - A cause de cela, l’homme quittera son père et sa mère, et il s’attachera à sa femme, et ils seront deux dans une seule chair ? - C’est une autre citation biblique opposée par Jésus à ses adversaires : elle est tirée du second chap. de la Genèse, v. 24. Mais comment le Sauveur peut-il rapporter à Dieu lui-même les paroles qu’elle renferme, puisque c’est par Adam qu’elles furent prononcées, comme un glorieux épithalame, au moment où le Créateur lui présentait celle qu’il lui avait destinée pour épouse ? Cette petite difficulté a été résolue depuis longtemps par S. Augustin : « Toutefois, dans l’Évangile, Notre Seigneur attribue ces paroles à Dieu lui-même, nous indiquant ainsi qu'Adam n'était que son prophète, et que c'est Dieu qui parlait par sa bouche », Du mariage et de la concupiscence, L. 2, 12. Le mot d’Adam étant une prophétie manifeste, c’est Dieu lui-même qui la fit par la bouche du premier homme. - A cause de cela. Déduction tirée par Adam des circonstances qui avaient accompagné la création d’Eve. La première femme n’avait pas été formée de la terre, mais de la substance même du premier homme. Ce fait même, s’écrie Adam, et Jésus après lui, prouve l’indissolubilité du mariage : l’homme et la femme devraient être à tout jamais unis comme ils l’étaient avant la séparation mystique opérée par Dieu. - L'homme quittera. Adam prophétise ce qui aura lieu plus tard, dès la première génération issue de lui. Sans père, sans mère, sans généalogie, il ignorait personnellement ce que c’était que renoncer aux relations les plus intimes pour se donner tout entier à une épouse : à défaut d’expérience, il avait la révélation d’en haut pour l’éclairer. - Son père et sa mère. Le père et la mère, symbole de ce que l’homme a de plus cher avant de s’attacher à une femme en vue de l’épouser. Adam exprimait ainsi la nature du mariage, le représentant comme un lien très étroit qui dissout immédiatement tous les autres. Ainsi que le disait Adam, c’est bien à l’occasion du mariage que l’on abandonne le plus souvent d’une manière définitive la maison paternelle et la douce société d’une mère. - Il s'attachera à sa femme : le grec et l’hébreu, « conglutinari », expriment plus fortement encore l’union morale produite entre deux âmes par le nœud sacré du mariage : ce nouvel amour l’emporte sur tous les autres et les remplace tous. Cf. Gen. 24, 67. - Et ils seront deux dans une seule chair. Cette parole, qui est la principale du texte, décrit avec une sainte liberté les mystères du mariage et le contrat indissoluble dont ils sont la figure. Deux en un, ou mieux encore deux en une seule chair, et à tout jamais. « Deux » n’est pas dans l’hébreu ; mais on le trouve déjà dans le Pentateuque samaritain, eux deux, et dans la traduction des 70, les deux, avec l’article : « qui seront deux ». Cette fois, ce n’est plus d’une simple union morale qu’il s’agit, mais de l’unité physique, de l’association de deux organismes en un seul ; Cf. 1 Cor. 6, 16. « De même que, avant la séparation du premier homme en deux individus de divers sexes, la femme formait une unité corporelle avec l’homme, de même, dans le mariage, elle redevient un seul corps avec lui, l’union organique primitive se trouvant ainsi rétablie », Bisping.

 

Matthieu chap. 19 verset 6. - Ainsi, ils ne sont plus deux, mais une seule chair. Que l’homme ne sépare donc pas ce que Dieu a uni. - Ainsi. Conséquence directe des derniers mots de la citation. Ne formant plus qu’un seul être malgré la pluralité des personne, ils ne sont plus deux comme auparavant, mais une seule et même chair. On voit combien Jésus insiste sur ce point qui est essentiel pour la thèse. Vous me demandez si le divorce est permis pour toute sorte de raison. Mais regardez ce que Dieu, l’instituteur du mariage, a fait au moment de la création ; écoutez ce qu’il a dit. Après avoir étroitement uni le premier homme et la première femme avant leur mariage, il les unit non moins étroitement après, manifestant ainsi d’une manière visible ses saintes volontés. - Que l'homme ne sépare donc pas. C’est la conclusion de tout le raisonnement qui précède. Remarquons de nouveau l’emploi du neutre et de l’abstrait, au lieu du pluriel et du concret qui sembleraient d’abord plus naturels. - Ce que Dieu a uni : attaché au même joug. Dieu lui-même a institué cette union intime, soit par le fait de la création, soit par les paroles prononcées au moment du mariage d’Adam. - Que l'homme ne sépare pas. L’homme par opposition à Dieu. Que la créature ne prétende pas pouvoir détruire par ses caprices, par ses passions mauvaises, l’œuvre sublime du Créateur. Voilà la décision du Christ : Non, il n’est point licite de se séparer de sa femme : la loi naturelle s’y oppose, v. 4, et même la loi divine, v. 5.

