Il se mit ensuite à leur parler en paraboles : « Un homme planta une vigne, et l’entoura d’une haie, et creusa un pressoir, et bâtit une tour, et la loua à des vignerons, puis s’en alla dans un pays lointain.
Et cœpit illis in parabolis loqui : Vineam pastinavit homo, et circumdedit sepem, et fodit lacum, et ædificavit turrim, et locavit eam agricolis, et peregre profectus est.
Καὶ ήρξατο αύτοι̃ς έν παραϐολαι̃ς λέγει̃ν, Άμπελω̃να έφύτευσεν άνθρωπος καὶ περιέθηκεν φραγμὸν καὶ ώρυξεν ύπολήνιον καὶ ώ̣κοδόμησεν πύργον καὶ έξέδοτο αύτὸν γεωργοι̃ς καὶ άπεδήμησεν
12.1. — Cœpit… in parabolis loqui. « Postquam Dominus prudenti interrogatione tenlalorum ora concluserat, eorum malitiam parabolice demonstrat », Glossa. Jésus relève ainsi le gant jeté par ses adversaires et se fait agresseur à son tour. — Saint Matthieu, Mt 20.28–22.14, a conservé trois paraboles qui furent prononcées par Notre-Seigneur dans cette circonstance mémorable : saint Marc n’en mentionne qu’une seule, celle des vignerons. Mais c’est bien la plus significative et la plus énergique. Du reste, en employant l’expression « in parabolis », il montre suffisamment que, selon sa coutume, il cite en abrégé les paroles de Jésus. — Vineam paslinamt homo… Tous les détails de cette description sont empruntés d’un côté aux écrits de l’Ancien Testament, de l’autre aux usages viticoles de la Palestine. Voyez l’Évangile selon saint Matthieu, Mt 21.33. La plantation de la vigne spirituelle de Jéhova avait eu lieu sous Josué, quand la nation théocratique fut établie par son souverain Maître dans la terre de Chanaan. Là, le Seigneur entoura son peuple de soins multiples, analogues aux opérations par lesquelles un vigneron protège et cultive un vignoble. Puis, après en avoir confié la direction aux chefs suprêmes qui le représentaient, peregre profectus est. « Ce n’est pas qu’il ait changé de lieu, dit fort bien le Vén. Bède expliquant ce passage, mais il parut s’en aller, pour laisser aux vignerons toute liberté dans leur travail ». N’oublions pas que c’est sur ces vignerons et sur leur conduite que repose l’idée même de la parabole.
Le temps venu, il envoya un serviteur aux vignerons, pour recevoir d’eux du fruit de la vigne.
Et misit ad agricolas in tempore servum ut ab agricolis acciperet de fructu vineæ.
καὶ άπέστειλεν πρὸς τοὺς γεωργοὺς τω̣̃ καιρω̣̃ δου̃λον ίνα παρὰ τω̃ν γεωργω̃ν λάϐη̣ άπὸ του̃ καρπου̃ του̃ άμπελω̃νος·
12.2. — Misit… in tempore : c’est-à-dire au temps de la vendange. « Quum tempus fructuum appropinquasset », dit saint Matthieu. — Servum. Les serviteurs envoyés successivement par Dieu auprès des vignerons, pour revendiquer ses droits de propriétaire, représentent les Prophètes de l’Ancien Testament, qui furent en effet chargés plus d’une fois de ramener dans la droite voie les prêtres oublieux de leurs devoirs les plus sacrés. — Ut acciperet de fructu. On voit par ce détail que les agriculteurs de la parabole étaient ce que nous nommons en France des métayers, et qu’ils payaient leurs redevances en nature, non en argent. Voyez dans Pline des détails intéressants sur ce genre de location[479].
Mais, l’ayant saisi, ils le battirent, et le renvoyèrent les mains vides.
Qui apprehensum eum ceciderunt, et dimiserunt vacuum.
οί δὲ λαϐόντες αύτὸν έδειραν καὶ άπέστειλαν κενόν
12.3. — Apprehensum eum ceciderunt : έδειραν du texte grec signifierait, d’après l’acception primitive de ce verbe, « pellem detraxerunt » ; mais il faut donner ici a δέρω le sens dérivé que la Vulgate a très justement adopté[480]. Il s’agit en tout cas d’une injure insigne. — Dimiserunt vacuum : à vide au point de vue des fruits qu’il était venu chercher.
