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§ III. Le ministère de Jésus en Galillée.

Mt 4.12–18.35.

Dans cette importante partie de son Évangile, saint Matthieu nous montre Notre-Seigneur Jésus-Christ travaillant désormais sans relâche à l’établissement du royaume messianique, ainsi que Dieu venait de l’y autoriser. Nous verrons le divin Sauveur se faire, selon les circonstances, le Roi, le Prophète et le Pontife de la Nouvelle Alliance, et lutter avec énergie contre les puissants adversaires qui se mirent bientôt à l’encontre de ses desseins. Le succès couronnera son œuvre et un troupeau nombreux se groupera autour du bon Pasteur.

1. — Jésus se fixe à Capharnaüm et commence à prêcher

Mt 4.12-17. Parall. Mc 10.14-15 ; Lc 4.14-15.

Tel est, d’après les synoptiques, le premier acte du Christ après sa consécration. Il choisit un théâtre d’action conforme à son nouveau genre de vie et favorable au but qu’il se propose. Ce n’est qu’après s’y être fixé qu’il annonce publiquement la bonne nouvelle.

Quand Jésus eut appris que Jean avait été mis en prison, Il Se retira en Galilée ;

Cum autem audisset Jesus quod Joannes traditus esset, secessit in Galilæam :

Άκούσας δὲ ό 'Iησου̃ς ότι 'Iωάννης παρεδόθη άνεχώρησεν είς τὴν Γαλιλαίαν

4.12. — Cum autem audisset. Quand on rapproche le récit des trois premiers évangélistes de celui de saint Jean, on voit sans peine qu’il existe entre ce verset et le précédent une lacune considérable, qui équivaut certainement à plusieurs mois. En effet, c’est avant l’arrestation du Précurseur, avant l’installation de Jésus à Capharnaüm, qu’eurent lieu les événements racontés par le disciple bien-aimé dans ses premiers chapitres[192]. Voici quelle fut la vraie suite des faits, d’après l’ordre chronologique : la tentation de Jésus[193] ; le témoignage rendu par Jean-Baptiste au Messie devant la députation du Sanhédrin et devant ses propres disciples[194] ; la première vocation de Pierre, d’André, de Philippe et de Nathanaël[195] ; le changement de l’eau en vin aux noces de Cana et un séjour momentané de Jésus à Capharnaüm[196] ; le voyage de Notre-Seigneur à Jérusalem à l’occasion de la Pâque et l’expulsion des vendeurs du temple[197] ; l’entretien avec Nicodème[198] ; les débuts du ministère du Sauveur en Judée[199] ; sa marche vers la Galilée à travers la Samarie et l’entretien avec la Samaritaine[200], enfin son arrivée en Judée et son établissement à Capharnaüm[201]. Voir notre Harmonie évangélique à la fin de l’Introduction générale. Nous aurons plus d’une fois à signaler d’autres lacunes semblables dans le compte-rendu des synoptiques : leur plan étant de raconter la vie publique de Jésus-Christ en Galilée, ils ont presque complètement passé sous silence son ministère en Judée et à Jérusalem, où ils ne le conduiront que peu de jours avant sa mort. — Quod Joannes traditus esset, sc. in carcerem. « παραδίδωμι est verbum maxime juridicum quod ponitur apud profanos æque ac sanctos scriptores de iis qui potestati eorum quibus vis est nocendi traduntur[202] ». Saint Matthieu veut donc désigner par cette expression l’emprisonnement du Précurseur par Hérode Antipas ; il réserve pour plus tard[203], les détails de cet acte tyrannique, afin de les associer au récit du martyre de saint Jean. Actuellement, il se borne à l’enregistrer comme une date importante pour la vie de Jésus. Jusque-là, Notre-Seigneur était demeuré en quelque sorte à l’arrière-scène ; désormais au contraire, il prend le rôle principal. Le héraut disparaît donc lorsque son Maître arrive ; il n’est plus besoin du sacerdoce symbolique quand on possède le vrai royaume des cieux. D’après Tischendorf[204], c’est vers la fin de l’an 781 que Jean-Baptiste fut arrêté et que Jésus passa de Judée en Galilée pour y prêcher l’Évangile. — Secessit, άνεχώρησεν, mot parfaitement choisi, qui exprime l’idée d’un danger auquel le Sauveur se proposait en même temps d’échapper[205]. — In Galilæam. Heureuse province, tant favorisée de Jésus et pendant sa vie cachée et durant sa vie publique ! Elle lui fournira un excellent séjour, la plupart de ses apôtres, de nombreux et fidèles disciples ; en échange, il a daigné la choisir pour y fonder son Église. Nulle part il ne pouvait jouir d’une plus grande liberté, d’une plus complète indépendance ; nulle part il n’échappait mieux aux fausses tendances messianiques qui exerçaient surtout leur influence à Jérusalem et en Judée. Nous décrirons plus bas la province de Galilée au point de vue physique et politique.

