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c. Jésus et Barabbas.

Mc 15.6-15. — Parall. Mt 27.15-26 ; Lc 23.17-25 ; Jn 18.39–19.1.

Saint Marc raconte à peu près de la même façon que saint Matthieu, quoique avec plusieurs variantes intéressantes, cet épisode qui put faire croire pendant quelques instants à Pilate qu’il réussirait à délivrer Jésus.

Or, le jour de la fête, il avait coutume de leur délivrer un des prisonniers, celui qu’ils demandaient.Il y en avait un, nommé Barabbas, qui avait été emprisonné avec des séditieux, pour un meutre qu’il avait commis dans une émeute.
Per diem autem festum solebat dimittere illis unum ex vinctis, quemcumque petissent.Erat autem qui dicebatur Barrabas, qui cum seditiosis erat vinctus, qui in seditione fecerat homicidium.
Κατὰ δὲ έορτὴν άπέλυεν αύτοι̃ς ένα δέσμιον όνπερ ήτου̃ντο η̃ν δὲ ό λεγόμενος Βαραϐϐα̃ς μετὰ τω̃ν συστασιαστω̃ν δεδεμένος οίτινες έν τη̣̃ στάσει φόνον πεποιήκεισαν

15.6. et 7. — Avant d’arriver à la scène principale, l’Évangéliste note deux faits préliminaires, destinés à orienter le lecteur sur la suite de l’incident. Le premier fait, V. 6, consiste en une coutume ayant force de loi d’après laquelle, à l’occasion de la Pâque (per diem festum ; c’est à tort que les versions syriaque et arabe traduisent κατ’ έορτήν par « unoquoque die festo »), le gouverneur romain devait mettre en liberté un prisonnier juif, que le peuple se chargeait lui-même d’indiquer. Voyez, sur cet usage, l’Évangile selon saint Matthieu, Mt 27.15. (Solebat dimittere : le texte grec a seulement άπέλυεν, « dimittebat » ; mais l’imparfait indique en réalité une coutume). — Second détail préliminaire, V. 7. Il y avait précisément alors dans la prison du prétoire un « vinctus insignis » (Matthieu), nommé Barabbas, dont saint Marc caractérise très nettement la conduite criminelle, afin de mieux faire ressortir le contraste qui va suivre (V. 11). 1° Cum seditiosis erat vinctus. C’était un de ces nombreux sicaires qui s’insurgeaient fréquemment alors contre l’autorité romaine, surtout depuis que Pilate se faisait comme un plaisir de blesser les sentiments religieux et nationaux des Juifs. 2° In seditione fecerat homicidium. À la révolte il avait joint l’homicide. Ses mains étaient souillées de sang. Voilà l’homme qu’on va bientôt préférer à Jésus ! — Au lieu du singulier « qui… fecerat », le texte grec emploie le pluriel : οίτινες έν τη̣̃ στάσει φόνον πεποιήκεισαν.

La foule, étant montée, se mit à réclamer ce qu’il leur accordait toujours.
Et cum ascendisset turba, cœpit rogare, sicut semper faciebat illis.
καὶ άναϐοήσας ό όχλος ήρξατο αίτει̃σθαι καθὼς άεί έποίει αύτοι̃ς

15.8. — Après ce petit préambule saint Marc reprend le fil du récit. — Cum ascendisset turba. La Vulgate a lu άναϐάς, avec les manuscrils B, D, et plusieurs versions, au lieu de l’άναϐοήσας du Textus receptus, « quum clamasset ». La traduction éthiopienne réunit les deux leçons : « ascendit et clamavit ». Άναϐάς indiquerait que la foule se rendit au prétoire de toutes les parties de la ville, ou bien gravit le Lithostrotos (cf. Jn 19.13) qui servait de tribunal au gouverneur. — Cœpit rogare sicut semper faciebat. Construction elliptique, pour « cœpit rogare ut faceret sicut… » La foule réclame donc à grands cris l’exercice de son privilège accoutumé.

Pilate leur répondit, et dit : « Voulez-vous que je vous délivre le Roi des Juifs ? ».Car il savait que c’était par envie que les princes des prêtres l’avaient livré.
Pilatus autem respondit eis, et dixit : Vultis dimittam vobis regem Judæorum ?Sciebat enim quod per invidiam tradidissent eum summi sacerdotes.
ό δὲ Πιλα̃τος άπεκρίθη αύτοι̃ς λέγων, Θέλετε άπολύσω ύμι̃ν τὸν βασιλέα τω̃ν 'Iουδαίων έγίνωσκεν γὰρ ότι διὰ φθόνον παραδεδώκεισαν αύτὸν οί άρχιερει̃ς

15.9. et 10.Vultis dimittam vobis… ? Cette demande du peuple coïncidait trop bien avec les désirs les plus intimes du gouverneur, pour qu’il hésitât un seul instant à l’exaucer. Saisissant ce moyen inattendu qui lui était offert de sauver Notre-Seigneur. Il suggère aussitôt à la multitude l’idée de lui appliquer l’amnistie. Par les mots regem Judæorum, il espérait peut-être exciter davantage la pitié du peuple : Ne vous laissez-vous pas toucher par l’état misérable de cet homme qui dit être votre roi ? Ou leur a donné parfois, mais à tort, un sens ironique. — Sciebat enim. Le cours même des débats avait révélé à Pilate que c’était par envie que les chefs du parti sacerdotal (leur mention en cet endroit est propre à saint Marc) voulaient à tout prix se défaire de Jésus. Voilà pourquoi, sans engager sa responsabilité, il essayait de s’appuyer sur la foule pour leur arracher leur victime.