Il leur envoya de nouveau un autre serviteur, et ils le blessèrent à la tête, et le chargèrent d’outrages.
Et iterum misit ad illos alium servum : et illum in capite vulneraverunt, et contumeliis affecerunt.
καὶ πάλιν άπέστειλεν πρὸς αύτοὺς άλλον δου̃λον· κάκει̃νον λιθοϐολήσαντες έκεφαλαίωσαν καὶ άπέστειλαν ήτίμωμένον
12.4. — Et iterum misit… D’après le premier Évangile, le maître de la vigne envoya successivement deux groupes de nombreux serviteurs. Cf. Mt 21.34,36. Suivant le récit de saint Marc et de saint Luc, les ambassades furent plus fréquentes et se composèrent seulement de serviteurs isolés, qui vinrent l’un après l’autre réclamer aux vignerons la part du propriétaire. Cette description est a la fois plus pittoresque, plus naturelle et plus conforme à la réalité des faits. — In capite vulneraverunt. L’expression grecque έκεφαλαίωσαν, ainsi traduite par la Vulgate, a donné lieu à une discussion assez vive entre les exégètes, qui aujourd’hui même ne peuvent s’accorder pour en fixer le véritable sens. La difficulté vient de ce que le verbe κεφαλαιόω, dérivé de κεφάλαιον, « summarium », et non de κεφαλή, « caput », a, chez les classiques et même dans les livres grecs de l’Ancien Testament, la signification bien arrêtée de « in summam redigo, summatira dico[481] », et nulle part celle que lui attribue notre version latine. Aussi, les anciens commentateurs grecs l’interprètent-ils autrement que la Vulgate. Théophylacte en donne cette paraphrase, συνετέλεσαν καὶ έκορύφωσαν τὴν ύϐριν, « omni eum contumelias genere quasi in summam quamdam redacto affecerunt », admise avec de légères modifications par plusieurs exégètes contemporains. Voyez les savantes notes de Fritzsche et de M. Schegg, h. l. Néanmoins, nous n’hésitons pas à accepter avec la plupart des interprètes des temps modernes la traduction de la Vulgate. Elle a en sa faveur : 1° plusieurs versions antiques, telles que l’arabe, l’arménien, le syriaque, עלף, « percussit, vulneravit », s’en écarte à peine) ; 2° plusieurs analogies frappantes que Kuinœl a fort bien résumées dans la note suivante : « Sicut γναθόω, a γνάθος, est, auctore Hesychio, είς γνάθους τύπτω, cædo in malas, et γαστρίζω est γαστέρα τύπτω (on pourrait ajouter : et γυιόω, a γυι̃όν, membrum, est meiribra enervo),… ita quoque κεφαλαιου̃ν… omnino· per analogiam significare potest vulnerare caput ». Saint Marc aura donc employé ce verbe dans un sens extraordinaire, mais facile à découvrir. — La Vulgate n’a pas tenu compte du participe λιθοϐολήσαντες qu’on lit dans la Recepta immédiatement avant έκεφαλαίωσαν ; mais ce mot, qui manque aussi dans les manuscrits B, D, L, Δ, Sinaït., dans l’Itala et d’autres versions, pourrait bien être apocryphe.
Il en envoya de nouveau un autre, qu’ils tuèrent ; puis plusieurs autres dont ils battirent les uns, et tuèrent les autres.
Et rursum alium misit, et illum occiderunt : et plures alios : quosdam cædentes, alios vero occidentes.
καὶ πάλιν άλλον άπέστειλεν· κάκει̃νον άπέκτειναν καὶ πολλοὺς άλλους τοὺς μὲν δέροντες τοὺς δὲ άποκτείνοντες
12.5. — Alium… occiderunt. Le premier ambassadeur avait été simplement battu, le second avait subi de mauvais traitements d’une nature plus grave et plus injurieuse, le troisième est mis à mort : il y a gradation dans les outrages. — Et plures alios, scil. « misit et male acceperunt, quosdam cædentes… » La phrase est elliptique. Comme il eût été trop long de signaler un à un tous les serviteurs envoyés par le maître de la vigne à ses vignerons, la parabole abrège et résume, en disant que de nombreuses et fréquentes ambassades se succédèrent de la même manière, mais sans plus de succès. Quelle longue série de prophètes Dieu n’envoya-t-il pas à son peuple et aux hiérarques pour les convertir ! Mais ils furent pour la plupart affreusesement traités. Citons seulement les plus célèbres : Élie injurié par Jézabel, 1Ro 19.2 (cf. 1Ro 18.13) ; Michée emprisonné par Achab, 1Ro 22.24-27 ; Elisée menacé par Joram, 2Ro 6.31 ; Zacharie lapidé sur les ordres de Joas, 2Ch 24.21 ; Jérémie lapidé par ses compatriotes en Égypte ; Isaïe scié avec une scie de bois d’après la tradition juive, etc., etc.
