(Sur l’authenticité des versets 9-20, voyez la Préface, § III).
Après avoir signalé le fait de la Résurrection, saint Marc le prouve par une exposition sommaire des principales apparitions du divin Ressuscité. Sa narration, quoique extrêmement concise, abonde néanmoins en particularités intéressantes. On peut même dire que la plupart des détails qu’il mentionne lui sont propres.
Or Jésus, étant ressuscité le matin, le premier jour après le sabbat, apparut d’abord à Marie-Madeleine, dont il avait chassé sept démons.
Surgens autem mane prima sabbati, apparuit primo Mariæ Magdalene, de qua ejecerat septem dæmonia.
Άναστὰς δὲ πρωῒ πρώτη̣ σαϐϐάτου έφάνη πρω̃τον Μαρία̣ τη̣̃ Μαγδαληνη̣̃ άφ’ ής έκϐεϐλήκει έπτὰ δαιμόνια
16.9. — Surgens antem. Le grec porte άναστὰς, « quum resurrexisset ». — Prima sabbati. Saint Marc, fidèle jusqu’au bout à ses habitudes de précision, répète la date qu'il avait indiquée déjà au V. 2. Du reste, cette date ajoute ici quelque chose à la narration ; car, plus haut elle ne se rapportait qu’à la visite des saintes femmes, tandis qu’elle indique maintenant d’une manière stricte le jour de la Résurrection du Christ. — Apparuit primo Mariæ Magdalene. Des témoignages irrécusables, par exemple ceux de l’Ange, du sépulcre vide, avaient démontré déjà que Jésus était vraiment ressuscité d’entre les morts ; mais on ne l’avait pas encore vu lui-même. C’est Marie Madeleine qui eut la première le bonheur de le contempler après son triomphe (voyez dans Jn 20.11 et ss., les détails de cette apparition). Les mots de qua ejecerat septem dæmonia (cf. Lc 8.2 et le commentaire) sont emphatiques, comme « et Petro » du V. 7. Ils ont pour but de mettre en relief la bonté, la condescendance généreuse de Notre-Seigneur. Voyez Bède, Fr.Luc, h. l. — Les mots έφάνη πρω̃τον de saint Marc peuvent se concilier sans peine avec la pieuse croyance, déjà partagée par saint Ambroise[585], saint Anselme[586], saint Bonaventure[587], Maldonat, Suarez, etc., d’après laquelle c’est à sa sainte Mère que Jésus aurait tout d'abord apparu après sa Résurrection.
Elle alla l’annoncer à ceux qui avaient été avec lui, et qui s’affligeaient et pleuraient.
Illa vadens nuntiavit his, qui cum eo fuerant, lugentibus et flentibus.
έκείνη πορευθει̃σα άπήγγειλεν τοι̃ς μετ’ αύτου̃ γενομένοις πενθου̃σιν καὶ κλαίουσιν·
16.10. — Illa vadens, πορευθει̃σα. Ceux qui nient l’authenticité de ce passage répètent à tour de rôle que le verbe πορεύω, employé de nouveau dans les VV. 12 et 15, ne se retrouve nulle part ailleurs dans le second Évangile. Il est aisé de répondre que saint Marc se sert souvent des composés de πορεύω, et que c'est là du reste une expression si commune, qu’il n’est pas permis d’attacher une importance quelconque à son omission ou à son emploi. — His qui cum eo fuerant. Cette formule, qui désigne tous les disciples et plus spécialement les Apôtres, est, il est vrai, nouvelle dans le récit évangélique ; mais elle existe dans les Actes, Ac 20.18, et n’a rien non plus de bien particulier. D’ailleurs, l’idée de disciples, de compagnons, est en plusieurs endroits exprimée dans notre Évangile par la locution analogue οί μετ’ αύτου̃. Cf. Mc 1.36 ; 2.25 ; 5.40. — Lugentibus et flentibus. Belle répétition, qui peint au vif la désolation extrême dans laquelle les disciples étaient plongés depuis la mort de leur Maître.
Mais eux, entendant dire qu’il vivait et qu’elle l’avait vu, ne crurent point.Après cela, il apparut, sous une autre forme, à deux d’entre eux, qui étaient en chemin et qui allaient à la campagne.
Et illi audientes quia viveret, et visus esset ab ea, non crediderunt.
κάκει̃νοι άκούσαντες ότι ζη̣̃ καὶ έθεάθη ύπ’ αύτη̃ς ήπίστησαν
16.11. — Visus esset ab ea. Nouvelle objection à propos du verbe έθεάθη (cf. V. 14), qui est relativement rare dans les Évangiles. Nous répondons avec M. Cook, que « les mots rares sont adaptés aux rares évènements ; que celui-ci, qui est très solennel, convient parfaitement à la circonstance présente[588] ». — Non crediderunt. Et pourtant, Μ. Renan affirme audacieusement « que la gloire de la résurrection appartient à Marie de Magdala. Après Jésus, c’est Marie qui a le plus fait pour la fondation du Christianisme. Sa grande affirmation de femme : Il est ressuscité ! a été la base de la foi de l’humanité[589] ». Or il se trouve au contraire, et l’Évangile le dit de la façon la plus formelle, cf. Lc 24.11, que les Apôtres refusèrent les premiers d’ajouter foi au témoignage de Madeleine ! Ils ne crurent que lorsqu’ils eurent eux-mêmes contemplé de leur propres yeux le Sauveur ressuscité.