Mais les pontifes excitèrent la foule à demander qu’il délivrât plutôt Barabbas.
Pontifices autem concitaverunt turbam, ut magis Barabbam dimitteret eis.
οί δὲ άρχιερει̃ς άνέσεισαν τὸν όχλον ίνα μα̃λλον τὸν Βαραϐϐα̃ν άπολύση̣ αύτοι̃ς

15.11.Pontifices autem… Les prêtres comprirent la manœuvre du « Procurator », et ils s’empressèrent de la déjouer en excitant eux-mêmes le peuple contre Jésus. L’interruption produite dans l’audience par l’arrivée du messager de la femme de Pilate (cf. Mt 27.19,20) leur accorda quelques minutes dont ils profitèrent habilement pour arriver à leurs fins sataniques. — Concitaverunt. L’expression correspondante du texte grec, άνέσεισαν, est d’une grande énergie. On ne la trouve qu’ici et dans Lc 23.5. Elle désigne des efforts vigoureux, opérés en vue d’agiter une réunion d’hommes en soulevant leurs plus mauvaises passions. — Ut magis Barabbam… « Magis », plutôt, de préférence. Les prêtres représentaient sans doute au peuple que Barabbas était, après tout, un valeureux champion de la nationalité juive contre l’oppression romaine, un zélote plein de patriotisme, et, qu’à ce titre, c’était à lui qu’on devait donner la préférence.

Pilate, prenant de nouveau la parole, leur dit : « Que voulez-vous donc que je fasse du Roi des Juifs ? »Mais ils crièrent de nouveau : « Crucifie-le ».
Pilatus autem iterum respondens, ait illis : Quid ergo vultis faciam regi Judæorum ?At illi iterum clamaverunt : Crucifige eum.
ό δὲ Πιλα̃τος άποκριθεὶς πάλιν εί̃πεν αύτοι̃ς Τί ου̃ν θέλετε ποιήσω ὸν λέγετε βασιλέα τω̃ν 'Iουδαίων οί δὲ πάλιν έκραξαν Σταύρωσον αύτόν

15.12-13.Quid ergo vultis… Nous avons ici un exemple de la manière dont saint Marc abrège et condense les faits. Il passe sous silence, parce qu’elles étaient contenues « in nuce » dans les deux lignes qui précèdent (V. 11), une question de Pilate et une réponse de la foule. Nous trouvons l’une et l’autre dans le premier Évangile, Mt 27.21 : « Quem vultis vobis de duobus dimitti ? At illi dixerunt, Barabbam ». Quoique déçu dans son espérance, Pilate cherche encore à sauver Jésus, en demandant au peuple : Que ferai-je donc au roi des Juifs ? ou, d’après une leçon très accréditée : Que ferai-je à celui que vous dites être le roi des Juifs ? Il pensait obtenir, pour Jésus comme pour Barabbas, un vote d’élargissement. — Crucifige eum ! Telle fut la barbare sentence prononcée par la foule. Elle choisit, pour son Messie, le plus atroce et le plus ignominieux des supplices romains. On voit jusqu’à quel point les prêtres avaient réussi à la fanatiser.

Pilate, cependant, leur disait : « Mais quel mal a-t-il fait ? ». Et ils criaient encore plus fort : « Crucifie-le ».
Pilatus vero dicebat illis : Quid enim mali fecit ? At illi magis clamabant : Crucifige eum.
ό δὲ Πιλα̃τος έλεγεν αύτοι̃ς Τί γὰρ κακόν έποίησεν οί δὲ περισσοτέρως έκραξαν Σταύρωσον αύτόν

15.14.Quid enim mali fecit ? Tout entier aux moyens ingénieux, Pilate tâche d’attirer l’attention de la multitude sur l’innocence de celui dont elle demandait impitoyablement la mort. Mais une populace ameutée, avide de sang, s’inquiète bien de l’innocence de ceux qu’elle égorge ! « Judæi, insaniæ suæ satisfacientes, interrogationi præsidis non respondent ». — At illi magis clamabant : Crucifige eum, « ut impleretur illud Jeremiae (cap. xii) ; Facta est mihi hæreditas mea sicut leo in silva ; dederunt contra me vocem suam ». V. Bède. Pauvre peuple, que l’on égare aujourd’hui aussi facilement contre l’Église qu’on l’égarait alors contre Notre-Seigneur Jésus-Christ ! — Saint Pierre reprochera plus tard aux Juifs, Ac 3.13-15, leur conduite criminelle : « Jesum, quem vos quidem tradidistis, et negastis ante faciem Pilati, judicante illo dimitti. Vos autem Sanctum et Justum negastis, et petistis virum homicidam donari vobis : auctorem vero vitæ interfecistis ». Ces déïcides ne se doutaient guère alors qu’eux-mêmes ou leurs enfants expieraient bientôt sur la croix le crucifiement de Jésus. Un grand nombre de Juifs en effet furent condamnés à ce supplice par les Romains, durant la guerre qui mit fin à la nation théocratique[547].