 

Matthieu chap. 19 verset 7. - Ils lui dirent : Pourquoi donc Moïse a-t-il prescrit de donner à la femme un acte de divorce et de la renvoyer ? - Ils lui dirent. Les Pharisiens sont doublement déconcertés après cette réponse, car d’une part Jésus a échappé à leurs embûches, de l’autre il a exposé, en employant les expressions mêmes de la Bible, une doctrine qui est loin de plaire à leurs préjugés et à leurs passions. Ils reprennent cependant leur sang-froid pour lui faire une objection qui n’est pas dépourvue d’habileté. - Pourquoi donc. S’il est vrai, comme vous le dites, que la monogamie est d’institution divine, si le mariage dûment contracté est indissoluble jusqu’à la mort, comment est-ce que Moïse a pu nous commander le divorce ? - Moïse : de nouveau ils opposent à Jésus l’autorité du grand législateur. Moïse, l’homme de Dieu n’a pu assurément nous prescrire une conduite condamnée par le Seigneur, et ses paroles, telles qu’on les lit dans le texte même de la Loi, Deut. 24, 1 et ss., autorisent très clairement le divorce. - Prescrit ; ils durent prononcer ce verbe avec emphase, de même que le nom glorieux de Moïse. - Un acte de divorce, Cf. la note de 5, 31.

 

Matthieu chap. 19 verset 8. - Il leur dit : C’est à cause de la dureté de votre cœur que Moïse vous a permis de renvoyer vos femmes ; mais au commencement, il n’en était pas ainsi. - Solution victorieuse de l’objection des Pharisiens. - On oppose Moïse à Jésus ; le divin Maître, après avoir expliqué la conduite du Législateur, l’oppose à son tour à la volonté de Dieu. - À cause de la dureté de votre cœur, en vue de la dureté bien connue de vos cœurs, eu égard à votre mauvais caractère. Moïse n’ignorait pas que ce défaut vous rendait incapables de supporter la Loi primitive dans toute sa force idéale : de là les ménagements qu’il a pris. Mais ces ménagements sont une honte pour vous, puisqu’ils proviennent de votre faiblesse morale. Comparez Ezéchiel 3, 7, où le Juifs sont appelés expressément, durs de cœurs ; voir aussi Deut. 9, 29. Du reste, poursuit Jésus, vous avez singulièrement exagéré la conduite de Moïse sur ce point : il est faux de prétendre qu’il vous a ordonné le divorce, il l’a simplement toléré, permis. Ce que vous appelez une injonction n’est qu’une dispense temporaire, dont le but avéré était même d’imposer des bornes à vos passions, en ne permettant la séparation des époux qu’à certaines conditions plus ou moins onéreuses. - Au commencement ; comme au v. 4 : au commencement du monde, quand Dieu institua le mariage. - Il n'en était pas ainsi. Le divorce n’existait pas alors, le mariage était tout à fait indissoluble. « Quoiqu’il semble donc que je sois maintenant l’auteur de cette loi, vous voyez combien elle est ancienne, et qu’elle a été très religieusement établie dès le commencement du monde », S. Jean Chrys., Hom. 62 in Matth. L’unité absolue du mariage était si bien comprise dans les temps anciens, que Lamech, ce descendant de Caïn qui osa la violer le premier en prenant deux femmes à la fois, crut devoir non pas se justifier, mais se mettre en garde contre les violences de ses semblables par un épithalame sanglant et impie, bien différent de celui d’Adam ; Cf. Gen. 4, 23 et 24. - La réponse de Jésus est décisive, et l’objection tombe d’elle-même devant cette explication authentique de la conduite de Moïse. Le Législateur n’a pas commandé, il a seulement permis le divorce ; de plus, il ne l’a permis que comme un moindre mal, et non point parce qu’il était conforme à la volonté primitive de Dieu et à la nature des choses, puisque au contraire « au commencement il n'en était pas ainsi ». Remarquons l’accumulation affectée des pronoms « vos, votre » : la dispense a été tolérée pour vous, mais elle ne durera pas toujours. Voici en effet que Jésus la lève solennellement.

