Commencement de l’Évangile de Jésus-Christ, Fils de Dieu.
Initium Evangelii Jesu Christi, Filii Dei.
Άρχὴ του̃ εύαγγελίου 'Iησου̃ Χριστου̃ υίου̃ του̃ θεου̃
1.1. — Initium. Saint Marc commence son récit de la façon la plus abrupte, nous conduisant aussitôt « in medias res ». Dès sa première ligne, il se montre à nous comme l’Évangéliste de l’action (voir la Préface, § VII). Les deux autres synoptiques consacrent quelques pages aux origines humaines de Jésus ; cf. Mt 1–2 ; Lc 1–2 ; Jn 1.1-48, raconte tout d’abord au lecteur la génération éternelle du Verbe : rien de semblable dans saint Marc. Prenant Notre-Seigneur Jésus-Christ dans la plénitude de sa vie, il passe directement aux faits qui préparèrent d’une manière immédiate le ministère messianique du Sauveur. Nous trouvons dès ce début tout ce qui le caractérise comme écrivain, c’est-à-dire la rapidité, la concision, le pittoresque. — Il règne parmi les exégètes le plus complet désaccord sur l’enchaînement et l’organisation intérieure des quatre premiers versets. Qu’il suffise de mentionner les trois opinions principales. 1° Théophylacte, Euthymius, Vatable, Maldonat, etc., suppléent η̃ν ou « fuit » à la fin du V. 1, qu’ils rattachent ainsi aux deux suivants. Une nouvelle phrase commence avec le V. 4. 2° D’autres critiques, tels que Lachmann, Mgr Mac-Evilly, le P. Patrizi[138], sous-entendent les mots « fuit ita » après « Filii Dei » au V. 1 ; ils ouvrent ensuite une parenthèse dans laquelle ils placent les VV. 2 et 3. Le V. 4 se relie par là-même directement au V. 1, qu’il complète et explique. « Voici quel fut le début de l’Évangile… : Jean parut dans le désert… » 3° On isole tout à fait le premier verset des suivants, de manière à en faire une sorte de titre ; puis on traite les VV. 2, 3 et 4 comme une longue phrase conditionnelle, de sorte que le dernier membre, « Fuit Joannes… », retombe sur le premier, « Sicut scriptum est ». « Ainsi qu’il est écrit dans le prophète Isaïe… : Jean fut dans le désert baptisant et prêchant ». Cet arrangement nous paraît le plus naturel et le plus logique des trois. — Evangelii. Voyez l’explication de cette expression dans l’Introduction générale, chap. i. Évidemment, elle ne désigne pas ici le livre composé par saint Marc, mais la bonne nouvelle messianique dans toute son étendue. Quoique cette bonne nouvelle eût déjà été annoncée si fréquemment par les prophètes, quoique Dieu lui-même eût daigné en faire entendre les premiers accents à Adam et à Ève aussitôt après leur péché, Gn 3.15 (les Pères ont justement nommé ce passage « le Protévangile »), néanmoins, à proprement parler, l’Évangile ne commence qu’avec la prédication de saint Jean-Baptiste. — Jesu-Christi. Nous avons expliqué l’étymologie et le sens de ces beaux noms dans notre commentaire sur Mt 1.16 et Mt 1.21. La manière dont ils sont rattachés au mot « Evangelium » (« genitivus objectivus » des grammairiens, l’Évangile concernant Jésus-Christ) indique que Jésus est l’objet de la bonne nouvelle que l’Évangéliste se propose de raconter tout au long. — Filii Dei. Ces mots ne sauraient être ici, comme le prétendent plusieurs rationalistes, un simple synonyme de « Messie » : on doit les prendre dans leur acception théologique la plus stricte et la plus relevée. Saint Marc attribue à Notre-Seigneur Jésus-Christ, dès le début de sa narration, un titre dont toutes les pages suivantes prouveront la parfaite vérité, un titre que les premiers prédicateurs du Christianisme joignaient immédiatement à son nom dès qu’ils s’adressaient à un auditoire païen. Saint Matthieu, écrivant pour des Juifs, commence au contraire par dire que Jésus est fils d’Abraham et de David : il ne parle qu’un peu plus tard de sa divinité. Quoique le but fût le même, la méthode variait suivant les circonstances. Cette appellation de « Fils de Dieu » est employée sept fois par saint Marc ; saint Jean l’appliqua jusqu’à 29 fois à Jésus. Voilà, dès le début du second Évangile, trois noms qui contiennent tout le caractère et tout le rôle du Sauveur. Jésus, c’est l’homme ; Christ, c’est la fonction ; Fils de Dieu, c’est la nature divine.