Pilate, voulant satisfaire le peuple, leur remit Barabbas, et après avoir fait flagellé Jésus, il le livra pour être crucifié.
Pilatus autem volens populo satisfacere, dimisit illis Barabbam, et tradidit Jesum flagellis cæsum, ut crucifigeretur.
ό δὲ Πιλα̃τος βουλόμενος τω̣̃ όχλω̣ τὸ ίκανὸν ποιη̃σαι άπέλυσεν αύτοι̃ς τὸν Βαραϐϐα̃ν καὶ παρέδωκεν τὸν 'Iησου̃ν φραγελλώσας ίνα σταυρωθη̣̃

15.15.Pilatus autem… Pilate a fait preuve assurément de quelque justice dans la scène qui précède ; mais il n’a résisté que trop mollement à la foule, et maintenant il n’est plus maître de la situation. À Césarée déjà, comme le raconte Josèphe[548], il avait appris dans une circonstance analogue jusqu’où pouvait aller l’obstination d’un attroupement israélite. Il cède donc lâchement aux deux volontés qui avaient été exprimées devant lui : il met Barabbas en liberté et condamne Jésus au supplice de la croix. « Ibis ad crucem », telle était, dans sa concision toute romaine, la sentence du juge en pareil cas. — Les mots volens populo satisfacere (sur la locution grecque τὸ ίκανὸν ποιη̃σαι, voyez les Lexiq.) montrent le but que se proposait le Procureur en décrétant ce supplice pour Jésus. Il voulait se débarrasser d’une foule devenue menaçante, relever par cette concession sa popularité depuis longtemps ébranlée. Il est vrai qu’il sacrifiait pour cela un innocent. Mais un gouverneur romain, et surtout un Pilate, n’y regardait pas de si près ! — Flagellis cæsum : voyez l’Évangile selon saint Matthieu, Mt 27.26. Nous avons dit (ibid.) que, dans l’intention de Pilate, la flagellation devait être une sorte de compromis destiné à calmer les désirs sauvages du peuple et à épargner la vie de Jésus. Mais, cet expédient ayant échoué comme les autres, ce ne fut en réalité qu’une cruauté inutile. Il servit du moins à réaliser la prophétie de Jésus, « et flagellabunt eum », Mc 10.33, et à nous mériter un surcroît de grâces. — On a, sur la flagellation du Christ, de beaux tableaux de Carrache, du Bassan, de Palmer (musée de Lyon), de Murillo, de Rubens, etc.

11. — Jésus outragé au prétoire.

Mc 15.16-19. — Parall. Mt 27.27-30 ; Jn 19.2-3.

Alors les soldats le conduisirent dans la cour du prétoire ; puis ils rassemblent toute la cohorte.
Milites autem duxerunt eum in atrium prætorii, et convocant totam cohortem,
Οί δὲ στρατιω̃ται άπήγαγον αύτὸν έσω τη̃ς αύλη̃ς ό έστιν πραιτώριον καὶ συγκαλου̃σιν όλην τὴν σπει̃ραν

15.16.Milites autem… Le contexte indique qu’il s’agit des soldats romains. Cf. Mt 27.27, « milites præsidis ». Quand Jésus eut été condamné à mort par le Sanhédrin, les valets du grand-prêtre se mirent à l’accabler d’outrages. Cf. Mc 14.63. La soldatesque impériale agit de même à son égard, quand Pilate eut ratifié la sentence du grand Conseil. — In atrium prætorii. Plus exactement, d’après le texte grec, « in atrium, quod est prætorium ». La scène à laquelle nous venons d’assister s’était passée dans la cour extérieure du palais qui servait de résidence à Pilate, et qui portait le nom de prétoire selon la coutume romaine ; celle du couronnement d’épines aura lieu dans la cour intérieure, avec laquelle la caserne (castra prætoriana) était sans doute en communication. — Convocant totam cohortem. La cohorte formait la dixième partie de la légion, et comprenait de cinq à six cents hommes[549]. Le « Procurator » de Judée avait six cohortes à sa disposition : cinq d’entre elles étaient stationnées à Césarée de Palestine ; la sixième restait à Jérusalem[550].

Ils le revêtent de pourpre, et lui mettent sur la tête une couronne d’épines qu’ils avaient tressée.
et induunt eum purpura, et imponunt ei plectentes spineam coronam.
καὶ ένδύουσιν αύτὸν πορφύραν καὶ περιτιθέασιν αύτω̣̃ πλέξαντες άκάνθινον στέφανον·

15.17.Induunt eum purpura. « Comme on avait appelé Jésus le roi des Juifs, et que le crime que lui avaient reproché les Scribes et les prêtres était d’avoir voulu usurper le pouvoir sur le peuple d’Israël, les soldats en font le sujet de leurs dérisions, et c’est pour cela que, le dépouillant de ses habits, ils le revêtent de la pourpre, distinction des anciens rois ». V. Bède. D’après la relation plus exacte de saint Matthieu, Mt 27.28 (voyez le commentaire), c’est d’une chlamyde, d’un de leurs manteaux écarlates, que les soldats revêtirent Notre-Seigneur. Les anciens auteurs ne se piquent pas d’une parfaite exactitude lorsqu’il s’agit des couleurs : ils confondent souvent les nuances voisines. C’est pour cela que saint Marc et saint Jean appellent « purpura, vestis purpurea ». ce que saint Matthieu nomme « coccinea ». Cf. saint Augustin[551]. — Spineam coronam. La dérision sera complète : au simulacre d’un vêtement royal, on ajoute celui du diadème royal.

Ils se mirent ensuite à le saluer : « Salut, Roi des Juifs ».
Et cœperunt salutare eum : Ave rex Judæorum.
καὶ ήρξαντο άσπάζεσθαι αύτόν Χαι̃ρε βασιλευ̃ τω̃ν 'Iουδαίων·

15.18.Ave, Rex Judæorum. De même la Recepta : Χαι̃ρε, βασιλευ̃ τω̃ν 'Iουδαίων. Mais, d’après de nombreux manuscrits (A, C, E, F, G, etc.), la leçon authentique parait avoir été : Χαι̃ρε, ό βασιλεύς τω̃ν 'Iουδαίων, Salut, toi qui es le roi des Juifs. Cette seconde locution est plus énergique, par conséquent plus outrageante.

