On lui présentait de petits enfants, afin qu’il les touchât ; mais les disciples repoussaient durement ceux qui les présentaient.
Et offerebant illi parvulos ut tangeret illos. Discipuli autem comminabantur offerentibus.
Καὶ προσέφερον αύτω̣̃ παιδία ίνα άψηται αύτω̃ν· οί δὲ μαθηταὶ έπετίμων τοι̃ς προσφέρουσιν
10.13. — Offerebant illi parvulos. « Après nous avoir montré plus haut la malice des Pharisiens qui tendaient des embûches au Sauveur, l’Évangéliste nous fait voir la foi du peuple, qui croyait que, par la seule imposition de ses mains, Jésus porterait bonheur aux enfants ». Théophylacte. — Ut tangeret illos. De même saint Luc. Les expressions employées par saint Matthieu, « ut manus eis imponeret et oraret », supposent une bénédiction proprement dite. Que le prêtre enseigne aux mères chrétiennes à imiter l’exemple de ces mères juives, et à conduire leurs petits enfants à Jésus ! Mieux encore, qu’il use de son influence pour les conduire lui-même au Sauveur ! — Discipuli comminabantur. Peut-être les Apôtres étaient-ils choqués d’avoir été dérangés au milieu de l’entretien si important qu’ils avaient en ce moment avec leur Maître ; ou du moins ils croyaient, en agissant ainsi, sauvegarder la dignité de Notre-Seigneur.
Jésus, les voyant, en fut indigné, et leur dit : « Laissez venir à moi les petits enfants, et ne les empêchez pas ; car le royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent.
Quos cum videret Jesus, indigne tulit, et ait illis : Sinite parvulos venire ad me, et ne prohibueritis eos : talium enim est regnum Dei.
ίδὼν δὲ ό 'Iησου̃ς ήγανάκτησεν καὶ εί̃πεν αύτοι̃ς ̋Αφετε τὰ παιδία έρχεσθαι πρός με καὶ μὴ κωλύετε αύτά τω̃ν γὰρ τοιούτων έστὶν ή βασιλεία του̃ θεου̃
10.14. — Jesus indigne tulit. Trait propre à saint Marc. Le verbe grec ήγανάκτησε, de άγα̃ν et άκτός, extrêmement affecté, suppose une vive émotion, un profond mécontentement. Jésus éprouva donc une sorte d’indignation quand il vit ses disciples traiter avec rudesse les petits enfants et leurs mères. — Sinite parvulos… Ravissante parole, que le catholicisme a si bien comprise ! La conjonction et est probablement apocryphe. Sans elle, le langage est plus rapide, l’antithèse mieux marquée, conformément au genre de saint Marc. — Talium enim est… Le royaume des cieux est pour ainsi dire la propriété des enfants, et non seulement des enfants, mais de tous ceux qui leur ressemblent par les dispositions morales.
En vérité, je vous le dis, quiconque ne recevra pas le royaume de Dieu comme un petit enfant, n’y entrera point ».
Amen dico vobis : Quisquis non receperit regnum Dei velut parvulus, non intrabit in illud.
άμὴν λέγω ύμι̃ν ὸς έὰν μὴ δέξηται τὴν βασιλείαν του̃ θεου̃ ώς παιδίον ού μὴ είσέλθη̣ είς αύτήν
10.15. — Jésus commente dans ce verset la dernière partie du précédant : « Talium enim… » Cette profonde pensée, « quiconque ne reçoit pas le royaume de Dieu comme un petit enfant n’y entrera point », avait déjà été prononcée par le divin Maître en une autre circonstance, Mt 18.3 ; il la rappelle aux Douze, qui semblaient l’avoir oubliée. — Receperit regnum Dei. Figure expressive. Le royaume messianique y est décrit comme un objet qui arrive au-devant de nous, qui se présente à nous pour que nous le recevions. Et quel devra être notre accueil ? Les mots sicut parvulus nous le disent. Il faudra qu’il soit accompagné de la foi, de la simplicité, de l’humilité, de l’innocence qui brillent dans les petits enfants. Voyez Jn 3.3, où Jésus insiste sur la nécessité d’une nouvelle naissance pour quiconque veut mériter le royaume des cieux. — Non intrabit in illud. L’image change brusquement, d’une manière assez étrange. On « entre » dans le royaume qu’on avait auparavant « reçu ». Mais l’idée reste claire, quoique la forme soit tout orientale.