 

Matthieu chap. 19 verset 9. - Or je vous dis que quiconque renvoie sa femme, si ce n’est pour infidélité, et en épouse une autre, commet un adultère, et que celui qui épouse une femme renvoyée commet un adultère. - Or je vous dis. « Après les avoir réduit au silence, il établit sa loi avec autorité », S. Jean Chrys. l. c. En tant qu’il est le Législateur de la nouvelle Alliance, Jésus-Christ promulgue sa Loi sur le mariage, par opposition à celle de l’Ancien Testament ou plutôt, il se borne à rétablir dans son intégrité la Loi primitive qu’il a développée plus haut, vv. 4-6. La dispense mosaïque était une imperfection qui ne pouvait convenablement subsister dans le royaume du Messie, où tout doit être parfait. - Quiconque renvoie... Ce décret de Jésus n’est pas nouveau pour nous : déjà nous l’avons rencontré, tout à fait le même quant à l’idée, à peu près le même dans les termes, lorsque nous lisions le Discours sur la Montagne : « Mais moi je vous dis que quiconque renverra sa femme, si ce n’est en cas d’infidélité, la fait devenir adultère, et celui qui épouse une femme renvoyée commet un adultère », Cf. 5, 32. Nous en avons alors expliqué la teneur générale ; mais il nous faut maintenant aborder de front l’étude difficile et intéressante des mots si ce n'est pour infidélité, ou bien si ce n'est à cause de sa fornication , que nous avions réservée pour le passage actuel. Ces deux formules sont complètement identiques ; il est même possible que Jésus ait employé deux fois les mêmes expressions sans la moindre variante. Ici, en effet, comme dans le Discours sur la Montagne, plusieurs manuscrits grecs et latins, la version copte, Origène, S. Jean Chrysostome et S. Augustin lisent si ce n'est à cause de sa fornication. - Il n’y a pas de doute que le mot « fornication », ne doive s’entendre de l’adultère proprement dit, puisqu’il est question de fautes contre les mœurs commises par une personne mariée. Il a cette signification dans l’Ancien Testament, Cf. Lévit. ch. 18 et 20, et chez les auteurs classiques. Notre Seigneur pouvait difficilement employer ici l’expression plus exacte « adultère », car alors on aurait eu cette phrase singulière : Quiconque renvoie son épouse, si ce n’est à raison d’un adultère, commet un adultère, etc. Voir Bretschneider, Lex. Man. s.v. - Les grecs et les protestants prétendent, en pratique comme en théorie, que Notre Seigneur Jésus-Christ, tout en supprimant le divorce dans les autres cas tolérés chez les Juifs, l’a cependant autorisé si l’un des époux se rend coupable d’adultère. D’après l’enseignement de l’Église catholique, tel qu’il a été formulé par les conciles de Florence et de Trente, Jésus interdit ici le divorce d’une manière absolue, parce qu’il proclame d’une manière également absolue l’indissolubilité du mariage. Nous avons à justifier cet enseignement. Nos preuves seront tirées du contexte, des autres écrits du Nouveau Testament et enfin de la tradition. - 1° Le contexte. Il semble tout d’abord que Notre Seigneur Jésus-Christ, après avoir affirmé que le mariage est indissoluble de sa nature, établit une exception pour le cas d’adultère ; mais une lecture plus approfondie de tout ce passage montre bientôt qu’on ne saurait adopter une telle opinion sans mettre aussitôt Jésus-Christ en contradiction avec lui-même. Le Créateur, a-t-il dit aux Pharisiens, a indissolublement uni les époux dès l’origine. - Ceux que les liens du mariage ont associés forment un organisme unique, inséparable, que l’homme n’a pas le droit de disjoindre. Que si Moïse a permis le divorce aux Israélites moyennant certaines conditions, c’était par pure tolérance et à l’encontre de l’institution primitive. Aussi désormais, dans le royaume messianique, reviendra-t-on strictement au plan divin. Voilà ce qu’a décrété Notre Seigneur Jésus-Christ comme chef et législateur de ce royaume. La loi qu’il a portée est universelle, absolue. S’il établit une exception, une seule, sa belle argumentation