Selon qu’il est écrit dans le prophète Isaïe : « Voici que j’envoie mon Ange devant ta face, et il préparera ton chemin devant toi ;
Sicut scriptum est in Isaia propheta : Ecce ego mitto angelum meum ante faciem tuam, qui præparabit viam tuam ante te.
̔Ως γέγραπται έν τοι̃ς προφήταις, 'Iδού, έγὼ άποστέλλω τὸν άγγελόν μου πρὸ προσώπου σου ὸς κατασκευάσει τὴν όδόν σου έμπροσθέν σου,
1.2. — Sicut scriptum est. Anneau qui rattache le Nouveau Testament à l’Ancien, l’Évangile aux Prophètes, Jésus au Messie promis. En effet, dit Jansénius, « initium Evangelii non fortuitum, vel humani consilii, sed sicut antea prophetis dictum fuerat, Deo fidem suam liberante ». Saint Matthieu citait à chaque instant les écrits de l’ancienne Alliance, pour prouver le caractère messianique du Sauveur ; saint Marc ne les rapproche de lui-même qu’à deux reprises (cf. Mc 15.26) des faits évangéliques. Voir la Préface § IV, 3, 3°. Mais le rapprochement actuel est significatif, comme le faisait remarquer saint Irénée[139] : « Marcus… initium evangelicæ Conscriptionis fecit sic : Initium Evangelii…, manifeste initium Evangelii faciens sanctorum Prophetarum voces ». Il ajoute : « Unus et idem Deus et Pater, a Prophetis annuntiatus, ab Evangelio traditus, quem Christiani colimus et diligimus ex toto corde ». — In Isai propheta. Les textes grecs imprimés et la plupart des manuscrits ne mentionnent pas le nom d’Isaïe ; de plus, le mot prophète y est mis au pluriel, έv τοΐς προφήταις, « in prophetis », et de fait la citation appartient à deux prophètes, le V. 2 à Ma 3.1, le V. 3 à Es 40.3. Saint Irénée avait adopté cette leçon. Saint Jérôme regardait de son côté le nom d’Isaïe comme une interpolation : « Nos nomen Esaiæ putamus additum scriptorum vitio[140] ». Cependant, plusieurs manuscrits grecs importants, B, D, L, Δ, Sinait., et des versions assez nombreuses, telles que la copte, la syrienne, l’arménienne, l’arabe et la persane, portant ou ayant lu έν τω̣̃ Ίσαια̣ τω̣̃ προφητη̣̃ comme la Vulgate, la plupart des critiques se décident à bon droit en faveur de cette variante. Il est vrai qu’elle crée une assez grande difficulté d’interprétation, puisque le passage cité par saint Marc, ainsi que nous venons de le dire, n’est pas seulement extrait de la prophétie d’Isaïe, mais encore de celle de Malachie. Toutefois ce fait même contient une raison favorable à l’authenticité, conformément aux principes de la critique littéraire. Du reste, les exégètes ne sont pas à court de moyens pour justifier la formule employée par saint Marc. 1° Isaïe serait seul mentionné parce qu’il était le plus célèbre et le plus ancien des deux prophètes ; 2° ou bien son nom représenterait le livre entier des prophéties de l’Ancien Testament, de même que le mot Psaumes servait parfois à désigner tous les Hagiographes[141] ; 3° peut-être est-il mieux de dire que saint Marc use ici de la liberté que les écrivains de l’antiquité soit sacrée, soit profane, s’accordaient volontiers en fait de citations : « Quemadmodum Mt 21.5, unius prophetæ nomine Zachariam citat et quiddam ex Es 62.11, adspergil, ac Paulus, Rm 9.27, Isaiam appellat, et quiddam ex Os 2.1, attexit : sic Marcus duos allegat…, atque unum Isaiam prophetam appellat[142] ». D’après un grand nombre de rationalistes modernes, saint Marc aurait été mal servi par sa mémoire ; d’après Porphyre, il se serait rendu coupable d’une grossière maladresse en nommant un prophète pour un autre[143] ! — Ecce ego mitto… Nous avons vu dans le premier Évangile, Mt 11.10, Notre-Seigneur appliquer lui-même ces paroles de Malachie au saint Précurseur. — Angelum meum, c’est-à-dire, d’après l’étymologie du mot άγγελος, mon envoyé, mon messager. Jean-Baptiste n’a-t-il pas été le vrai προδρομος de Jésus ?
Voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, rendez droit ses sentiers ».
Vox clamantis in deserto : Parate viam Domini, rectas facite semitas ejus.
φωνὴ βοω̃ντος έν τη̣̃ έρήμω̣· ʻEτοιμάσατε τὴν όδὸν κυρίου εύθείας ποιει̃τε τὰς τρίϐους αύτου̃
1.3. — Vox clamantis… Voir, l’explication de cette prophétie dans l’Évangile selon saint Matthieu, Mt 3.3. — Parate viam. « Quand un homme de qualité doit traverser une ville ou un village, on envoye un messager pour avertir les habitants qu’ils aient à préparer la route et à attendre ses ordres. On voit aussitôt les gens se mettre à balayer les chemins, d’autres qui étendent leurs vêtements sur le sol, d’autres qui coupent des branches d’arbre pour établir des guirlandes et des arcs de verdure partout où le grand homme doit passer[144] ». — L’association des textes de Malachie et d’Isaïe, telle que nous la trouvons ici, est une des particularités de saint Marc. Les deux autres synoptiques rattachent bien la seconde citation à l’apparition du Précurseur, cf. Mt 3.3 et Lc 3.4-5 ; mais ils réservent la première pour une circonstance beaucoup plus tardive. Cf. Mt 11.10, et Lc 7.27. Autre différence : dans notre Évangile, c’est l’écrivain sacré qui signale en son propre nom le rapport qui existait entre Jean-Baptiste et les divins oracles ; dans les deux autres narrations, c’est Jésus d’une part qui se sert de la prophétie de Malachie pour faire l’éloge de son Précurseur, c’est d’autre part saint Jean qui se sert de la prédiction d’Isaïe pour s’humilier profondément.
Jean était dans le désert, baptisant et prêchant le baptême de pénitence pour la rémission des péchés.
Fuit Joannes in deserto baptizans, et prædicans baptismum pœnitentiæ in remissionem peccatorum.
έγένετο 'Iωάννης βαπτίζων έν τη̣̃ έρήμω̣ καὶ κηρύσσων βάπτισμα μετανοίας είς άφεσιν άμαρτιω̃ν
1.4. — Fuit Joannes. Voici l’ange annoncé par Malachie. La voix dont Isaïe avait parlé retentit enfin dans le désert ! In deserto : l’Évangéliste appuie sur cette expression, pour montrer la réalisation parfaite de la prophétie qu’il vient de citer. C’était le désert de Juda (cf. Mt 3.1 et le commentaire), la contrée désolée qui avoisine la Mer Morte, et à laquelle les anciens Juifs avaient donné parfois le nom significatif de ישימון, l’horreur. Cf. 1Ro 23.24. — Baptizans et prædicans. Nous avons, dans ces participes, l’indication des deux grands moyens par lesquels saint Jean accomplissait son rôle glorieux de Précurseur. 1° Il baptisait : il administrait, le plus souvent sur les rives du Jourdain, parfois en d’autres lieux, cf. Jn 3.23, ce rite symbolique d’où lui est venu le surnom de Baptiste. Nous en avons expliqué la nature dans notre commentaire sur saint Matthieu, p. 70. 2° Il prêchait et, dans sa prédication, il recommandait vivement son baptême, autour duquel il groupait toutes les vérités qu’il annonçait, la nécessité de la pénitence, la rémission des péchés, l’avènement prochain du Christ (V. 8). — Baptismum pœnitentiæ, c’est-à-dire « baptismum in pœnitentiam[145] ». Ce nom, qu’on retrouve dans le troisième Évangile, Lc 3.3, et au livre des Actes, Ac 19.4, détermine très bien le caractère du baptême de saint Jean : c’était un signe vivant de pénitence pour tous ceux qui le recevaient, car il leur montrait de la manière la plus expressive la nécessité où ils étaient de laver leurs âmes par le repentir, de même que leurs corps avaient été purifiés par l’eau dans laquelle ils s’étaient plongés. — In remissionem peccatorum. Le baptême du Précurseur n’avait pas une vertu suffisante pour remettre de lui-même les péchés, mais il disposait les cœurs à obtenir du Christ ce précieux résultat. — Sur le nom de saint Jean, voir l’Évangile selon saint Matthieu, Mt 3.1 ; sur l’époque de son apparition, Lc 3.4 et les notes.