et ayant quitté la ville de Nazareth, Il vint habiter à Capharnaüm, ville maritime, sur les confins de Zabulon et de Nephthali,

et, relicta civitate Nazareth, venit, et habitavit in Capharnaum maritima, in finibus Zabulon et Nephthalim :

καὶ καταλιπὼν τὴν Ναζαρὲτ έλθὼν κατώ̣κησεν είς Καπερναοὺμ τὴν παραθαλασσίαν έν όρίοις Ζαβουλὼν καὶ Νεφθαλείμ·

4.13. — Et relicta civitate Nazareth. On a interprété de deux manières le verbe « relicta ». Il peut signifier, en effet, ou bien que Jésus quitta la ville de Nazareth après un nouveau séjour qu’il venait d’y faire, ou qu’il renonça simplement à l’habiter désormais. Dans le premier cas, il l’avait nécessairement traversée avant de se rendre à Capharnaüm, ainsi que le veulent de nombreux commentateurs ; dans le second, il l’aurait laissée à sa gauche sans y passer, comme l’affirment d’autres exégètes. La cause du litige est dans la place différente attribuée d’un côté par saint Luc[206], de l’autre par saint Matthieu[207] et par saint Marc[208], à l’attentat sacrilège des habitants de Nazareth envers Jésus-Christ. Mais nous prouverons, en expliquant ces passages, que la visite de Jésus à Nazareth racontée par les deux premiers synoptiques diffère de celle que rapporte saint Luc, par conséquent que le Sauveur s’arrêta réellement dans cette ville on revenant de la Judée et avant d’aller se fixer à Capharnaüm. Voir l’Harmonie évangélique. — Notre-Seigneur abandonne donc formellement la ville de Nazareth parce qu’elle s’était rendue indigne, par son incrédulité, de le conserver plus longtemps dans ses murs ; bien plus, parce qu’elle l’avait banni de la manière la plus criminelle. Mais, l’eût-elle parfaitement reçu, eut-elle cru à sa divine mission, le Sauveur, à cette époque de sa vie, ne pouvait plus conserver à Nazareth sa résidence habituelle. Cette petite cité perdue au milieu des montagnes ne convenait plus à la nouvelle existence de Jésus : excellente pour une vie de retraite, elle ne valait rien pour un ministère public. Il fallait maintenant au Christ un théâtre plus étendu, plus populeux, plus intelligent, plus abordable. C’est pourquoi il s’établit dans une ville qui remplissait admirablement ces conditions. — Habitavit in Capharnaüm. Le nom de Capharnaüm signifie en hébreu « village de la consolation », נפר־־נחום ; il s’adapte à merveille aux grâces accordées par Jésus à son nouveau domicile. Malheureusement, la ville du lac fut incrédule et ingrate comme celle des montagnes, et par là elle s’attira une malédiction terrible que nous verrons s’accomplir à la lettre[209]. Elle n’est mentionnée nulle part dans l’Ancien Testament. Saint Matthieu lui donne l’épithète de maritima parce qu’elle était située sur les bords de la mer de Galilée ou lac de Tibériade, du côté de l’Occident et, selon toute vraisemblance, assez près de l’endroit où le Jourdain se jette dans le lac. Placée sur la route qui conduisait des rivages de la Méditerranée à Damas, dans la partie la plus habitée et la plus fréquentée de la Palestine, elle était alors un centre important de commerce entre l’Occident et l’Orient. Elle possédait un poste de douane et une garnison romaine. Les relations que le négoce n’avait pas manqué d’établir entre ses habitants juifs et les païens dont elle était remplie, avait imprimé à l’esprit des premiers une tournure si libérale, comme nous dirions aujourd’hui, qu’elle s’attira de la part des Rabbins le titre infamant de ville hérétique et libre-penseuse. Depuis cette époque, l’Évangile l’appelle au contraire la propre cité du Christ[210]. — In finibus Zabulon… Capharnaüm était bâtie sur les limites des anciennes tribus de Zabulon et de Nephthali : un coup d’œil jeté sur une bonne carte de Palestine suffira pour montrer au lecteur la vérité de cette réflexion. L’évangéliste la fait, comme l’indiquent les ℣℣. 14-16, pour introduire sa citation d’Isaïe, et pour montrer le rapport providentiel qui existe entre la prédiction du grand prophète et l’arrivée de Jésus à Capharnaüm avec l’intention de s’y fixer.