tombe à l’instant, détruite par sa propre parole ; car alors, lui aussi, il posera comme les Juifs le principe que le divorce peut exister dans certains cas, contrairement au droit naturel et au droit divin. Les mots si ce n'est à cause de sa fornication ne sauraient donc désigner ce que la théologie appelle « liens du mariage », ni établir par conséquent un cas spécial dans lequel le divorce serait régulièrement permis. - Nous défions les protestants de réfuter cet argument. Mais Notre Seigneur se contredirait encore d’une autre manière si la parenthèse si ce n'est à cause de sa fornication créait une véritable exception à la règle générale. D’une part, en effet, dans la première partie du verset, il affirmerait que l’union est dissoute par la mauvaise conduite de la femme, de sorte que le mari lésé demeure libre de convoler à de nouvelles noces ; d’autre part, dans la seconde partie de son décret, « celui qui épouse une femme renvoyée », il interdirait à tout homme de s’unir à l’épouse infidèle. Il supposerait donc en même temps que le lien du mariage est dissous par l’adultère et qu’il ne l’est pas. Car il est bien certain que la phrase « qui épouse... » doit se prendre dans un sens absolu, général ; elle est tout à fait indépendante des mots si ce n'est à cause de sa fornication, qui auraient dû être répétés une seconde fois s’ils avaient quelque influence sur elle. La concession faite par Jésus pour le cas d’adultère doit donc nécessairement s’entendre d’une simple séparation, avec défense complète de contracter un second mariage. Tout est bien simple dans le décret du Sauveur, quand on veut l’examiner sans idées préconçues. Il se compose en quelque sorte de trois articles distincts se complétant l’un l’autre, et répondant soit à la question, soit à l’objection des Pharisiens : - Art. 1er. Il n’est permis à un mari de se séparer de sa femme que dans l’hypothèse où celle-ci se conduit mal. - Art. 2. Même dans ce cas, il ne peut épouser une autre femme, sans commettre le crime d’adultère. - Art. 3. Quiconque épouse la femme infidèle, séparée de son mari légitime, se rend également coupable d’adultère. Ainsi interprétée, la loi est très intelligible, très logique, et elle coupe court aux tristes abus du divorce ancien et moderne. - Non seulement telle fut la pensée du divin Maître quand il prononça ce texte célèbre, mais telle fut aussi la pensée de ses auditeurs. Les Apôtres en particulier, nous le verrons bientôt, Cf. v. 10, ne comprirent pas autrement que l’a fait depuis l’exégèse catholique le sens des paroles du Sauveur. S’il en est ainsi, s’écrient-ils, des rapports de l’homme avec sa femme, il est mille fois préférable de ne pas se charger d’un joug si pesant ! Eussent-ils été effrayés à ce point, si Jésus avait toléré le divorce, au moins dans le cas où la femme mènerait une conduite gravement irrégulière ? - Ces preuves ont paru si frappantes à plusieurs écrivains protestants, que l’un d’eux, le grave Dr Stier, admet volontiers qu’il y a tout au moins dans ces paroles de Notre Seigneur un conseil pressant de ne pas divorcer, même en cas d’adultère. Alford va plus loin ; après avoir avoué franchement son embarras, il écrit cette ligne significative : « Il semble que, d’après la signification littérale des expressions de Jésus, un nouveau mariage ne devrait pas être permis, même dans l’hypothèse d’un adultère ». Nous aimons à prendre acte de pareilles déclarations, qui valent des arguments nombreux. - Pour compléter la démonstration qui précède, il nous reste à signaler quelques conjectures inventées par les exégètes et les théologiens catholiques, dan le but de mettre la doctrine de l’Église sur ce point important tout à fait à couvert des attaques de l’erreur et du schisme. 1. Divers auteurs, donnant au mot « fornication » un sens figuré, le traduisent comme s’il était synonyme d’idolâtrie, de paganisme. Alors, l’exception établie par Jésus se confond avec celle qui est mentionnée par S. Paul dans sa première Épître aux Corinthiens, 7, 15. 