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PRÉLUDE — LA GÉNÉALOGIE DE JÉSUS.

Mt 1.1-17. — Parall. Lc 3.23-38.

Tandis que l’Ancien Testament abonde en généalogies, nous n’en trouvons qu’une seule dans le Nouveau, celle de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Mais les temps et les choses avaient subi de profonds changements. Quel était le but des anciennes généalogies ? C’était de marquer la séparation des tribus et des familles, de perpetuer la propriété des terres, d’indiquer les vrais descendants de Lévi ; c’était avant tout de distinguer, en vue du Messie, les membres de la race royale, puisqu’il devait, d’après les prophètes, faire partie de cette noble race. Mais quand Israël eût cessé d’être exclusivement le peuple de Dieu, quand la terre juive fut au pouvoir des Gentils, quand le sacerdoce lévitique fut abrogé, toutes les généalogies, à part une, celle du Christ, devinrent inutiles. Celle-ci seulement intéresse l’Église ; voilà pourquoi les écrits du Nouveau-Testament n’en contiennent pas d’autre.

Le titre.

Mt 1.1.

Livre de la généalogie de Jésus-Christ, fils de David, fils d'Abraham.

Liber generationis Jesu Christi filii David, filii Abraham.

Βίβλος γενέσεως 'Iησου̃ Χριστου̃, υίου̃ Δαβίδ, υίου̃ Άβραάμ

1.1.Liber generationis. Le verset 1 renferme un titre, c’est évident ; mais ce titre embrasse-t-il tout l’évangile de saint Matthieu, ou bien faut-il le restreindre soit aux deux premiers chapitres, soit même simplement à la généalogie du Sauveur ? La réponse dépend au sens que l’on attribue aux mots « liber generationis ». On peut, en effet, les traduire de trois manières differentes : « histoire de la vie » (commentarius de vita Jesu, liber de vita Christi, Maldonat) ; « histoire de la naissance » (volumen de originibus, Fritzsche) ; « tableau généalogique ». Nous croyons, avec la plupart des interprètes, que ce dernier sens est le véritable. Il suffit, pour le prouver, d’un simple rapprochement. Saint Matthieu, écrivant en hébreu (Préface, § v), donne certainement à l’expression « liber generationis » la signification qu’elle avait dans cette langue ; or la formule ספר תולדת qu’on trouve fréquemment dans la Bible hébraïque[173], et qui correspond très exactement à « Liber generationum », représente toujours le catalogue, la série d’un certain nombre de générations. Cela est d’ailleurs conforme au sens primitif du mot Sépher dont la racine est Saphar, כפר, compter. À la généalogie du premier Adam, racontée par Moïse, Gn 5.1, saint Matthieu oppose donc la généalogie du second Adam, parce que, avec Jésus, commence une nouvelle création, un nouvel avenir des temps (Pensée de S. Remi). L’historiographe du Messie ne pouvait pas agir d’une autre manière. — On s’est parfois demandé si saint Matthieu composa lui-même le livre de la généalogie du Sauveur, ou si, ayant trouvé cette pièce toute faite, il se contenta de l’insérer en tête de son Évangile. La seconde hypothèse nous parait la plus vraisemblable. Cette page a un cachet tellement officiel qu’on la croirait directement extraite d’un registre généalogique. Et puis, comme l’a dit Lightfoot : « Necesse erat in argumento tam spectato et sublimi tantæque apud populum judaicum disquisitionis, qualis erat delineatio progeniei Messiæ, ut non solum veritatem traderent Evangelistæ non contradicendam, sed et e certis et fidis cognationum voluminibus probandam atque astruendam[174] ». Saint Matthieu puisa donc sans doute à des documents authentiques. Ces documents existaient en grand nombre, et dans les familles, et dans les archives du temple que le Talmud cite à plusieurs reprises. L’opinion des rationalistes, d’après laquelle l’écrivain sacré aurait composé une généalogie fantaisiste, pour faire accroire à ses lecteurs que Jésus était vraiment le Messie, mérite à peine d’être mentionnée. — Jesu-Christi ; voir ℣℣. 16 et 21.— Filii David, filii Abraham. Le second « filii » se rapporte à « David » et non à « Jesu Christi » ; c’est comme s’il y avait « filii David qui (David) erat filius Abraham ». Ainsi l’exige l’analogie du style généalogique des Orientaux. Dans son titre, saint Matthieu résume en deux mots toute la généalogie de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Quels sont, en effet, les deux noms essentiels des ℣℣. 2-16 ? Sans aucun doute, ceux de David et d’Abraham. Abraham, le père du peuple juif, David le plus grand de ses rois, tels étaient en réalité les principaux héritiers des promesses messianiques[175]. Personne ne pouvait prétendre à la dignité de Messie à moins de démontrer, pièces en mains, qu’il descendait à la fois d’Abraham et de David. « Filii David » désigne la famille, « filii Abraham » la race à laquelle appartenait le Christ : ce sont deux cercles concentriques, l’un plus étroit, l’autre plus vaste, dont Jésus-Christ est le centre mais le plus étroit est aussi le plus important, comme nous le montrera presque à chaque pas le récit évangélique. À cette époque, le nom de « fils de David », dans la bouche du peuple comme sous la plume des savants, était synonyme de celui de Christ ou Messie ; de là les dénominations glorieuses de θεοπάτωρ, de πρόγονος Χριοτου̃ κατά σάρκα, que les Pères grecs appliquent à David. Être fils d’Abraham, c’était simplement être israëlite. Ainsi donc Jésus transfigure tout à la fois l’humble tente d’Abraham et le trône glorieux de David. Voilà, dès ce premier verset, toute l’Ancienne Alliance rattachée à la Nouvelle. Saint Matthieu prouve, par ces quelques paroles, que l’histoire d’Israël a désormais atteint son but, son terme, dans le Messie. Les versets suivants développeront davantage encore cette grande pensée.



[173] Cf. Gn 5.1 ; 6.9 ; 11.10.

[174] Lightfoot, Horae hebr. in h.l.

[175] Cf. Gn 22.18 ; 2S 7.12, etc.