Ils lui frappaient la tête avec un roseau, et crachaient sur lui, et fléchissant les genoux, ils l’adoraient.
Et percutiebant caput ejus arundine : et conspuebant eum, et ponentes genua, adorabant eum.
καὶ έτυπτον αύτου̃ τὴν κεφαλὴν καλάμω̣ καὶ ένέπτυον αύτω̣̃ καὶ τιθέντες τὰ γόνατα προσεκύνουν αύτω̣̃

15.19.Percutiebant caput ejus arundine. Nous savons par saint Matthieu, Mt 27.29, que ce roseau avait d’abord été placé en guise de sceptre dans la main droite du Sauveur. — Conspuebant… adorabant. Remarquez ces imparfaits qui indiquent la répétition, la multiplication des insultes, chacun des soldats de la cohorte voulant jouer son rôle dans cette scène affreuse. Ainsi, se réalisait une autre partie de la prophétie de Jésus : « Illudent ei, et conspuent eum (gentes) », Mc 10.34. — La dérision du Christ et le couronnement d’épines ont inspiré des œuvres magistrales à Schidone, au Guide, à Valentin, à Luini, à Titien, à Rubens. L’attitude vraiment royale de Jésus y a été en général bien reproduite.

12. — Le chemin de croix.

Mc 15.20-22. — Parall. Mt 27.31-33 ; Lc 23.36-32 ; Jn 19.2-3.

Après s’être moqués de lui, ils lui ôtèrent la pourpre, et lui remirent ses vêtements ; puis ils l’emmenèrent pour le crucifier.
Et postquam illuserunt ei, exuerunt illum purpura, et induerunt eum vestimentis suis : et educunt illum ut crucifigerent eum.
καὶ ότε ένέπαιξαν αύτω̣̃ έξέδυσαν αύτὸν τὴν πορφύραν καὶ ένέδυσαν αύτὸν τὰ ίμάτια τὰ ίδια καὶ έξάγουσιν αύτὸν ίνα σταυρώσωσιν αύτόν

15.20. — Quoique déjà rassasié d’opprobres, comme l’avait prédit Isaïe, Jésus n’a pas encore vidé la coupe jusqu’à la lie. Il lui faut encore gravir péniblement le Calvaire et y subir par amour pour nous une mort cruelle. C’est pourquoi educunt ilium (milites) ut crucifigerent, afin que s’accomplit encore la prédiction du Sauveur : « Et interficient eum », Mc 10.34. « Educunt », ils le font sortir d’abord du prétoire, puis de la ville ; car, chez les anciens, les exécutions avaient lieu en dehors de l’enceinte des cités. Cf. Mt 27.32 et l’explication. C’est aussi en vertu d’une coutume soit romaine, soit orientale, que nous voyons le supplice suivre d’aussi près la sentence.

Et ils contraignirent un certain Simon de Cyrène, père d’Alexandre et de Rufus, qui passait par là en revenant des champs, de porter la croix de Jésus.
Et angariaverunt prætereuntem quempiam, Simonem Cyrenæum venientem de villa, patrem Alexandri et Rufi, ut tolleret crucem ejus.
Καὶ άγγαρεύουσιν παράγοντά τινα Σίμωνα Κυρηναι̃ον έρχόμενον άπ’ άγρου̃ τὸν πατέρα Άλεξάνδρου καὶ ʻPούφου ίνα άρη̣ τὸν σταυρὸν αύτου̃

15.21.Et angariaverunt… Voir, sur ce mot, l’Évangile selon saint Matthieu, Mt 5.41, et Beelen[552]. Il a ici la signification générale de réquisitionner. — Simonem Cyrenæum. Ce surnom de Cyrénéen indique-t-il que Simon habitait la Cyrénaïque, et qu’il ne se trouvait en ce moment à Jérusalem qu’à l’occasion de la Pâque ? ou bien signifie-t-il que le porte-croix de Jésus était simplement originaire de cette province, et que son domicile actuel était depuis un certain temps fixé dans la capitale juive ? Le détail qui suit, vementem de villa (άπ’ άγρου̃), commun à saint Marc et à saint Luc, rend la seconde opinion très vraisemblable. En effet, il paraît supposer ou que Simon possédait aux environs de Jérusalem une propriété de laquelle il revenait en ce moment, ou, d’après le sens plus ordinaire du mot άγρος, qu’il avait sa résidence accoutumée à la campagne, à quelque distance de la ville. Le vague prætereuntem quempiam montre qu’il n’était pas connu des lecteurs de saint Marc ; mais, d’un autre côté, les mots patrem Alexandri et Rufi, propres à notre Évangéliste, annoncent que les deux fils du Cyrénéen étaient non seulement des chrétiens, mais des chrétiens célèbres dans l’Église de Rome, pour laquelle était spécialement composé le second Évangile. Il est même probable qu’Alexandre et Rufus étaient eux-mêmes alors, ou du moins avaient été autrefois domiciliés à Rome ; car parmi les salutations personnelles qui terminent l’Épître de saint Paul aux Romains, nous trouvons la suivante, Rm 16.13 : « Salutate Rufum, electum in Domino, et matrem ejus, et meam ». Or, on admet communément que le Rufus de saint Paul et celui de saint Marc sont identiques. Cette opinion se rencontre déjà dans l’écrit apocryphe intitulé « Acta Andreæ et Petri ». Rien ne prouve au contraire qu’il faille confondre l’autre fils de Simon avec le personnage du même nom mentionné d’une manière peu honorable en divers endroits du Nouveau Testament. Cf. Ac 19.33 ; 1Ti 1.20 ; 2Ti 4.14. Détail curieux : de ces trois noms que nous trouvons dans une famille juive contemporaine de Notre-Seigneur, le premier seul (Simon) était juif. Le second (Alexandre) était grec, le troisième (Rufus) était latin. Ce simple fait suffit pour montrer jusqu’à quel point le Judaïsme tendait à se désagréger, pour devenir cosmopolite. — Ut tolleret crucem ejus. « Tout vice, écrit Plutarque, porte son propre tourment, de même que tout criminel porte sa propre croix[553] ». Cf. Artemidorus[554]. Aussi Notre-Seigneur porta-t-il lui-même pendant un certain temps sa croix sur ses épaules. Si les soldats l’en déchargèrent avant la fin du pénible trajet, ce fut assurément parce que, épuisé de fatigue et de douleur, il n’avait plus la force de traîner son pesant fardeau. C’est pour cela qu’au moment où le convoi sortait de la ville (« exeuntes », Mt 27.32) par la « Porta judiciaria » de la tradition, les bourreaux, rencontrant Simon le Cyrénéen, l’obligèrent de porter la croix à la place de Jésus. Du reste, le but principal était atteint, puisque le divin « Cruciarius » avait eu l’humiliation de traverser, avec l’instrument de son supplice sur le dos, les rues alors si populeuses de Jérusalem, et de recevoir mille outrages.