2. D’après Dœllinger, Christenth. und Kirche, p. 391 et ss., 458 et ss., « fornication » ne désigne que la stricte fornication, par conséquent, une faute contre les mœurs commise par la femme avant le mariage. Si le mari en a plus tard connaissance, il aura le droit de contracter une seconde alliance, la première ayant été invalide. (On se demande d’où pourrait provenir l’invalidité !). 3. Suivant M. Schegg, Notre Seigneur excepterait le cas d’adultère parce que, la loi mosaïque étant alors appliquée dans toute sa rigueur, l’épouse infidèle devait être certainement lapidée. Le mariage était donc réellement dissous par l’adultère, c’est-à-dire par la mort. 4. Pour le P. Patrizzi « fornication » équivaut à « mariage invalide, concubinage » ; d’après cela, il est évident que le divorce pourrait et même devrait être prononcé, puisque l’homme et la femme, pour un motif ou pour un autre, n’auraient pas été véritablement unis devant Dieu. 5. Le Dr Hug, pense que, par la clause « si ce n'est à cause de sa fornication », Notre Seigneur Jésus-Christ établissait une exception sérieuse ; mais c’était une simple concession pour les Juifs, encore devait-elle être retirée après un certain temps. 6. A la suite de S. Augustin, de Adulterin. Conjug. 1, 9, 9, plusieurs commentateurs ont pris les mots litigieux dans un sens négatif, de manière à faire dire au Sauveur : J’affirme que le mariage est indissoluble en général ; quant au cas particulier de l’adultère, je ne m’en occupe pas actuellement ; Cf. Bellarmin, de Matrim. l. 1,c. 16. 7. Enfin quelques auteurs, Cf. Oischinger, die christliche Ehe. Schaffouse, 1852, trouvent plus simple de traduire cette même clause au rebours de ce qui se fait habituellement. Elle signifierait, suivant eux : y compris l’adultère, même dans le cas où la femme se conduirait mal. Il serait trop long d’apprécier en détail ces divers systèmes : aucun d’eux ne nous attire du reste, car il y a dans tous plus ou moins d’arbitraire. Qu'il suffise de dire avec le P. Perrone : « Il n'est pas suffisant, pour qu'une opinion soit acceptée, que la croyance catholique la mette à l'abri ; il faut de plus qu'elle soit vraie ». - 2° Si nous cherchons maintenant à expliquer à l’aide des autres écrits du Nouveau Testament ce passage difficile de S. Matthieu, la lumière se fait davantage encore, et la doctrine catholique reçoit la confirmation la plus parfaite. Il y a d’abord les textes parallèles des deux autres synoptiques, puis les décisions apostoliques de S. Paul. - a. Les textes parallèles à celui de S. Matthieu ne présentent pas la moindre difficulté, car ils sont exprimés d’une manière absolue, sans faire la moindre mention de la clause embarrassante du premier Évangile. Nous lisons dans S. Marc, 10, 11 : « Celui qui renvoie sa femme et en épouse une autre devient adultère envers elle. Si une femme qui a renvoyé son mari en épouse un autre, elle devient adultère » ; et dans S. Luc, 16, 18 : « Tout homme qui renvoie sa femme et en épouse une autre commet un adultère ; et celui qui épouse une femme renvoyée par son mari commet un adultère ». Ici, pas d’exception d’aucune sorte : adultère pour celui qui contracte un nouveau mariage après un prétendu divorce, adultère pour celui qui épouse la femme renvoyée par son mari ; et cela, en toute hypothèse. Voilà, suivant une règle bien connue d’exégèse, notre passage obscur éclairci par des passages pleins de netteté, qui exposent sous son vrai jour la vraie pensée de Jésus, telle qu’elle ressortait d’ailleurs du contexte de S. Matthieu. - b. Les décisions de S. Paul sur cette matière ne diffèrent point de celles de son Maître. L’Apôtre des nations maintient à deux reprises dans ses Épîtres, et de façon la plus catégorique, l’indissolubilité complète du mariage chrétien : « À ceux qui sont mariés, je donne cet ordre – il ne vient pas de moi, mais du Seigneur – : que la femme ne se sépare pas de son mari ; et même si elle est séparée, qu’elle reste seule, ou qu’elle se réconcilie avec son mari ; et que le mari ne renvoie pas sa femme...  