Et les embrassant, et imposant les mains sur eux, il les bénissait.
Et complexans eos, et imponens manus super illos, benedicebat eos.
καὶ έναγκαλισάμενος αύτὰ τιθεὶς τὰς χει̃ρας έπ’ αύτά ηύλόγει αύτὰ,
10.16. — Voici un touchant tableau, dont nous devons à saint Marc les deux plus beaux détails. — Complexans eos, έναγκαλισάμενος. Deux fois seulement il est fait mention des caresses de Jésus, et ce sont toujours des enfants qui les reçoivent, et c’est notre Évangéliste qui les signale. Cf. Mc 9.35. Il manquerait quelque chose à l’Évangile si ces faits délicats n’eussent été racontés. — Imponens manus super illos. Ne dirait-on pas que c’est ici l’ordination des petits enfants, opérée en vue du royaume des cieux ? Le bon Pasteur traite avec la plus suave bonté les agnelets de son troupeau ! — Benedicebat. Le texte grec flotte entre ηύλόγει, εύλόγει et καεύλόγει. Le présent est plus pittoresque ; le verbe composé a plus de force et marque mieux la tendresse du Sauveur pour ses aimables favoris.
Autre enseignement de la plus grande importance. Il se compose de deux leçons successivement données sur un même point. Il y eut d’abord la leçon des faits, VV. 17-22, puis la leçon des paroles, VV. 23-31.
Comme il se mettait en chemin, quelqu’un accourut, et, fléchissant le genou devant lui, il lui demandait : « Bon Maître, que ferai-je pour acquérir la vie éternelle ? ».
Et cum egressus esset in viam, procurrens quidam genu flexo ante eum, rogabat eum : Magister bone, quid faciam ut vitam æternam percipiam ?
Καὶ έκπορευομένου αύτου̃ είς όδὸν προσδραμὼν εί̃ς καὶ γονυπετήσας αύτὸν έπηρώτα αύτόν Διδάσκαλε άγαθέ τί ποιήσω ίνα ζωὴν αίώνιον κληρονομήσω
10.17. — Cum egressus esset : plus littéralement, d’après le grec. Tandis qu’il sortait, au moment même où il se mettait en route. Jésus quittait alors la maison mentionnée plus haut, V. 10, ou du moins l’endroit où il avait béni les petits enfants. — Procurrens quidam genuflexo. Si saint Marc laisse dans l’ombre la condition de ce personnage, que les deux autres synoptiques ont mieux caractérisée (cf. Mt 19.20, « adolescens » ; Lc 18.18, « princeps »), il décrit tous ses gestes de la façon la plus pittoresque. Il nous le montre d’abord courant au plus vite pour atteindre Jésus, puis, quand il l’eut rejoint, se prosternant à ses pieds comme on faisait parfois devant les Rabbins les plus vénérés. Le premier acte prouvait le zèle de ce jeune homme, l’ardeur de ses désirs ; le second témoignait de sa profonde estime pour le Sauveur. — Magister bone. Le suppliant dut appuyer sur l’épithète « bone », comme le montre la réponse de Jésus. — Quid faciam… Désireux d’acquérir la vie éternelle comme un précieux héritage (κληρονομήσω, percipiam), et pressentant que la justice vulgaire que lui enseignaient les Docteurs juifs était insuffisante pour cela, il vient demander au Sauveur quelque œuvre spéciale, au moyen de laquelle il pourra se fixer dans le port bienheureux du salut. « Je suis étonné de cet homme, qui, au moment où tous viennent au Seigneur pour des guérisons corporelles, lui demande la vie éternelle ! » Théophylacte.
Jésus lui dit : « Pourquoi m’appelles-tu bon ? Personne n’est bon, si ce n’est Dieu seul.
Jesus autem dixit ei : Quid me dicis bonum ? nemo bonus, nisi unus Deus.