Ils le conduisirent ainsi au lieu appelé Golgotha ; ce qui signifie : lieu du Calvaire.
Et perducunt illum in Golgotha locum : quod est interpretatum Calvariæ locus.
καὶ φέρουσιν αύτὸν έπὶ Γολγοθα̃ τόπον ό έστιν μεθερμηνευόμενον Κρανίου Τόπος

15.22.Perducunt illum. Dans le grec, φέρουσιν αύτὸν. Quoique la signification habituelle de φέρω soit « porter », ce verbe s’emploie souvenl aussi dans le sens de « adduco ». Peut être indiquerait-il ici, comme l’ont pensé divers auteurs, le grand état de faiblesse de Jésus, de sorte que les soldats furent forcés de le soutenir tandis qu’il gravissait le Calvaire. Comparez le V. 20, où l’Évangéliste s’était servi de έξάγω. — In Golgotha locum. Sur le nom et l’emplacement du Golgotha, voyez l’Évangile selon saint Matthieu, Mt 27.33. — « Ce serait un beau problème résolu, de retrouver à Jérusalem le Chemin que Jésus a parcouru, arrosé de son sang pendant sa Passion. Malheureusement les traditions relatives à la Voie douloureuse sont presque modernes ; c’est-à-dire que les stations désignées aujourd’hui n’ont été définitivement arrêtées qu’au moyen âge. Les seuls points fixes sont le prétoire, qui certainement était situé dans la tour Antonia, le Calvaire et le tombeau : tout le reste est conjectural. Les transformations profondes et successives qu’a subies la Ville sainte rendent presque impossible de reconnaître exactement la ligne parcourue ; on se perd dans un dédale de constructions modernes qui empêchent de l’aborder. Au point de vue de la foi une approximation est tout à fait suffisante[555] ». La « Via crucis », telle que les pèlerins la suivent à Jérusalem depuis plusieurs siècles, a une longueur d’environ 1200 pas. Sa direction générale est de l’Est à l’Ouest, entre la porte saint Étienne et le couvent latin[556]. De ces quatorze stations, les neuf premières sont dans la rue, les cinq autres dans l’Église du Saint-Sépulcre. « Il y a, dit un auteur protestant, quelque chose qui impressionne vivement dans cette rue sombre, avec ses passerelles voûtées, ses taches d’ombre et de lumière, et ses pierres vénérées autour desquelles on aperçoit toujours quelques petits groupes de pèlerins[557] ». La partie de la Voie douloureuse qui monte au Saint-Sépulcre d’une manière assez abrupte a un cachet tout à fait pittoresque. Voyez Rohault de Fleury[558], de Vogüé[559], Sepp[560], Schegg[561], Gratz[562], Mgr Mislin[563]. — Parmi les chefs-d’œuvre presque innombrables qu’a produits la représentation intégrale ou partielle du Chemin de la Croix, bornons-nous à signaler un tableau de Titien, « image saisissante du Christ portant sa croix et ayant autour du cou une corde tirée par un Juif ignoble » (Rio) et le « Spasimo » de Raphaël. « Le mélange de souffrance et de pitié dans le regard du Christ, quand il s’affaire sous sa croix, et qu’il dit aux filles de Jérusalem de ne pas pleurer sur lui, donne à cette partie du tableau une force d’attraction qui semble avoir été calculée pour provoquer un élan d’amour ou de contrition » (Rio).

13. — Crucifiement, agonie et mort de Jésus.

Mc 15.23-37. — Parall. Mt 27.34-50 ; Lc 23.33-46 ; Jn 23.18-30.