Enfin, ayant encore un fils unique, qui lui était très cher, il le leur envoya aussi en dernier lieu, disant : “ Ils respecteront mon fils ”.
Adhuc ergo unum habens filium carissimum, et illum misit ad eos novissimum, dicens : Quia reverebuntur filium meum.
έτι ου̃ν ένα υίὸν έχων, άγαπητὸν αύτου̃· άπέστειλεν καὶ αύτὸν πρὸς αύτοὺς έσχατον λέγων ότι 'Eντραπήσονται τὸν υίόν μου
12.6. — Adhuc ergo… habens… Cette manière touchante et délicate d’introduire sur la scène le fils du maître de la vigne est propre à saint Marc. Tous les mots portent : unum, filium, carissimum : ce n’est plus un serviteur, mais un fils et ce fils est unique, et par conséquent bien-aimé. À plusieurs reprises, Mc 1.11 ; 9.6, nous avons entendu la voix de Dieu appeler Notre-Seigneur Jésus-Christ son υίός άγαπητός. — Misit ad eos ; il l’envoya sans hésiter, quoiqu’il sût d’avance quel sort lui était réservé ; mais il l’envoya novissimum, comme le dernier de tous ses ambassadeurs. Cf. He 1.2. Après l’avertissement porté par Jésus aux Juifs, il n’y en aura plus d’autre : les coupables seront simplement condamnés et punis. — Quia est récitatif. Le P. Patrizi appelle fort bien ces six premiers versets la partie historique de la parabole, c’est-à-dire la partie qui s’était déjà réalisée au moment où Notre-Seigneur parlait aux Pharisiens ; les VV. 7-9 contiennent au contraire la partie prophétique.
Mais les vignerons dirent entre eux : “ Voici l’héritier ; venez, tuons-le, et l’héritage sera à nous ”.
Coloni autem dixerunt ad invicem : Hic est hæres : venite, occidamus eum : et nostra erit hæreditas.
έκει̃νοι δὲ οί γεωργοὶ εί̃πον πρὸς έαυτοὺς ότι Ού̃τός έστιν ό κληρονόμος· δευ̃τε άποκτείνωμεν αύτόν καὶ ήμω̃ν έσται ή κληρονομία
12.7. — Dès qu’ils aperçurent le fils de leur maître venant au-devant d’eux, les vignerons formèrent un horrible projet, qui devait mettre le comble à leurs atrocités antérieures. — Hic est hæres. Ils agissent, on le voit, en pleine connaissance de cause. Ils savent que celui qui vient à eux comme un messager de pardon est le fils et l’héritier ; mais c’est là pour eux un nouveau motif de lui donner la mort. Ils espèrent, les insensés, que l’héritage leur appartiendra ensuite pleinement.
Et s’étant saisis de lui, ils le tuèrent, et le jetèrent hors de la vigne.
Et apprehendentes eum, occiderunt : et ejecerunt extra vineam.
καὶ λαϐόντες αύτόν άπέκτειναν καὶ έξέϐαλον έξω του̃ άμπελω̃νος
12.8. — Apprehendentes… occiderunt. Le verset précédent nous avait fait entendre le langage cynique et barbare des vignerons ; celui-ci nous les montre à l’œuvre et réalisant leur affreux dessein. Ce tableau est vraiment tragique. — Ejecerunt extra vineam. D’après les deux autres récits, les bourreaux avaient entraîné leur victime hors de la vigne avant de lui porter le coup fatal ; ici, c’est son cadavre qu’ils jettent par-dessus la haie que le propriétaire avait si soigneusement plantée. C’est une légère variante, ou bien la figure appelée « Hysteron-proteron ».
Que fera donc le maître de la vigne ? Il viendra, et fera périr les vignerons, et il donnera la vigne à d’autres.
Quid ergo faciet dominus vineæ ? Veniet, et perdet colonos, et dabit vineam aliis.