ό δὲ 'Iησου̃ς εί̃πεν αύτω̣̃ Τί με λέγεις άγαθόν ούδεὶς άγαθὸς εί μὴ εί̃ς ό θεός
10.18. — Quid me dicis bonum ? Voyez une variante dans Mt 19.46,47. Le jeune homme avait donné à Jésus le titre de bon Maître d’une manière superficielle et par simple déférence : Jésus prend au contraire l’adjectif άγαθόν dans le sens absolu, et il assure qu’ainsi compris il ne saurait convenir qu’à Dieu. Ainsi donc, il ne récuse pas l’épithète qu’on lui adresse, il ne nie pas davantage sa divinité, mais, se mettant au point de vue de celui qui l’interrogeait, il répond en tant que Fils de l’homme, essayant de le conduire doucement au bien idéal par cette brusque transition[433].
Tu connais les commandements : ne commets pas l’adultère ; ne tue pas ; ne dérobe pas ; ne porte pas de faux témoignage ; ne fais tort à personne ; honore ton père et ta mère ».
Præcepta nosti : ne adulteres, ne occidas, ne fureris, ne falsum testimonium dixeris, ne fraudem feceris, honora patrem tuum et matrem.
τὰς έντολὰς οί̃δας· Μὴ μοιχεύση̣ς Μὴ φονεύση̣ς Μὴ κλέψη̣ς Μὴ ψευδομαρτυρήση̣ς Μὴ άποστερήση̣ς Τίμα τὸν πατέρα σου καὶ τὴν μητέρα
10.19. — Après avoir fait subir au demandeur cette première épreuve, Jésus répond directement à sa question. Mais il se contente de le renvoyer aux dix commandements de Dieu, præcepta nosti. En effet, si Dieu seul est bon, il ne doit y avoir qu’une seule chose bonne et parfaite, qui consiste à accomplir en tous points sa sainte volonté. La liste des préceptes divins est plus complète dans la rédaction de saint Marc que dans les deux autres Évangiles. Mais les mots ne freudem fecerit (dans le grec, μὴ άποστερήση̣ς), ajoutés par lui, créent une certaine difficulté, car l’on n’est pas bien sûr de leur signification. Serait-ce une répétition, sous une autre forme, du cinquième commandement, ne fureris ? Non, car άποστερέω n’est pas un synonyme de κλέπτω. N’est-ce pas une formule abrégée, pour exprimer cette ordonnance spéciale de la Loi : ούκ άποστερήσεις μέσθὸν πένητος, Dt 24.14 ? Meyer et d’autres l’ont pensé, sans autre motif que la ressemblance extérieure. Selon Bengel, Wetstein, Olshausen, de Wette, etc., Jésus aurait résumé par ces mots les deux derniers commandements du Décalogue, Ex 20.17. Le verbe άποστερέω signifiant « priver » quelqu’un de ce qui lui appartient, nous préférons admettre que le Sauveur l’emploie en cet endroit pour récapituler les quatre préceptes qu’il venait de mentionner, et dont la violation supposait un tort d’un genre ou d’un autre causé au prochain.
Il lui répondit : « Maître, j’ai observé toutes ces choses depuis ma jeunesse ».
At ille respondens, ait illi : Magister, hæc omnia observavi a juventute mea.
ό δὲ άποκριθεὶς εί̃πεν αύτω̣̃ Διδάσκαλε ταυ̃τα πάντα έφυλαξάμην έκ νεότητός μου
10.20. — Magister. Cette fois, le jeune homme n’ose plus dire Bon Maître ; il a supprimé l’épithète. — Hæc omnia observavi. En tenant ce langage, il parlait en toute sincérité, comme ce vieux Rabbin qui, sur le point de mourir, s’écriait : Apportez le livre de la Loi, et voyez s’il contient quelque précepte que je n’aie point observé ! Néanmoins, il se faisait illusion d’une certaine manière. « Il avait bien gardé les pratiques extérieures de la loi, mais il n’en avait pas observé l’esprit[434] ». Aussi n’avait-il pas trouvé la paix de l’âme. C’est pourquoi il demandait encore à Jésus, d’après Mt 19.20 : « Quid adhuc mihi deest ? »
Jésus, l’ayant regardé, l’aima, et lui dit : « Il te manque une chose ; va, vends tout ce que tu as et donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le Ciel ; puis viens et suis-moi ».