Et ils lui donnaient à boire du vin mêlé de myrrhe ; mais il n’en prit pas.
Et dabant ei bibere myrrhatum vinum : et non accepit.
καὶ έδίδουν αύτω̣̃ πιει̃ν έσμυρνισμένον οί̃νον· ό δὲ ούκ έλαϐεν

15.23. — Ce verset raconte l’un des préliminaires du supplice de Jésus. Quand l’auguste victime fut arrivée chancelante sur le Golgotha, en vertu d’un ancien usage juif on lui offrit, tout à la fois pour la fortifier et pour la rendre moins sensible aux horribles souffrances du crucifiement, un breuvage que saint Matthieu (Mt 27.34, voyez le commentaire) appelle « vinum (όξον) felle mistum », mais que saint Marc désigne plus exactement par les mots myrrhatum vinum, c’est-à-dire un mélange de vin et de myrrhe. On sait que les anciens recherchaient ce mélange à cause de son goût aromatique très prononcé[564] ; mais, de plus, ils le regardaient comme un puissant narcotique[565], et c’est pour ce motif que, d’après l’opinion généralement suivie, des personnes dévouées l’offrirent à Jésus. — Non accepit. Le Christ, en effet, devait mourir vivant, et non pas endormi ! Néanmoins, comme le dit saint Matthieu, Jésus consentit à prendre quelques gouttes du vin myrrhé.

Après l’avoir crucifié, ils partagèrent ses vêtements, tirant au sort ce que chacun en apporterait.
Et crucifigentes eum, diviserunt vestimenta ejus, mittentes sortem super eis, quis quid tolleret.
καὶ σταυρώσαντες αύτὸν διεμερίζον τὰ ίμάτια αύτου̃ βάλλοντες κλη̃ρον έπ’ αύτὰ τίς τί άρη̣

15.24.Crucifigentes eum. Quelles souffrances dans ce seul mot ! « Mes Frères, je vous en conjure, soulagez ici mon esprit ; méditez vous-mêmes Jésus crucifié, et épargnez-moi la peine de vous décrire ce qu’aussi bien les paroles ne sont pas capables de vous faire entendre : contemplez ce que souffre un homme qui a tous les membres brisés et rompus par une suspension violente ; qui, ayant les mains et les pieds percés, ne se soutient plus que sur ses blessures, et tire ses mains déchirées de tout le poids de son corps entièrement abattu par la perte du sang ; qui, parmi ses excès de peine, ne semble élevé si haut, que pour découvrir de loin un peuple infini, qui se moque, qui remue la tête, qui fait un sujet de risée d’une extrémité si déplorable[566] ». Cf. l’intéressant ouvrage de Richter[567]. — Pour toutes les questions relatives à la croix et au crucifiement, nous renvoyons le lecteur à notre Évangile selon saint Matthieu, Mt 27.35. Au point de vue artistique, on pourrait remplir un volume si l’on voulait décrire tout ce que le crucifiement de Jésus a produit de remarquable en fait de tableaux, de gravures et de sculptures. Avec la crèche, c’est la croix qui a le plus inspiré les grands maîtres le tous les temps. Les œuvres de Duccio, de Bernardino Luini, de Cavallini, de Lorenzetti, d’Avanzi, de Ferrari, de Véronèse, du Pérugin, de Rubens, de fra Angelico, nous plaisent entre toutes. — Diviserunt (scil. milites) vestimenta ejus… Valentin et Lebrun ont bien reproduit cette scène. Les licteurs ou soldats qui remplissaient l’office de bourreaux avaient droit aux vêtements des suppliciés. Les dés à jouer, que tout guerrier romain portait habituellement sur lui, servirent à déterminer le lot de chacun des quatre exécuteurs. — Sur la locution quis quid tolleret, voyez Beelen[568].

C’était la troisième heure quand ils le crucifièrent.
Erat autem hora tertia : et crucifixerunt eum.
η̃ν δὲ ώρα τρίτη καὶ έσταύρωσαν αύτόν

15.25.Erat autem hora tertia. Trait propre à saint Marc. La troisième heure des anciens équivaut environ à 9 h du matin. Comme d’après saint Jean, Jn 19.14, Jésus se trouvait encore au prétoire vers la sixième heure, on a souvent pensé, à la suite de saint Jérôme, que l’adjectif « tertia » de notre texte devait être une erreur de copiste pour « sexta » ; mais nous verrons plus tard que saint Jean avait adopté une numération spéciale. Il n’y a donc rien à changer. — Et crucifixerunt est pour « quum crucifixerunt ».

Et l’inscription qui indiquait la cause de sa condamnation portait : « Le Roi des Juifs ».
Et erat titulus causæ ejus inscriptus : Rex Judæorum.
καὶ η̃ν ή έπιγραφὴ τη̃ς αίτίας αύτου̃ έπιγεγραμμένη ʻO βασιλεὺς τω̃ν 'Iουδαίων

15.26.Titulus causae ejus… « Titulus », ή έπιγραφὴ, tels étaient bien les mots techniques de la Grèce et de Rome pour désigner la planchette sur laquelle on écrivait le motif de la condamnation des crucifiés, et qu’on attachait au sommet de la croix. Voyez Mt 27.37 et le commentaire. — Rex Judæorum. Des quatre inscriptions qui nous ont été conservées dans les saints Évangiles, celle de saint Marc est notablement la plus courte. Elle indique seulement la nature du crime, imputé à Jésus. Peut-être était-ce l’inscription latine.