Et tout le pays de Judée et tous les habitants de Jérusalem venaient à lui ; et ils étaient baptisés par lui dans le fleuve du Jourdain, confessant leurs péchés.
Et egrediebatur ad eum omnis Judææ regio, et Jerosolymitæ universi, et baptizabantur ab illo in Jordanis flumine, confitentes peccata sua.
καὶ έξεπορεύετο πρὸς αύτὸν πα̃σα ή 'Iουδαία χώρα καὶ οί ̔Iεροσολυμι̃ται καὶ έϐαπτίζοντο πάντες έν τω̣̃ 'Iορδάνη̣ ποταμω̣̃ ύπ’ αύτου̃ έξομολογούμενοι τὰς άμαρτίας αύτω̃ν
1.5. — Après avoir décrit d’une manière générale saint Jean et son ministère, l’Évangéliste donne quelques détails particuliers sur ses auditeurs, V. 5, sur sa vie mortifiée, V. 6, et sur sa prédication, VV. 7 et 8. Le tableau est concis, mais il est vigoureusement tracé, à la manière accoutumée de saint Marc. — Et egrediebatur. C’est l’auditoire qui est d’abord mis sous nos yeux. Les épithètes omnis, universi, bien qu’elles soient des hyperboles populaires, témoignent néanmoins d’un concours prodigieux, occasionné par un immense enthousiasme. La plupart des habitants de la Judée et de Jérusalem accouraient auprès du Précurseur. De fait, tout le pays, représenté par les différentes classes de la société, cf. Mt 3.7 ; Lc 3.10-14, se transportait sur les bords du Jourdain. — Et baptizabantur. Touchés par la prédication de saint Jean, tous recevaient avec empressement son baptême : le texte grec le dit formellement, καὶ έϐαπτίζοντο πάντες έν τω̣̃ Ιορδάνη̣. Ce πάντες représente « universi » de notre texte latin. La Vulgate, guidée sans doute par d’anciens manuscrits, l’a rattaché à « Jerosolymitæ ». — In Jordanis flumine. Un de ces petits traits à peine perceptibles par lesquels on reconnaît la destination d’un ouvrage. Saint Matthieu, du moins d’après les meilleurs manuscrits, ne dit pas que le Jourdain est un fleuve : aucun de ses lecteurs Juifs ne pouvait l’ignorer. Au contraire, les païens convertis pour lesquels écrit saint Marc ne connaissaient point la géographie de la Palestine ; de là cette désignation particulière. — Confitentes peccata sua. Voyez quelques détails sur cette confession dans l’Évangile selon saint Matthieu, Mt 3.6.
Or Jean était vêtu de poils de chameau, il avait une ceinture de cuir autour de ses reins, et il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage. Et il prêchait en disant :
Et erat Joannes vestitus pilis cameli, et zona pellicea circa lumbos ejus, et locustas et mel silvestre edebat.
η̃ν δὲ 'Iωάννης ένδεδυμένος τρίχας καμήλου καὶ ζώνην δερματίνην περὶ τὴν όσφὺν αύτου̃ καὶ έσθίων άκρίδας καὶ μέλι άγριον
1.6. — En saint Jean, tout portait à la pénitence : son baptême, sa prédication, son aspect extérieur et sa vie. Nous trouvons ici des informations intéressantes sur ces deux dernier points. — Vestitus pilis… Pour l’aspect extérieur, le Baptiste ressemblait à Élie, son grand modèle : ils avaient l’un et l’autre le même costume, c’est à-dire une tunique grossière de poils de chameau (עמר גמלים des Rabbins, litt. laine de chameaux) et une ceinture de peau pour la retrousser[146]. — Locustas et mei silvestre. Jean ne soutenait sa vie qu’à l’aide des mets les plus vulgaires : l’Évangéliste signale les deux principaux, les sauterelles et le miel sauvage, dont les Bédouins nomades font encore aujourd’hui leur nourriture dans les mêmes contrées[147].