La femme reste liée aussi longtemps que son mari est en vie », 1 Cor. 7, 10, 11, 39. Nous nous trouvons de nouveau en face d’un précepte qui n’est pas celui de l’Apôtre, il a bien soin de le dire, mais qui remonte au Seigneur Jésus lui-même. Et encore : « Ainsi, la femme mariée est liée par la loi à son mari s’il est vivant ; mais si le mari est mort, elle est dégagée de la loi du mari. Donc, du vivant de son mari, on la traitera d’adultère si elle appartient à un autre homme ; mais si le mari est mort, elle est libre à l’égard de la loi, si bien qu’elle ne sera pas adultère en appartenant à un autre », Rom. 7, 2, 3. On ne peut rien désirer de plus clair : le mariage une fois contracté subsiste perpétuellement ; la mort seule en peut dissoudre les liens. Et l’Apôtre n’a pas innové. Voir l’explication détaillée de ces textes dans le Commentaire de M. Drach, Epître de S. Paul, p. 52 et 161. - 3° La tradition a très généralement interprété les clauses « si ce n'est à cause de sa fornication », comme nous l’avons fait nous-même. Pour Hermas, pour S. Justin, pour Athénagore, pour Clément d’Alexandrie, pour Origène et pour la plupart des autres Pères, le mariage est indissoluble même en cas d’adultère. « Cette opinion est défendue par des auteurs plus anciens, assez nombreux et plutôt bons », dit à bon droit Maldonat qui a traité ce point d’une manière vraiment magistrale. Il y eut parfois sans doute quelques hésitations ; mais elles sont relativement rares, et elles ne tardèrent pas à disparaître, entraînées par le courant de la vérité. Ce n’est donc pas sans raison que l’Église du Christ, appuyée sur la parole de son divin Fondateur, a proscrit et continuera toujours de proscrire le divorce. De savants écrivains, en particulier P. Perrone, De matrimonio christiano, t. 3, cap. 2 et 3, et Roskevany, De indissolubilitate matrimonii, Carrière, Prælectiones theologicæ majores de Matrimonio, Paris 1837, t. 1, p. 287 et ss. ont de nos jours vaillamment combattu contre les adversaires grecs et protestants du mariage chrétien, en mettant en pleine lumière le sens de ce célèbre verset de S. Matthieu. Laissons les hommes de parti pris soutenir sans preuves que la sévérité de l’Église en matière de divorce est l’occasion de honteux abus dans certaines contrées catholiques où elle propage, nous dit-on, « une sauvage romantique » (J. P. Lange) : nous renvoyons aux gazettes des tribunaux des provinces protestantes de l’Angleterre et de l’Allemagne dans lesquelles le divorce pour cause d’adultère est en pleine vigueur. Ils y apprendront des faits autrement graves que ceux qu’ils nous reprochent. « Dans les débats qui ont eu lieu, il n’y a pas longtemps, au parlement d’Angleterre, sur la nécessité de restreindre la faculté de divorcer, l’évêque de Rochester avança que, sur dix demandes de divorce pour cause d’adultère, il y en avait neuf où le séducteur était convenu d’avance, avec le mari, de lui fournir des preuves de l’infidélité de sa femme », de Bonald, du Divorce considéré au 19è siècle, ch. 11. Les Juifs avaient déjà trouvé ce secret pour arriver au divorce et on le trouvera partout où existera une pareille liberté. Indépendamment de toutes les preuves exégétiques, ne serait-ce pas là une raison suffisante de croire que Notre Seigneur Jésus-Christ, lorsqu’il prononçait les mots « si ce n'est à cause de sa fornication », n’a pas pu leur donner le sens voulu par les hérétiques ? Remercions le divin Rédempteur qui, en rétablissant dans toute leur intégrité les lois primitives par lesquelles avait été réglée la sainte institution du mariage, a opposé une forte digue à la corruption humaine, et qui a tout spécialement réintégré la femme dans ses droits si lésés chez tous les peuples de l’antiquité, sans en excepter le peuple juif.

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