τί ου̃ν ποιήσει ό κύριος του̃ άμπελω̃νος έλεύσεται καὶ άπολέσει τοὺς γεωργούς καὶ δώσει τὸν άμπελω̃να άλλοις
12.9. — Quid ergo faciet… Jésus adressa cette question à ses adversaires, afin de leur faire formuler eux-mêmes leur sentence. Cf. Mt 21.40,41. Les paroles qui suivent, veniet et perdet…, furent donc proférées par les Sanhédristes. Elles contiennent une menace terrible, annonçant d’un côté que la vigne sera violemment enlevée aux vignerons perfides, de l’autre que ces misérables seront personnellement l’objet des justes vengeances du propriétaire : deux points qui ne tardèrent pas à se réaliser.
N’avez-vous pas lu cette parole de l’Écriture : La pierre rejetée par ceux qui bâtissaient est devenue la tête de l’angle ;c’est le Seigneur qui a fait cela, et c’est une merveille à nos yeux ? ».
Nec scripturam hanc legistis : Lapidem quem reprobaverunt ædificantes, hic factus est in caput anguli :a Domino factum est istud, et est mirabile in oculis nostris ?
ούδὲ τὴν γραφὴν ταύτην άνέγνωτε Λίθον ὸν άπεδοκίμασαν οί οίκοδομου̃ντες ού̃τος έγενήθη είς κεφαλὴν γωνίας· παρὰ κυρίου έγένετο αύτη καὶ έστιν θαυμαστὴ έν όφθαλμοι̃ς ήμω̃ν
12.10. et 11. — Application de la parabole, à l’aide d’un texte biblique qui rend la pensée de Jésus tout à la fois plus solennelle et plus transparente. Voyez les détails dans l’Évangile selon saint Matthieu, Mt 21.42. — Scripturam hanc, τὴν γραφὴν ταύτην, ce passage écrit dans nos saints Livres. Les hiérarques avaient très bien répondu ; mais ils ignoraient peut-être, ou du moins ils affectaient d’ignorer qu’ils étaient eux-mêmes les vignerons de la parabole, menacés, à cause de leur conduite indigne, des châtiments les plus graves du Seigneur. Le Sauveur, par ce texte bien connu d’un Psaume que tout le monde regardait comme messianique, leur montre que c’est eux qu’il a eus en vue dans son allégorie. — In caput anguli. Jésus est la pierre angulaire qui unit deux murs séparés : « Angulus duas parietes copulat de diverso venientes. Quid tam diversum quam circumcisio et præputium, habens unum parietem de Judæa, alterum parietem de gentibus ? Sed angulari lapide copulantur[482] ».
Et ils cherchaient à s’emparer de lui, mais ils craignirent la foule ; car ils comprirent que c’était pour eux qu’il avait dit cette parabole. Et l’ayant laissé, ils s’en allèrent.
Et quærebant eum tenere : et timuerunt turbam : cognoverunt enim quoniam ad eos parabolam hanc dixerit. Et relicto eo abierunt.
Καὶ έζήτουν αύτὸν κρατη̃σαι καὶ έφοϐήθησαν τὸν όχλον έγνωσαν γὰρ ότι πρὸς αύτοὺς τὴν παραϐολὴν εί̃πεν καὶ άφέντες αύτὸν άπη̃λθον
12.12. — Description de l’effet produit sur les hiérarques par ces dernières paroles de Jésus. Ce fut comme de l’huile jetée sur du feu. Comprenant alors que la parabole des vignerons les désignait, les condamnait (ad eos est un hellénisme pour « de eis »), ils devinrent furieux, exaspérés. Aussi auraient-ils exécuté sans retard les noirs complots qu’ils avaient depuis longtemps tramés contre Jésus, si un puissant obstacle ne les eût arrêtés pour la seconde fois : et (pour « sed ») timuerunt turbam. Cf. Mc 11.18 ; Lc 20.19. Ils remirent donc à une occasion plus propice la satisfaction de leur vengeance. En attendant, ils s’en vont, sans avoir appris ce qu’ils voulaient savoir (cf. Mc 11.27 et ss.), et après avoir appris ce qu’ils auraient préféré ne pas connaître.
Ils envoyèrent auprès de lui quelques-uns des pharisiens et des hérodiens, pour le surprendre dans ses paroles.
Et mittunt ad eum quosdam ex pharisæis, et herodianis, ut eum caperent in verbo.