Ils crucifièrent avec lui deux voleurs, l’un à sa droite, et l’autre à sa gauche.Ainsi fut accomplie cette parole de l’Écriture : « Il a été rangé parmi les criminels ».
Et cum eo crucifigunt duos latrones : unum a dextris, et alium a sinistris ejus.Et impleta est Scriptura, quæ dicit : Et cum iniquis reputatus est.
Καὶ σὺν αύτω̣̃ σταυρου̃σιν δύο λη̣στάς ένα έκ δεξιω̃ν καὶ ένα έξ εύωνύμων αύτου̃ καὶ έπληρώθη ή γραφὴ ή λέγουσα, Καὶ μετὰ άνόμων έλογίσθη

15.27. et 28.Cum eo crucifigunt… C’était, on le devine aisément, pour humilier davantage Notre-Seigneur Jésus-Christ qu’on avait crucifié auprès de lui deux scélérats de la pire espèce. En les plaçant l’un à sa droite, l’autre à sa gauche, comme des assesseurs, on jouait encore sur son titre de roi ; car, dans cette situation, ils semblaient se tenir à côté de son trône à la façon de deux premiers ministres. « Ces deux larrons, dit Théophylacte, étaient la figure des deux peuples, le peuple juif et le peuple païen, tous les deux coupables, mais celui-ci pénitent, celui-là blasphémateur jusqu’à la fin ». — Et impleta est Scriptura… On a douté parfois de l’authenticité de ce V. 28, soit parce qu’il est omis par d’importants manuscrits (A, B, C, D, X, Sinait. etc.), soit parce qu’il n’est guère dans le genre de saint Marc de mentionner l’accomplissement des anciens oracles. Mais, à ces allégations, nous répondrons, d’une part que la grande majorité des manuscrits, des versions et des Pères citent le passage incriminé, d’autre part que notre Évangéliste, tout à fait au début de son récit, 1, 2 et ss., a déjà signalé à propos du Précurseur la réalisation des prophéties de l’Ancien Testament. Nous avons donc des preuves largement suffisantes pour maintenir que le V. 28 est authentique. Il forme une des particularités de saint Marc, et nous tenons à la lui conserver. — Et cum iniquis… Cette prophétie est extraite d’Isaïe, Es 53.12. « Les anciens Juifs et le paraphraste chaldéen l’entendent du Messie. Saint Philippe, dans les Actes, Ac 8.32,33, lui en fait aussi l’application. Et Jésus-Christ lui-même dans saint Luc, Lc 12.37, avait averti qu’il fallait qu’on en vît l’application dans sa personne[569] ».

Les passants le blasphémaient, branlant la tête, et disant : « Eh ! Toi qui détruis le temple de Dieu et qui le rebâtis en trois jours,sauve-toi toi-même, en descendant de la croix ».Pareillement, les princes des prêtres, se moquant de lui avec les scribes, se disaient l’un à l’autre : « Il a sauvé les autres ; et il ne peut se sauver lui-même.Que le Christ, le Roi d’Israël, descende maintenant de la croix, afin que nous voyions et que nous croyions ! ». Ceux qui avaient été crucifiés avec lui l’insultaient aussi.
Et prætereuntes blasphemabant eum, moventes capita sua, et dicentes : Vah ! qui destruis templum Dei, et in tribus diebus reædificas,salvum fac temetipsum descendens de cruce.Similiter et summi sacerdotes illudentes, ad alterutrum cum scribis dicebant : Alios salvos fecit ; seipsum non potest salvum facere.Christus rex Israël descendat nunc de cruce, ut videamus, et credamus. Et qui cum eo crucifixi erant, convitiabantur ei.
Καὶ οί παραπορευόμενοι έϐλασφήμουν αύτὸν κινου̃ντες τὰς κεφαλὰς αύτω̃ν καὶ λέγοντες Ούὰ ό καταλύων τὸν ναὸν καὶ έν τρισὶν ήμέραις οίκοδομω̃ν σω̃σον σεαυτὸν καὶ κατάϐα άπὸ του̃ σταυρου̃ όμοίως δὲ καὶ οί άρχιερει̃ς έμπαίζοντες πρὸς άλλήλους μετὰ τω̃ν γραμματέων έλεγον ̋Αλλους έσωσεν έαυτὸν ού δύναται σω̃σαι· ό Χριστὸς ό βασιλεὺς του̃ 'Iσραὴλ καταϐάτω νυ̃ν άπὸ του̃ σταυρου̃ ίνα ίδωμεν καὶ πιστεύσωμεν καὶ οί συνεσταυρωμένοι αύτω̣̃ ώνείδιζον αύτόν

15.29-32. — Saint Marc passe au récit navrant des outrages dont les Juifs n’eurent pas bonté d’abreuver le divin Crucifié. Les détails qu’il donne à ce sujet diffèrent à peine de ceux que nous avons lus dans saint Matthieu. Il distingue, lui aussi, trois classes d’insulteurs : les passants, VV. 29 et 30, les Sanhédristes, VV. 31 et 32a, et les voleurs 32b. Il abrège un peu, selon sa coutume : mais il a aussi plusieurs petits traits originaux, par exemple, le pittoresque ad alterutrum du V. 31, et les mots ut videamus du V. 32. — Cette affreuse scène montre jusqu’à quel point allait la haine des ennemis de Jésus : elle est du reste très conforme aux mœurs de l’Orient, où l’on ne craint pas d’insulter les condamnés à mort jusque sur le gibet où ils agonisent.

La sixième heure étant venue, les ténèbres couvrirent toute la terre, jusqu’à la neuvième heure.
Et facta hora sexta, tenebræ factæ sunt per totam terram usque in horam nonam.
γενομένης δὲ ώρας έκτης σκότος έγένετο έφ’ όλην τὴν γη̃ν έως ώρας έννάτης

15.33.Tenebræ factæ sunt. Trois heures déjà s’étaient écoulées depuis que Jésus avait été attaché à la croix. Cf. V. 25. Vers midi (hora sexta), le ciel se voila tout à coup d’une manière mystérieuse et surnaturelle (voyez l’Évangile selon saint Matthieu, Mt 27.45), comme pour n’être pas témoin des souffrances et de la mort du Christ. Ces ténèbres, qui enveloppèrent non seulement la ville déicide, mais la Palestine entière et probablement une partie considérable du vieux monde, totam terram, persévérèrent jusqu’au dernier soupir de Jésus.

