10Ses disciples lui dirent : Si telle est la condition de l’homme à l’égard de la femme, il n’est pas avantageux de se marier. 11Il leur dit : Tous ne comprennent pas cette parole, mais seulement ceux à qui cela a été donné. 12 Car il y a des eunuques qui sont nés tels dès le sein de leur mère, et il y a des eunuques qui ont été faits tels par les hommes, et il y a des eunuques qui se sont eux-mêmes rendus tels à cause du royaume des cieux. Que celui qui peut comprendre, comprenne.
Ces trois versets contiennent un précieux enseignement de Jésus que S. Matthieu nous a seul conservé.
Matthieu chap. 19 verset 10. - Ses disciples lui dirent : Si telle est la condition de l’homme à l’égard de la femme, il n’est pas avantageux de se marier. - Ses disciples lui dirent. Les Apôtres sont effrayés d’une loi matrimoniale si sévère, alarmés des conséquences qu’elle entraîne, et ils expriment leurs inquiétudes à leur Maître avec leur franchise accoutumée. - Si telle est : « telle », comme vous venez de le dire ; si le mariage est tout à fait indissoluble, de sorte qu’il n’y ait plus moyen de recourir au divorce quand le joug conjugal est devenu trop lourd à porter. - La condition : le substantif latin « causa » est traduit de bien des manières. La Peschito syriaque lui donne le sens de « accusation »,Cf. 27, 77 ; selon d’autres il signifie « raison, condition », ou bien « chose, négoce », ou encore « cas ». L’idée est claire néanmoins : Si tels sont les principes qui règlent l’union de l’homme et de la femme dans le royaume messianique. - Il n'est pas avantageux de se marier ; ou, ce qui revient au même, « mieux vaut ne pas se marier ». Dès là que vous prohibez le divorce qui avait été jusqu’à ce jour une espérance ou un refuge pour les époux mal assortis, le mariage peut devenir pour beaucoup la source de maux d’autant plus difficiles à supporter qu’ils devront être perpétuels. Il est donc préférable de se soustraire d’avance à ces épreuves, en évitant un engagement qui peut être un piège aussi bien qu’une bénédiction. La Bible et les proverbes de tous les peuples relèvent d’une manière piquante les adversités qui se rencontrent parfois dans le mariage, et les misères que peut faire endurer à un homme une femme d’un mauvais caractère ; Cf. Eccl. 25 et 26. « Il est plus aisé de combattre contre soi-même et contre la concupiscence de la nature que de souffrir l’importunité d’une femme de mauvaise humeur », S. Jean Chrysost., Hom. 62 in Matth.
Matthieu chap. 19 verset 11. - Il leur dit : Tous ne comprennent pas cette parole, mais seulement ceux à qui cela a été donné. - Il leur dit. A cette réflexion de ses disciples, dictée par les sentiments imparfaits de la nature, Jésus-Christ fait une réponse bien délicate. Vous dites vrai, il vaut mieux garder la virginité ; mais apprenez à quelles conditions, car il en est de plusieurs sortes. Il élève ainsi très visiblement le célibat au-dessus du mariage, mais sans abaisser, sans condamner ce dernier état que Dieu lui-même avait institué. - Tous ne comprennent pas : dans le texte latin, le verbe capiunt signifie contenir et se dit habituellement d’un vase et de sa capacité plus ou moins considérable ; mais il s’agit ici d’une capacité morale, intellectuelle. Tous ne comprennent pas cette chose ; tous ne sont pas capables de la réaliser. La version syriaque et d’anciens interprètes adoptent ce dernier sens. C’est une figure élégante et très classique. - Cette parole, la supériorité réelle de la virginité sur le mariage. - Mais seulement... « Il relevait ainsi le célibat, et montrait que c’était une grande chose; afin que les louanges qu’il lui donnait y attirassent à l’avenir ses disciples », S. Jean Chrysost., Hom. 62 in Matth. « Ceux à qui cela n'a pas été donné, ou ils ne veulent pas, ou ils n'accomplissent pas ceux qu'ils veulent ; mais ceux à qui cela a été donné, veulent de telle sorte que ce qu'ils veulent ils l'accomplissent », S. Aug. De gratia et lib. Arbitr. c. 4. L’état de virginité n’est pas la règle, mais l’exception, et ceux qui ont le bonheur de se trouver dans cette glorieuse exception n’y sont pas d’eux-mêmes, mais par une grâce particulière du ciel. L’instinct qui porte l’homme au mariage est le plus fort des instincts naturels. Pour lui résister victorieusement, la volonté humaine ne suffit pas ; il faut de plus un secours venu d’en haut, comme le dit si bien le Sage : « je savais que je ne pourrais jamais obtenir la sagesse si Dieu ne me la donnait, et il me fallait déjà du discernement pour savoir de qui viendrait ce bienfait. Je me tournai donc vers le Seigneur et lui fis cette prière », Sagesse. 8, 21 ; 1 Cor. 7, 35.