« Il vient après moi, celui qui est plus puissant que moi, et je ne suis pas digne de délier, en me baissant, la courroie de ses sandales.
Et prædicabat dicens : Venit fortior me post me, cujus non sum dignus procumbens solvere corrigiam calceamentorum ejus.
καὶ έκήρυσσεν λέγων, ̋Eρχεται ό ίσχυρότερός μου όπίσω μου ού̃ ούκ είμὶ ίκανὸς κύψας λυ̃σαι τὸν ίμάντα τω̃ν ύποδημάτων αύτου̃
1.7. — Saint Marc résume en deux versets tout ce qu’il a jugé à propos de nous conserver sur la prédication du Précurseur. S’il, est beaucoup moins complet là-dessus que saint Matthieu, et surtout que saint Luc, il nous donne cependant une idée très exacte de ce qu’était l’enseignement de saint Jean-Baptiste relativement à Jésus. La petite allocution qu’il cite contient trois idées : 1° Jean est le Précurseur de Jésus ; 2° Jean est bien inférieur à Jésus ; 3° le baptême de Jésus l’emportera de beaucoup sur celui de Jean. — Venit fortior me… C’est la première idée. Celui qui vient (έρχεται au présent) n’est pas nommé ; mais tout le monde comprenait sans peine qu’il s’agissait du Messie, du Messie qui était alors chez les Juifs l’objet de l’attente universelle. Saint Jean, divinement éclairé, voit donc en esprit le Christ qui s’avance, qui est « in via » pour se manifester. — Post me. Le Baptiste joue sur les mots. Habituellement, le plus fort précède le plus faible ; le plus digne a le pas sur l’inférieur : ici, c’est le contraire qui a lieu. — Cujus non sum dignus… Seconde pensée. Jean a déjà dit que le grand personnage dont il annonce la venue est son supérieur (ό ίσχυρότερός, remarquez cet article plein d’emphase) ; mais il veut appuyer davantage sur cette idée importante, afin qu’il n’y ait pas de méprise possible, et il l’exprime au moyen d’une très forte image, que nous avons expliquée dans nos notes sur Mt 3.11. — Solvere corrigiam. De même saint Luc, Lc 3.16, et saint Jean, Jn 1.27. Le premier Évangéliste avait dit « portare » ; mais ce n’est là qu’une nuance insignifiante, car l’esclave chargé de porter les chaussures de son maître avait aussi pour fonction de les lui mettre et de les lui ôter, par conséquent d’attacher ou de délier les cordons qui servaient à les fixer aux pieds. — Procumbens. Détail graphique qu’on ne trouve que dans saint Marc ; c’est un de ces traits pittoresques qu’il a insérés en grand nombre dans son Évangile. — Cujus… ejus est un hébraïsme.
Moi, je vous ai baptisés dans l’eau ; mais lui, il vous baptisera dans l’Esprit-Saint ».
Ego baptizavi vos aqua, ille vero baptizabit vos Spiritu Sancto.
έγὼ μὲν έϐάπτισα ύμα̃ς έν ύδατι αύτὸς δὲ βαπτίσει ύμα̃ς έν πνεύματι άγίω̣
1.8. — Ego baptizavi. Troisième idée, qui établit une comparaison entre les deux baptêmes, pour relever celui du Christ aux dépens de celui du Précurseur. Les particules μὲν, δὲ (« ego quidem, ipse autem ») du texte grec rendent l’antithèse plus frappante : il est vrai qu’elles manquent dans les manuscrits B, L, Sinait. — Spiritu Sancto. Il faudrait, d’après le grec, « in Spiritu Sancto » ; la préposition έν montre que le Saint-Esprit est comme le fleuve mystique et vivifiant dans lequel les chrétiens sont plongés au moment de leur baptême. Saint Matthieu et saint Luc ajoutent « et igni », mot important qui sert à mieux déterminer les effets supérieurs du baptême de Jésus. Ainsi donc, le Christ apportera au monde des bienfaits spirituels que le Précurseur était incapable de lui donner. — Quelle humilité dans saint Jean ! Elle est au niveau de sa mortification. Rien de semblable n’avait été entendu depuis l’époque des Prophètes. Qui méritait mieux d’être, selon le langage de Tertullien, « antecessor et præparator viarum Domini[148] ? » Il est intéressant de rapprocher de la narration évangélique les lignes bien connues dans lesquelles l’historien Josèphe, décrit le portrait moral et le ministère de saint Jean-Baptiste : « C’était un homme parfait (άγαθόν άνδρα), qui ordonnait aux Juifs de s’exercer à la vertu, à la justice les uns à l’égard des autres, à la piété envers Dieu, et de se réunir afin de recevoir le baptême. En effet, disait-il, le baptême ne saurait être agréable à Dieu qu’à la condition qu’on évitera soigneusement tous les péchés. À quoi servirait-il de purifier le corps, si l’âme n’était auparavant purifiée elle-même par la justic ? Un immense concours se faisait autour de lui et la foule était avide de l’entendre[149] ».