Et à la neuvième heure, Jésus poussa un grand cri, en disant : « Eloï, Eloï, lamma sabacthani ? ». Ce qui signifie : « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné ? »
Et hora nona exclamavit Jesus voce magna, dicens : Eloi, eloi, lamma sabacthani ? quod est interpretatum : Deus meus, Deus meus, ut quid dereliquisti me ?
καὶ τη̣̃ ώρα̣ τη̣̃ έννάτη̣ έϐόησεν ό 'Iησου̃ς φωνη̣̃ μεγάλη̣ λέγων, Ελωι ελωι λαμμα̃ σαϐαχθανι ό έστιν μεθερμηνευόμενον ʻO θεός μου ό θεός μου είς τί με έγκατέλιπές

15.34.Hora nona. À trois heures de l’après-midi. C’est alors qu’on offrait dans le temple le sacrifice du soir. À ce moment suprême, l’agonie de Jésus expirant atteignit son plus haut degré. Délaissé de son Père céleste, de même qu’il était délaissé des hommes, Notre-Seigneur prononça d’une voix forte ce texte des Psaumes : Eloï, Eloï, lamma sabacthani ! Cf. Mt 27.46 et l’explication. Dans le premier Évangile, nous lisions « Eli » (אלי) au lieu de « Eloï » (אלהי). Saint Marc a conservé la forme araméenne, qui fut vraisemblablement celle dont le divin Maître se servit. Quelles angoisses dans cette exclamation déchirante ! « C’est un prodige inouï qu’un Dieu persécute un Dieu, qu’un Dieu abandonne un Dieu, qu’un Dieu délaissé se plaigne, et qu’un Dieu délaissant soit inexorable : c’est ce qui se voit sur la croix. La sainte âme de mon Sauveur est remplie de la sainte horreur d’un Dieu tonnant ; et comme elle se veut rejeter entre les bras de ce Dieu pour y chercher son soutien, elle voit qu’il tourne la face,… qu’il la livre tout entière en proie aux fureurs de sa justice irritée. Où sera votre recours, ô Jésus ? Poussé à bout par les hommes avec la dernière violence, vous vous jetez entre les bras de votre Père ; et vous vous sentez repoussé, et vous voyez que c’est lui-même qui vous persécute… lui-même qui vous accable par le poids intolérable de ses vengeances[570] ».

Quelques-uns de ceux qui étaient présents, l’ayant entendu, disaient : « Voici qu’il appelle Élie ».Et l’un d’eux courut, et remplit une éponge de vinaigre ; et l’ayant mise au bout d’un roseau, il lui présentait à boire, en disant : « Laissez ; voyons si Élie viendra le détacher ».
Et quidam de circumstantibus audientes, dicebant : Ecce Eliam vocat.Currens autem unus, et implens spongiam aceto, circumponensque calamo, potum dabat ei, dicens : Sinite, videamus si veniat Elias ad deponendum eum.
καί τινες τω̃ν παρεστηκότων άκούσαντες έλεγον 'Iδού, 'Ηλίαν φωνει̃ δραμὼν δέ εί̃ς καὶ γεμίσας σπόγγον όξους περιθεὶς τε καλάμω̣ έπότιζεν αύτόν λέγων, ̋Αφετε ίδωμεν εί έρχεται 'Ηλίας καθελει̃ν αύτόν

15.35. et 36.Ecce Ëliam vocat. Notre Évangéliste raconte presque dans les mêmes termes que saint Matthieu l’incident auquel donna lieu le cri de détresse poussé par Jésus. Le dernier trait, sinite, videamus, a néanmoins reçu dans sa narration une forme spéciale. En effet, tandis que c’est à une personne animée d’un certain sentiment de compassion à l’égard de Jésus qu’il fait dire : Laissez ! voyons si Élie viendra l’aider à descendre, saint Matthieu prête cette réflexion à toute l’assistance : « Cæteri vero dicebant : Sine, videamus… ». Mais qui donc prononça en réalité cette parole ? « Intelligimus et illum et cæteros hoc dixisse », répond fort bien saint Augustin[571]. En combinant les dieux récits, on obtient un tableau vivant de la surexcitation créée au pied de la croix par le cri du Sauveur. — Notons encore, d’un côté l’expression ad deponendum eum (καθελει̃ν αύτόν), plus pittoresque que le « liberans, eum » du premier Évangile ; d’un autre côté, les quatre participes δραμών, γεμίσας, περιθείς, λέγων, qui, dans les meilleures éditions du texte grec, se suivent sans liaison d’aucun genre, ce qui rend la description aussi rapide que dût l’être le fait lui-même. C’est bien là le style de saint Marc.

Mais Jésus, ayant poussé un grand cri, expira.
Jesus autem emissa voce magna expiravit.
ό δὲ 'Iησου̃ς άφεὶς φωνὴν μεγάλην έξέπνευσεν

15.37.Emissa voce magna, expiravit. Ce cri poussé d’une voix forte était le cri d’un vainqueur plutôt que celui d’un agonisant. Jésus expira donc dans la plénitude de sa liberté, et non comme une victime de la sentence terrible qui a condamné tous les hommes à la mort. — « Avant de mourir, Prudhon peignit le Christ mourant (galeries du Louvre), ce beau Christ qui ne ressemble à aucun autre, qui est éclairé d’une lumière fantastique, et dont la sublime figure se perd dans les ombres d’une tristesse infinie ». Ch. Blanc. Autre beau tableau de Lebrun. Fresque de Flandrin à Saint-Germain-des-Prés : les yeux de Jésus ne sont pas encore fermés, mais déjà la mort les envahit ; agonie très émouvante.

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