Matthieu chap. 19 verset 12. - Car il y a des eunuques qui sont nés tels dès le sein de leur mère, et il y a des eunuques qui ont été faits tels par les hommes, et il y a des eunuques qui se sont eux-mêmes rendus tels à cause du royaume des cieux. Que celui qui peut comprendre, comprenne. - Car il y a. Ce verset explique le précédent, surtout les dernières paroles, « ceux à qui cela a été donné ». - Eunuque est un mot calqué sur le grec, qui désignait d’après l’étymologie « cubile, lectus », et « curo », les serviteurs ou esclaves préposés dans l’Orient au service du gynécée. Ici, Jésus l’emploie dans un sens général pour représenter les hommes qui ne se marient pas. Il distingue trois catégories d’eunuques : il y a les eunuques de nature, ceux qui sont devenus tels par la malignité des hommes, ceux qui le sont pour un motif surnaturel. La première catégorie, qui sont nés tels, comprend tous les hommes qui, pour des raisons physiques de divers genre, sont nés incapables de mariage : leur virginité n’a rien de méritoire, car elle a lieu indépendamment de leur volonté. Dans la seconde classe, qui ont été faits par les hommes, Jésus place les malheureux castrats, comme on les appelait à Rome, qui n’étaient alors que trop nombreux dans tout l’Orient. Comme ils étaient destinés la plupart du temps à la garde des femmes, on prenait des mesures honteuses et cruelles pour s’assurer de leur continence : mais c’était une virginité forcée, qui avait lieu le plus souvent contre le gré de la volonté et qui n’atteignait nullement le cœur. Les Rabbins distinguent aussi dans le Talmud l'eunuque né, et l'eunuque fait. Après avoir nommé ceux qui ne se marient point pour des motifs humains, Jésus range dans une troisième catégorie les hommes qui gardent le célibat en vue de Dieu et pour sa gloire, qui se sont eux-mêmes rendus tels, au moral bien entendu ; car, cette troisième espèce de chasteté ne provient point d’une cause involontaire ou forcée : elle est librement, volontairement embrassée, et en cela consiste précisément sa supériorité sur les deux autres. Il s’agit donc d’eunuques spirituels, qui sont devenus tels par un conflit vigoureux de l’esprit contre la chair et par la grâce toute-puissante de Dieu, comme l’indiquait le v. 11. On sait qu’Origène, prenant à la lettre ces paroles du Christ, se mutila de ses propres mains : sa conduite a été justement réprouvée, la bonne foi seule put l’excuser ; Cf. le Dictionn. encyclop. de la Théologie cathol. de Wetzer et Welte, art. Origène. - A cause du royaume des cieux. Ces mots expriment le but et le motif principal de la virginité chrétienne : on va au-devant d’elle pour s’assurer le royaume des cieux, pour y arriver plus facilement en évitant les encombres et les dangers inséparables du mariage. C’est ce que développe admirablement S. Paul : « Celui qui n’est pas marié a le souci des affaires du Seigneur, il cherche comment plaire au Seigneur. Celui qui est marié a le souci des affaires de ce monde, il cherche comment plaire à sa femme, et il se trouve divisé », 1 Cor. 7, 32-33. - Que celui qui peut comprendre... Cf. 11, 15 ; 13, 43. « Que chacun interroge ses forces pour voir s'il peut remplir les devoirs qu'impose la virginité et la pureté. La chasteté a des charmes naturels, elle attire à soi tout le monde, mais il faut que chacun examine ses forces, et que celui qui peut comprendre comprenne. C'est la parole du Seigneur qui exhorte ses soldats, et les appelle à conquérir la palme de la chasteté, et il leur tient ce langage: «Que celui qui peut combattre, ne refuse pas le combat, qu'il remporte la victoire et qu'il triomphe », S. Jérôme ; Cf. Bellarm. de Monachis, 2, 31. Voilà l’étendard de la virginité levé bien haut par Notre Seigneur Jésus-Christ. Des milliers de saintes âmes ne tarderont pas à se grouper autour de lui, car si l’époux abandonne son père et sa mère pour s’attacher à son épouse, l’âme virginale sait tout quitter aussi et même avec un empressement plus vif encore, pour adhérer à son divin fiancé ; Cf. Ps. 44, 11. 12.