Ce titre général nous parait résumer aussi bien que possible les différentes matières traitées par Jésus dans cette longue et importante instruction qu’il adresse à ses Apôtres. Elles concernent toutes, en effet, la conduite que les sujets du royaume messianique doivent tenir les uns à l’égard des autres. Au fond, c’est un commentaire admirable du grand précepte de la charité que nous entendons ici. Sur ce thème inépuisable, le divin Maître propose trois variations principales : la première traite de l’amour des petits sous ses différentes formes, ℣℣. 1-14 ; la seconde de la correction fraternelle, ℣℣. 15-20 ; la troisième enfin du pardon des injures, ℣℣. 21-35.
Le premier de ces points est traité dans les versets 1-4, le second dans les dix versets suivants (5-14).
À cet instant les disciples s'approchèrent de Jésus, et Lui dirent : Qui est le plus grand dans le royaume des Cieux ?
In illa hora accesserunt discipuli ad Jesum, dicentes : Quis, putas, major est in regno cælorum ?
'Eν έκείνη̣ τη̣̃ ώρα̣ προση̃λθον οί μαθηταὶ τω̣̃ 'Iησου̃ λέγοντες, Τίς άρα μείζων έστὶν έν τη̣̃ βασιλεία̣ τω̃ν ούρανω̃ν;
18.1. — L’évangéliste commence par indiquer l’occasion de ce beau discours. Ce fut une question adressée par les Apôtres à leur Maître. — In illa hora. Origène et quelques manuscrits ont lu έν έκείνη̣ ήμέρα̣, en ce jour-là ; mais la grande majorité des témoins maintient la leçon du « textus receptus » et de la Vulgate. Cette date se rapporte manifestement à l’incident qui précède ; elle montre que l’instruction du Sauveur fut prononcée peu de temps après l’épisode du didrachme. Il dût s’écouler néanmoins entre les deux faits un léger intervalle, pendant lequel saint Pierre alla s’acquitter de la mission que Jésus lui avait confiée. Le ℣. 21 prouve en effet qu’il assistait à l’entretien. — Accesserunt discipuli. D’après la relation plus exacte de saint Marc, Marc. ix, 32 et 33, l’initiative vint de Jésus lui-même et non des Apôtres. Ceux-ci, avant d’entrer à Capharnaüm, « in via inter se disputaverant quis eorum major esset ». Quand ils furent installés dans la maison qui leur servait d’abri commun, Jésus, ayant entendu, ou connaissant par sa toute-science ce qui s’était passé entre eux, leur demanda : De quoi vous occupiez-vous le long du chemin ? « At illi tacebant », ajoute naïvement ou malicieusement le narrateur. Ils sont tout confus, car ils comprennent à-demi leur tort. Après quelques instants de silence, l’un d’eux s’enhardissant posa au Sauveur, suivant le récit de saint Matthieu, cette question qui était en même temps une réponse implicite à la demande adressée par lui : Quel est le premier dans le royaume des cieux ? On peut dire aussi que le premier évangéliste abrège et condense les faits, comme en d’autres occasions analogues ; Cf. viii, 5, 6, etc. — Quis putas : dans le grec τὶς άρα, « quis ergo ». On peut se demander quelles sont les prémisses desquelles découle cet « ergo » des Apôtres, ou, ce qui revient au même, quelle fut l’occasion des pensées de rivalité, d’ambition, que nous voyons s’agiter dans leur cœur. « Occasio interrogationis, répond saint Thomas, sumitur ex hoc quod dictum est Petro, quod iret ad mare ». Mais nous préférons dire, avec Maldonat, que « tributum pro Petro datum, non illis eam cogitationem ingeneravit, sed genitam auxit ». Plusieurs faits récents avaient réveillé les vieux préjugés des disciples ; par exemple, les paroles adressées par Jésus à saint Pierre après sa confession glorieuse, la faveur spéciale accordée à trois privilégiés de l’accompagner pour une mission demeurée secrète, et ces préférences avaient précisément coïncidé avec des expressions au Sauveur qui annonçaient, quoique d’une manière obscure, l’établissement de son royaume dans un prochain avenir. — Major est. On peut donner à ce comparatif le sens du superlatif « maximus ». Quel est le premier, le majordome (de Wette), dans le royaume de cieux ? Ils parlent au présent, « est », parce qu’ils supposent que Jésus-Christ a déjà nommé « in petto » le vice-roi messianique. Selon d’autres, « major » doit rester au comparatif ; alors les Apôtres demanderaient seulement quel devaient être les premiers en général, comparativement aux sujets inférieurs, quels étaient par conséquent les meilleurs moyens d’obtenir un rang élevé dans l’empire du Christ. — In regno cælorum. Ils ne pensent pas au ciel, tant s’en faut ; mais au règne terrestre du Messie, tel qu’ils se le représentaient d’après les idées populaires alors en vogue en Palestine. Leur erreur ne consiste pas à supposer qu’il y aura des premières et des dernières places dans le royaume des cieux, mais à croire que cette hiérarchie sera constituée d’après des idées tout humaines.