afin que s'accomplît ce qui avait été dit par le prophète Isaïe :
Le pays de Zabulon et le pays de Nephthali, la voie de la mer, le pays qui est au delà du Jourdain, la Galilée des nations :
ce peuple qui était assis dans les ténèbres a vu une grande lumière, et sur ceux qui étaient assis dans la région de l'ombre de la mort la lumière s'est levée.

ut adimpleretur quod dictum est per Isaiam prophetam :
Terra Zabulon, et terra Nephthalim, via maris trans Jordanem, Galilæa gentium :
populus, qui sedebat in tenebris, vidit lucem magnam : et sedentibus in regione umbræ mortis, lux orta est eis.

ίνα πληρωθη̣̃ τὸ ρ́ηθὲν διὰ 'Ησαΐου του̃ προφήτου λέγοντος
Γη̃ Ζαβουλὼν καὶ γη̃ Νεφθαλείμ, όδὸν θαλάσσης πέραν του̃ 'Iορδάνου Γαλιλαία τω̃ν έθνω̃ν
ό λαὸς ό καθήμενος έν σκότει εί̃δε φω̃ς μέγα καὶ τοι̃ς καθημένοις έν χώρα̣ καὶ σκια̣̃ θανάτου φω̃ς άνέτειλεν αύτοι̃ς