Post hæc autem duobus ex his ambulantibus ostensus est in alia effigie, euntibus in villam :
Μετὰ δὲ ταυ̃τα δυσὶν έξ αύτω̃ν περιπατου̃σιν έφανερώθη έν έτέρα̣ μορφη̣̃ πορευομένοις είς άγρόν·
16.12. — Dans cette seconde apparition notée par saint Marc, on reconnaît sans peine celle que saint Luc raconte « in extenso » dans son xxive chapitre. C’est ainsi que les Évangélistes se confirment et se complètent mutuellement. — « L’expression Après ces choses (μετὰ ταυ̃τα, post hæc de la Vulg.), dit M. Alford, ne se rencontre nulle part dans saint Marc, quoiqu’il eût de nombreuses occasions de l’employer[590] ». Nos réflexions précédentes ont montré que ce raisonnement ne prouve absolument rien. — Duobus ex his, scil. « qui cum eo fuerunt », V. 10. Nous savons toutefois par saint Luc que ce n’étaient pas des Apôtres. — Ostensus est. Au V. 9, nous lisions « apparuit », έφάνη ; ici nous avons le verbe έφανερώθη, littéralement, « manifestatus est », qui semble avoir été choisi à dessein pour indiquer que Jésus ne fut pas immédiatement reconnu par les deux disciples. Cf. Lc 24.16,31. Saint Marc l’avait déjà employé plus haut, Mc 4.22, bien que les autres synoptiques ne s’en servent jamais. — In alia effigie. « Effigies » représente ici, comma son équivalent grec μορφή, l’apparence extérieure, physique. Cf. Ph 2.7. Cette apparence était « autre », vraisemblablement parce qu’elle avait quelque chose de transfiguré, de plus céleste, depuis la Résurrection, ce qui faisait qu’on ne reconnaissait pas toujours immédiatement Notre-Seigneur. Mais il est possible aussi que ce mot fasse allusion à l’apparition précédente : en effet, tandis que Jésus s’était présanté à Marie-Madeleine sous la figure d’un jardinier, Jn 20.45, il se présente maintenant aux disciples sous celle d’un voyageur. — L’objection tirée de ce que l’adjectif έτέρος n’apparaît pas ailleurs dans le récit de saint Marc n’a pas la moindre force probante. — Euntibus in villam. Dans le grec, « euntibus rus » (είς άγρόν), la campagne par opposition à la ville. Cf. Mc 15.26 et le commentaire.
Et ceux-ci vinrent l’annoncer aux autres ; mais ils ne les crurent pas non plus.
et illi euntes nuntiaverunt ceteris : nec illis crediderunt.
κάκει̃νοι άπελθόντες άπήγγειλαν τοι̃ς λοιποι̃ς· ούδὲ έκείνοις έπίστευσαν
16.13. — Et illi euntes ; mieux « redeuntes » (άπελθόντες). Les deux disciples reprirent le chemin de Jérusalem aussitôt après l’apparition, se hâtant d’en porter la bonne nouvelle aux autres amis de Jésus. Mais ceux-ci persistèrent dans leur incrédulité, nec illis crediderunt. Ce nouveau témoignage les laissa aussi froids que celui de Madeleine, V. 11. — Toutefois, l'épisode des deux pèlerins d’Emmaüs se termine d’une manière bien différente dans le troisième Évangile, Lc 24.33-35 : « Surgentes eadem hora, regressi sunt in Jerusalem, et invenerunt congregatos undecim et illos qui cum illis erant, dicentes : Quod surrexit Dominus vere et apparuit Simoni. Et ipsi narrabant quæ gesta erat in via, et quomodo cognoverunt eum infractione panis ». Ainsi donc, là on accueille les deux messagers, on leur annonce que Jésus est vraiment ressuscité. Des narrations aussi divergentes peuvent-elles se concilier ? Quand on lit, dans les quatre Évangiles, l’hisloire détaillée des incidents qui eurent lieu le jour de la Résurrection, on est frappé de voir que les disciples, durant cette journée mémorable, furent agités par deux sentiments très distincts, qui les emportaient tour à tour en sens divers, la joie et l’incrédulité. Un moment, ils croient que leur Maître a triomphé de la mort et du tombeau ; puis, l'instant d’après, le doute les saisit et ils refusent de s’en rapporter à ceux qui l'ont vu et entendu. Saint Luc a noté un de ces éclairs de foi, saint Marc au contraire l’autre sentiment, qui avait presque aussitôt repris le dessus. Voyez Bède, Théophylacte, Fr. Luc, et la Synopsis criticorum, h. l.