Jesus autem intuitus eum, dilexit eum, et dixit ei : Unum tibi deest : vade, quæcumque habes vende, et da pauperibus, et habebis thesaurum in cælo : et veni, sequere me.
ό δὲ 'Iησου̃ς έμϐλέψας αύτω̣̃ ήγάπησεν αύτὸν καὶ εί̃πεν αύτω̣̃ ̔Eν σοί ύστερει̃· ύπαγε όσα έχεις πώλησον καὶ δὸς τοι̃ς πτωχοι̃ς καὶ έξεις θησαυρὸν έν ούρανω̣̃ καὶ δευ̃ρο άκολούθει μοι άρας τὸν σταυρόν
10.21. — Intuitus eum, dilexit eum. Deux traits admirables, propres à saint Marc. 'Eμϐλέψας, de έν et βλέπω, regarder dedans, désigne un regard prolongé, scrutateur. Cf. V. 27 ; Jn 1.36,41, Lc 17.61. 'Ηγάπησεν a été fort bien traduit par « dilexit » ; car il ne signifie ni « amplexus est » (Origène), ni « benigne affatus est » (Grotius, Kuinœl, Fritzsche), ni « misertus est », d’après l’analogie de l’hébreu רחם. Il faut lui laisser ici sa signification accoutumée d’aimer. Jésus, plongeant donc son divin regard jusqu’au fond du cœur de ce bon jeune homme, y contempla de nobles qualités, et il daigna concevoir pour lui une vive affection. Touchant passage, qui nous montre le Sauveur semblable à nous, s’attachant à ce qui est aimable et pur. Quel bonheur d’être ainsi aimé par Jésus ! Toutefois, avant que le sceau fût mis à cette sainte amitié, il fallait que celui qui en était l’objet s’en montrât digne par sa générosité. De là l’épreuve que lui impose aussitôt Notre-Seigneur. — Quœcumque habes vende… Allez, vendez tout sans exception, et donnez aux pauvres le prix que vous en aurez retiré. — Après sequere me, la Recepta ajoute : άρας τὸν σταυρόν, sumpta cruce », mots importants, qui conviennent parfaitement à la situation et qui sont sans doute authentiques, bien qu’ils manquent aussi dans quelques anciens manuscrits (B, C, Sinait.).
Mais lui, affligé de cette parole, s’en alla triste, car il avait de grands biens.
Qui contristatus in verbo, abiit mœrens : erat enim habens multas possessiones.
ό δὲ στυγνάσας έπὶ τω̣̃ λόγω̣ άπη̃λθεν λυπούμενος· η̃ν γὰρ έχων κτήματα πολλά
10.22. — Contristatus in verbo, στυγνάσας έπὶ τω̣̃ λόγω̣. Cette parole du Maître, si ardemment désirée, produisit un résultat désastreux, que saint Marc décrit avec son énergie accoutumée. Le verbe στυγνάζω se dit en effet d’un ciel qui s’assombrit, d’une nuit obscure[435]. Il nous fait donc assister à la transformation qui se manifesta aussitôt sur le visage du jeune homme. Nous devons dire pourtant que, selon d’autres auteurs, στυγνάζω signifierait « être effrayé »[436] ; dans ce cas, l’Évangéliste décrirait un effet moral et non un jeu de physionomie. — Abiit mœrens. Hélas ! pour lui se réalisait le célèbre
Video meliora proboqae, deteriora sequor.
Il y avait en lui, deux tendances ; les biens temporels et les biens éternels le tiraient en sens contraires. Il eut la lâcheté de sacrifier l’amitié du Sauveur et ses désirs de perfection à l’attrait qui l’entraînait vers les richesses périssables. Dante stigmatise cette conduite par le nom de « gran rifiuto ». Quelques mois plus tard, nous verrons au contraire à Jérusalem de nombreux chrétiens vendre d’eux-mêmes leurs biens et en apporter le prix aux Apôtres, pour mener ensuite une vie toute dégagée des préoccupations terrestres. Cf. Ac 4.34-37.