[138] Francesco Saverio Patrizi, de Evangeliis, libri III, dissert, xliv, 1-2 ; cf. In Marcum commentarium, p. 4.
[139] Saint Irénée de Lyon, Adversus Hæreses, iii, 19, 6
[140] Saint Jérôme, in Matth., iii, 3
[141] Cf. Francesco Saverio Patrizi, In Marcum commentarium, p. 5.
[142] Johann Albrecht Bengel, Gnomon Novi Testamenti, h. l. Cf. Ac 13.40.
[143] Cf. Porphyre, Homilia de principio Evang. seç. Marc, inter opera saint Chrysost.
[144] Joseph Roberts, Oriental illustrations of the sacred scriptures, p. 555.
[145] Cf. Ian Theodor Beelen, Grammatica græcitatis N. T., p. 191.
[146] Cf. 2R 8.8 ; voyez Johann Jahn, Archæologio biblica, § 120 et 121.
[147] Voir Mt 3.4 et le commentaire ; Samuel Burder, Oriental Customs, 6e éd., t. II, pp. 254 et suiv.
[148] Tertullien, Adversus Marcionem, iv, 33
[149] Flavius Josèphe, Antiquités judaïques, xviii, 5, 2.
Après avoir ainsi rapidement décrit la personne et le ministère du Précurseur, saint Marc se hâte de passer au Messie. Il nous montre Jésus proclamé Christ et Sauveur par la voix céleste tandis que Jean le baptisait, et subissant ensuite l’épreuve de la tentation.
Or, il arriva qu’en ces jours-là, Jésus vint de Nazareth, en Galilée, et il fut baptisé par Jean dans le Jourdain.
Et factum est : in diebus illis venit Jesus a Nazareth Galilææ : et baptizatus est a Joanne in Jordane.
Καὶ έγένετο έν έκείναις ται̃ς ήμέραις η̃λθεν 'Iησου̃ς άπὸ Ναζαρὲτ τη̃ς Γαλιλαίας καὶ έϐαπτίσθη ύπὸ 'Iωάννου είς τὸν 'Iορδάνην
1.9. — Et factum est. C’est la formule hébraïque ויהי, si fréquemment employée par les écrivains de l’Ancien Testament. Elle a ici un cachet tout à fait solennel, car elle introduit Notre-Seigneur Jésus-Christ sur la scène. — In diebus illis : autre tournure hébraïque, בימים־ההם, assez vague en elle-même, mais qui est habituellement déterminée par le contexte. Dans ce passage, elle désigne l’époque de la prédication de saint Jean-Baptiste dont il vient d’être question. C’est donc peu de temps après l’apparition de son Précurseur que Jésus commença lui-même sa Vie publique. D’après Lc 3.23, il avait alors environ trente ans, l’âge auquel les Lévites entraient en fonctions suivant la Loi juive, Nb 4.3. La 780e année depuis la fondation de Rome approchait de sa fin[150]. — A Nazareth Galilææ. Tandis que les deux autres Synoptiques se contentent de mentionner ici la Galilée en général, saint Marc, en vertu de l’exactitude de détails qui le caractérise, nomme le lieu spécial d’ou venait Jésus. Le Sauveur avait donc récemment quitté sa douce retraite de Nazareth, dans laquelle s’était écoulée toute sa Vie cachée. Sur cette bourgade privilégiée, voyez l’Évangile selon saint Matthieu, Mt 2.22. — Baptizatus est. Notre Évangéliste omet le beau dialogue qui s’engagea entre le Baptiste et Jésus immédiatement avant l’administration du baptême, sur la signification duquel il jette de si vives lumières. (cf. Mt 3.13-15 et le commentaire) ; il se borne à signaler simplement le fait. — In Jordane. Dans le grec, on lit εἰς τὸν Ίορδανήν à l’accusatif : c’est peut-être une « enallage casus », figure très usitée dans les écrits profanes et sacrés ; ou bien, il y a construction prégnante pour κατέϐη είς τὸν Ίορδανήν ίνα βαπτισθη̃. — saint Jérôme raconte que, de son temps, un grand nombre de pieux croyants avaient la dévotion d’aller se faire baptiser dans les eaux du Jourdain : il leur semblait que leur régénération y serait plus entière[151]. Aujourd’hui, les pèlerins aiment du moins à se baigner dans le fleuve sacré ; c’est même pour les Grecs une cérémonie officielle, qui se renouvelle chaque année à la fête de Pâque au milieu d’un immense concours.