Jésus ayant appelé un petit enfant, le plaça au milieu d'eux,
Et advocans Jesus parvulum, statuit eum in medio eorum,
καὶ προσκαλεσάμενος ό 'Iησου̃ς παιδίον έστησεν αύτὸ έν μέσω̣ αύτω̃ν
18.2. — Et advocans Jesus parvulum. Les Apôtres ont besoin d’une leçon : pour la rendre plus frappante et la graver plus avant dans leur mémoire, Jésus l’associe à une action symbolique des plus gracieuses et des plus touchantes. Il appelle un petit enfant, καιδίον, qui se trouvait là par hasard, et le place au milieu du groupe des Apôtres, « secus se », ajoute saint Luc, Luc. ix, 46 ; non sans le caresser tendrement, d’après une note délicate de saint Marc, Marc. ix, 35. On a fait mainte supposition au sujet de cet enfant béni : c’était un orphelin (Paulus), un jeune disciple qui suivait Jésus et les Apôtres (Bolten), etc. Suivant une ancienne tradition, déjà mentionnée par Eusèbe et adoptée par l’Église grecque, l’enfant caressé par Jésus serait devenu plus tard saint Ignace martyr[751]. « Solebat Christus, dit Wettstein à propos de cet acte symbolique, populorum sorientalium more, per imagines corporeas visui subjectas, doctrinam suam repræ sentare ».
et dit : En vérité, Je vous le dis, à moins que vous ne vous convertissiez, et que vous ne deveniez comme de petits enfants, vous n'entrerez pas dans le royaume des Cieux.
et dixit : Amen dico vobis, nisi conversi fueritis, et efficiamini sicut parvuli, non intrabitis in regnum cælorum.
καὶ εί̃πεν Άμὴν λέγω ύμι̃ν έὰν μὴ στραφη̃τε καὶ γένησθε ώς τὰ παιδία ού μὴ είσέλθητε είς τὴν βασιλείαν τω̃ν ούρανω̃ν
18.3. — Et dixit. Jésus explique à présent d’une manières directe ce que proclamait si haut déjà le seul aspect du petit enfant placé au milieu des Apôtres. Il énonce d’abord un principe général, qu’il présente sous la forme d’une exhortation pour le rendre plus compréhensible, et qu’il appuie d’un serment solennel. — Nisi conversi fueritis, έὰν μὴ στραφη̃τε : les Apôtres ont besoin d’un changement moral, d’une conversion ; la question qu’ils ont proposée à leur Maître le prouve surabondamment. Ils doivent donc donner une direction nouvelle à leur esprit qu’ont envahi l’orgueil et l’ambition. — Les mots suivants, et efficiamini sicut parvuli, indiquent ce que Jésus entend par cette nouvelle direction : l’enfant que le bon Maître tient par la main, voilà le modèle des Apôtres ! « Recte exemplum affert, nec affert modo, sed et ipsum parvulum in medio statuit, ipso aspectu hortans et suadens ut sint humiles ac simplices. Nam parvulus liber est ab invidia, a vana gloria, ab amore primatus, maximamque hanc virtutem possidet, nempe simplicitatem et humilitatem. Non ergo opus tantum est fortiludine atque prudentia, sed etiam humilitate et simplicitate. Etenim, vel in præcipuis rebus, si hæc virtutes non adsint, claudicani ea quæ ad salutem nostram perlinent[752] ». — La dernière ligne du saint Docteur fait allusion aux paroles suivantes de Jésus : Non intrabitis… ; dans le grec, ού μὴ είσέλθητε, avec deux négations pour fortifier la pensée : Vous n’entrerez certainement pas. Quelle conclusion inattendue pour les Apôtres ! Ils parlent d’une première place et Jésus les menace d’une exclusion totale ! — In regnum cælorum : dans l’Église du Christ ramenée à sa véritable idée, et envisagée surtout comme la société des élus dans le ciel.
C'est pourquoi, quiconque se rendra humble comme cet enfant, sera le plus grand dans le royaume des Cieux.
Quicumque ergo humiliaverit se sicut parvulus iste, hic est major in regno cælorum.
όστις ου̃ν ταπεινώση̣ έαυτὸν ώς τὸ παιδίον του̃το ού̃τός έστιν ό μείζων έν τη̣̃ βασιλεία̣ τω̃ν ούρανω̃ν
18.4. — Quicumque ergo. C’est la conséquence du principe formulé plus haut. En s’exprimant ainsi, Jésus-Christ répond directement à l’interrogation de ses disciples : Quel est le plus grand dans le royaume des cieux ? — Humiliaverit se ; au lieu de cette leçon qu’on lit aussi dans le « textus receptus », ταπεινώση, de nombreux témoins ont le futur ταπεινώσει, qui parait avoir de grandes chances d’authenticité. Pour être grand dans le royaume messianique, il faut donc, non pas précisément s’humilier à la façon des enfants, puisque un petit enfant ne s’humilie pas à proprement parler, mais s’humilier de manière à leur ressembler. « Hic parvulus non se humiliat, sed humilis est », dit justement Valla. — Hic major est… Cela découle très naturellement du ℣. 3. S’il est nécessaire de se faire petit pour entrer dans le royaume des cieux, plus on se sera anéanti, plus on sera devenu semblable à un enfant, plus aussi on y aura une place élevée. « Quicumque est imitator puerilis innocentiæ, hic major est, quia quanto humilior, tanto altior », Saint Thomas. C’est ainsi que l’humilité, vertu à peu près inconnue des païens, devient une condition essentielle du Christianisme. Les Apôtres durent être bien confondus en entendant un pareil langage, qui dirimait leur controverse d’une manière si extraordinaire et si peu prévue.