Καὶ άποστέλλουσιν πρὸς αύτόν τινας τω̃ν Φαρισαίων καὶ τω̃ν 'Ηρω̣διανω̃ν ίνα αύτὸν άγρεύσωσιν λόγω̣
12.13. — Mittunt ad eum… Quoique éconduits honteusement, et quoique incapables d’en venir sur l’heure aux voies de fait à l’égard de leur ennemi, les Sanhédristes essaient pourtant encore, par des questions captieuses, d’amoindrir son autorité devant le peuple. Ne pouvant plus se présenter en personne après les scènes humiliantes que nous venons de lire, ils se font remplacer par une députation, composée de Pharisiens choisis parmi leurs disciples (cf. Mt 22.16) et d’un certain nombre d’Hérodiens. Voyez sur ces derniers la note de Mc 3.6, et l’Évangile selon saint Matthieu, Mt 22.15. — Uteum caperent… ; dans le grec, ίνα αύτὸν άγρεύσωσιν, expression qui fait image, car elle signifie littéralement : afin qu’ils lui fissent la chasse[483]. Saint Matthieu emploie une figure analogue, παγιδεύσωσι.
Et ils vinrent lui dire : « Maître, nous savons que vous êtes véridique, et que vous n’avez souci de qui que ce soit ; car vous ne considérez point l’apparence des personnes, mais vous enseignez la voie de Dieu selon la vérité. Est-il permis de payer le tribut à César, ou ne le payerons-nous pas ? ».
Qui venientes dicunt ei : Magister, scimus quia verax es, et non curas quemquam : nec enim vides in faciem hominum, sed in veritate viam Dei doces. Licet dari tributum Cæsari, an non dabimus ?
οί δὲ έλθόντες λέγουσιν αύτω̣̃ Διδάσκαλε οίδαμεν ότι άληθὴς εί̃ καὶ ού μέλει σοι περὶ ούδενός· ού γὰρ βλέπεις είς πρόσωπον άνθρώπων άλλ’ έπ’ άληθείας τὴν όδὸν του̃ θεου̃ διδάσκεις· έξεστιν κη̃νσον Καίσαρι δου̃ναι ή ού
12.14. — Scimus quia verax es… Nicodème, l’un des membres les plus illustres du grand Conseil, avait autrefois adressé à Notre-Seigneur des compliments analogues à ceux-ci, cf. Jn 3.2 ; mais il parlait en toute sincérité. Actuellement au contraire, nous n’entendons que des flatteries hypocrites. « Mellitis enim verbis Jesum interrogabant, et circumdabant eum sicut apes mel portantes in ore, aculeum in tergo[484] ». — Après ce préambule insinuant, ou plutôt insidieux, vient la question plus insidieuse encore : Licet dari… ? On avait précédemment tendu des pièges au Sauveur sur le domaine religieux ; cette fois on essaie de l’embarrasser sur le terrain dangereux de la politique. La demande est reproduite d’une manière incomplète dans la Vulgate. Le grec porte : ̋Eξεστιν κη̃νσον Καίσαρι δου̃ναι, ή ού ; δω̃μεν, ή μή δω̃μεν ; « Licetne censum Cæsari dare, an-non ? Dabimus, an non dabimus ? » Il y eut donc deux interrogations successives, la première générale et théorique : Est-il permis de payer le tribut à l’empereur romain ? la seconde particulière et pratique : Nous, peuple théocratique, nous acquitterons- nous de cet impôt ? Cette rédaction est propre à saint Marc. Les Pharisiens, ennemis de Rome, et les Hérodiens, chauds partisans de l’empire, se présentent donc à Jésus comme s’ils avaient discuté sur ce point délicat sans pouvoir s’accorder, et comme s’ils venaient l’établir arbitre de leur querelle, prêts à s’en rapporter à sa décision. Mais en réalité, dit Theophylacte, « cette parole était tout artifice, et elle avait un précipice de chaque côté ; car, si Jésus répondait : Il faut payer le cens à César, on excitait contre lui le peuple, en le lui présentant comme voulant le réduire en servitude ; s’il disait au contraire que cela n’était pas permis, on l’accusait de soulever le peuple contre César », et les Hérodiens étaient là pour le livrer aux autorités romaines.
Connaissant leur hypocrisie, il leur dit : « Pourquoi me tentez-vous ? Apportez-moi un denier, afin que je le voie ».
Qui sciens versutiam illorum, ait illos : Quid me tentatis ? afferte mihi denarium ut videam.