Et soudain, comme il sortait de l’eau, il vit les cieux s’ouvrir, et l’Esprit, comme une colombe, descendre et s’arrêter sur lui.Et une voix se fit entendre des Cieux : « Tu es mon Fils bien-aimé ; en toi j’ai mis mes complaisances ».
Et statim ascendens de aqua, vidit cælos apertos, et Spiritum tamquam columbam descendentem, et manentem in ipso.Et vox facta est de cælis : Tu es Filius meus dilectus, in te complacui.
καὶ εύθὲως άναϐαίνων άπὸ του̃ ύδατος εί̃δεν σχιζομένους τοὺς ούρανοὺς καὶ τὸ πνευ̃μα ώσεὶ περιστερὰν καταϐαι̃νον έπ’ αύτόν· καὶ φωνὴ έγένετο έκ τω̃ν ούρανω̃ν Σὺ εί̃ ό υίός μου ό άγαπητός έν ώ̃ εύδόκησα
1.10 et 11. — Dans le récit des manifestations surnaturelles qui suivirent le baptême de Jésus, saint Marc ne diffère pas notablement de saint Matthieu. Il mentionne également trois prodiges, savoir : l’ouverture des cieux, la descente de l’Esprit-Saint sous la forme visible d’une colombe, et la voix du Père céleste qui se fait entendre pour ratifier la filiation divine de Jésus[152]. Mais, selon sa coutume, il a rendu sa narration pittoresque et vivante. C’est ainsi 1° qu’il nous montre Jésus, à l’instant même où il sortait du Jourdain, voyant de ses propres yeux les cieux qui s’ouvraient au-dessus de lui : statim ascendens… vidit[153] ; 2° qu’il emploie une expression vraiment plastique pour décrire ce premier phénomène : σχιζόμενους τοὺς ούρανοὺς, littéralement, les cieux déchirés[154] ; 3° qu’il fait adresser la voix céleste directement à Jésus : Tu es filius meus…, in te… Cf. Lc 3. 22. S’il n’appelle pas la troisième personne de la Sainte Trinité l’Esprit de Dieu, comme le premier Évangéliste, ou l’Esprit-Saint, comme le troisième, il a soin de faire précéder son nom de l’article, τὸ Πνευ̃μα, pour indiquer qu’il veut parler de l’Esprit par excellence. — Il n’y a rien dans le texte grec, qui corresponde à et manentem de notre édition latine : ces mots ont probablement été tirés de l’Évangile Jn 1.33. Cette divergence en a créé une seconde ; car, au lieu de l’ablatif in ipso, il faudrait « in ipsum », καταϐαι̃νον είς αύτόν. La Vulgate a rataché l’adverbe et le pronom à « manentem » ; de là l’emploi d’un cas qui exprime le repos. Enfin la Recepta porte, au V. 11, έν σοὶ εύδόκησα, « in quo complacui » mais les manuscrits B, D, L, P, Sinait., etc., et plusieurs versions ont in te (έν σοὶ[155]), comme la Vulgate. — M. Rohault de Fleury, dans ses belles Études iconographiques sur l’Évangile, reproduit un grand nombre de représentations artistiques relatives au baptême de Notre-Seigneur, et datant des douze premiers siècles[156]. Elles contiennent des détails très curieux.