δω̃μεν ή μή δω̃μεν ό δὲ είδὼς αύτω̃ν τὴν ύπόκρισιν εί̃πεν αύτοι̃ς Τί με πειράζετε φέρετέ μοι δηνάριον ίνα ίδω
12.15. — Sciens versutiam illorum. Le grec dit « hypocrisim » : c’était là en effet l’œuvre d’une hypocrisie consommée. Saint Matthieu et Saint Luc emploient d’autres expressions, πονηρίαν, « nequitiam », et πανουργίαν, « dolum ». Ces petites variantes sont intéressantes à étudier. — Quid, me tentatis ? Jésus prouve, par cette parole, qu’il n’est pas dupe de leur malice. — Afferte mihi denarium. Le verbe φέρετε paraît supposer que les Pharisiens tentateurs n’avaient pas sur eux le denier demandé : d’aussi saints personnages auraient sans doute craint de se profaner en portant habituellement dans leur bourse une pièce de monnaie couverte de symboles et de titres païens. Mais ils n’avaient qu’à faire quelques pas pour aller la demander à l’un des changeurs du temple.
Ils lui en apportèrent un. Et il leur dit : « De qui est cette image et cette inscription ? ». Ils lui dirent : « De César ».
At illi attulerunt ei. Et ait illis : Cujus est imago hæc, et inscriptio ? Dicunt ei : Cæsaris.
οί δὲ ήνεγκαν καὶ λέγει αύτοι̃ς Τίνος ή είκὼν αύτη καὶ ή έπιγραφή οί δὲ εί̃πον αύτω̣̃ Καίσαρος
12.16. — Cujus est imago hæc ? Les traits gravés sur la monnaie que Jésus tenait alors dans ses mains divines sont bien connus des antiquaires et des numismates. On en trouverait difficilement de plus beaux, mais on en trouverait difficilement aussi de plus cruels parmi les nombreuses effigies qui nous restent des empereurs romains. — Et inscriptio. Cette inscription était conçue dans le style pompeux de l’épigraphie latine : « Tiberius Cæsar Divi Augusti filius, Augustus, Imperator, etc ».
Jésus leur répondit : « Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ». Et ils étaient dans l’étonnement à son sujet.
Respondens autem Jesus dixit illis : Reddite igitur quæ sunt Cæsaris, Cæsari : et quæ sunt Dei, Deo. Et mirabantur super eo.
καὶ άποκριθεὶς ό 'Iησου̃ς εί̃πεν αύτοι̃ς άπόδοτε Τὰ Καίσαρος Καίσαρι καὶ τὰ του̃ θεου̃ τω̣̃ θεω̣̃ καὶ έθαύμασαν έπ’ αύτω̣̃
12.17. — Reddite igitur… Il est probable qu’il faut lire avec un grand nombre de manuscrits qui font autorité : Tὰ καίσαρος άπόδοτε καίσαρι, « quæ sunt Cæsaris reddite Cæsari ». Cette construction rend la phrase plus énergique. La pensée de Jésus est extrêmement claire. Ce denier vient de Rome, veut-il dire, qu’il retourne à Rome ! Sa présence en Judée prouve les droits du gouvernement romain sur la Judée ; soyez donc les fidèles sujets de César. La réponse de Notre-Seigneur, présentée sous cette forme, était non seulement d’une vérité indiscutable ; mais les plus fougueux Zélotes n’y pouvaient rien trouver à reprendre. Si les Juifs eussent suivi le conseil qu’elle contenait, ils auraient évité une affreuse guerre avec Rome, la ruine de Jérusalem, du temple et de leur nation. — Et quæ sunt Dei, Deo. Si César peut exiger qu’on lui rende ce qui lui appartient, à plus forte raison Dieu a-t-il droit que l’homme, marqué à son image et à sa ressemblance, n’oublie pas ses devoirs envers lui. — Que de lumière dans ces quelques paroles de Jésus ! Combien de rapports délicats elles pourraient régler, si des politiques anti-chrétiens voulaient se laisser régler ? — Notons que chacun des deux partis qui étaient venus tenter Jésus reçoit ici la leçon qui lui convient. Les Pharisiens refusaient à César ce qui lui était dû ; les Hérodiens donnaient bien peu de chose à Dieu : aux, uns et aux autres d’importants devoirs sont ainsi rappelés. — Mirabantur super eo. Jésus avait parlé comme un nouveau Salomon : chacun admire donc justement sa sagesse.