4.14-16. — Per Isaiam prophetam ; Is 8.22 ; 9.2. Cette prophétie est directement messianique ; l’évangéliste la transcrit non pas d’après le grec des LXX, comme il avait fait pour la plupart des textes de l’Ancien Testament que nous avons rencontrés jusqu’ici, mais d’après l’hébreu, tout en usant de sa liberté ordinaire. Voici la traduction littérale des paroles d’Isaïe : « Dans le premier temps, il (Dieu) a couvert d’opprobre le pays de Zabulon et le pays de Nephthali, mais à la fin des temps (c’est-à-dire durant l’ère du Messie), il comblera d’honneur le chemin de la mer, le pays transjordanien, le district des gentils. Le peuple de ceux qui marchaient dans les ténèbres a vu une grande lumière, et ceux qui habitaient la contrée des ombres de la mort ont joui d’une vive clarté ». Isaïe, après avoir fait allusion aux maux affreux que la Palestine septentrionale, représentée par les territoires de Zabulon et de Nephthali, eut à endurer de la part des Assyriens à la suite de leurs invasions réitérées, promet à ce pauvre pays un dédommagement grandiose dans l’avenir. « Post tenebras lux », lui crie-t-il ; prends patience, console-toi, car la lumière par excellence brillera un jour spécialement sur toi. L’accomplissement est manifeste, comme le reconnaissent à l’envi les interprètes de tous les temps. De quelle lumière serait—il question dans cet oracle sinon de l’« Oriens ex alto », Lc 1.78 ? et où trouver pour la Galilée supérieure une consolation comparable à celle qu’elle reçut du Messie ? — Expliquons maintenant quelques expressions un peu obscures des ℣℣. 15 et 16. Nous commencerons par placer une virgule après les mots « via maris », qui forment une locution à part. Nous obtenons ainsi trois noms distincts, destinés à caractériser chacun à sa manière les pays que Jésus devait honorer de sa présence. Le premier, via maris (scil. Galilææ seu Tiberiadis), rappelle que ces pays sont situés dans le voisinage du lac de Tibériade, aux rives duquel ils conduisent comme autant de routes différentes. Notons en passant que le grec porte όδόν à l’accusatif absolu, avec le sens de « versus mare » ; c’est l’équivalent de la forme hébraïque דרך. — Le second nom, trans Jordanem, a reçu des interprétations contradictoires, les uns lui faisant désigner, d’après la signification qu’il a très habituellement dans la Bible, la province de Pérée, du moins dans sa partie nord ; les autres voulant au contraire, dans la circonstance présente, l’appliquer uniquement à la région cisjordanienne, soit, disent-ils, parce que l’ensemble du récit l’exige, soit parce que plusieurs passages de l’Ancien Testament autorisent cette manière de voir. Querelle de mots, croyons-nous ; la pensée demeure la même quelque sentiment qu’on admette, car le Prophète — et l’évangéliste après lui — n’a pas voulu parler exclusivement des pays situés à l’ouest du lac ou des pays situés à l’est, mais des contrées riveraines en général, c’est-à-dire de la zone septentrionale de la Terre Sainte. — Le troisième nom, Galilæa gentium, est calqué visiblement sur l’hébreu גליל הגוים, qui signifie « cercle » ou « district des païens » : il provenait de ce que la Galilée supérieure, voisine de la Syrie et de la Phénicie, avait été envahie de bonne heure par des païens qui y avaient établi leur séjour. — In tenebris, les ténèbres au figuré, c’est-à-dire l’affliction et la désolalion causées par les barbaries assyriennes. — In regione umbrœ mortis ; c’est une image semblable, qu’on rencontre fréquemment dans la Bible, et dont le sens est facile à saisir : « in regione spissis tenebris obducta », Fritzsche. La mort personnifiée est censée régner sur de sombres et tristes régions. On lit dans le grec, avec une légère différence, έν χώρα̣ καὶ σκια̣̃ θανατού.

Dès lors Jésus commença à prêcher, et à dire : Faites pénitence, car le royaume des Cieux est proche.

Exinde cœpit Jesus prædicare, et dicere : Pœnitentiam agite : appropinquavit enim regnum cælorum.

Άπὸ τότε ήρξατο ό 'Iησου̃ς κηρύσσειν καὶ λέγειν Μετανοει̃τε· ήγγικεν γὰρ ή βασιλεία τω̃ν ούρανω̃ν

4.17. — Exinde. L’expression grecque corresppndante, άπὸ τότε, appartient à la décadence ; les vrais classiques ne l’ont jamais employée. — Cœpit Jesus prædicare. C’est donc alors seulement que Jésus commença son ministère proprement dit en Galilée, sa prédication évangélique. On est tout d’abord vivement surpris, en lisant le sommaire de ses premiers discours, de voir que son enseignement ne diffère en rien de celui du Précurseur, cf. Mt 3.2. — Pœnitentiam agite… C’est des deux côtés l’exhortation à la pénitence, motivée par la proximité du royaume des cieux. Faut-il conclure de là, d’une part, avec de Wette, que la prédication de Jésus se transforma plus tard complètement sous le rapport de la doctrine, par suite de je ne sais quelles évolutions opérées dans ses idées ? d’autre part avec Strauss qu’à cette époque de sa vie le Sauveur ne se croyait pas encore appelé à jouer le rôle de Messie ? L’Évangile réfute à chaque page ces assertions blasphématoires. Non, Jésus n’a jamais modifié son enseignement qui est, à la fin de sa vie publique, ce qu’il avait été au début. Mais n’était-il pas naturel que, prenant la place de son Précurseur, il rattachât sa prédication à celle de Jean par l’emploi des mêmes forumles, pour se faire reconnaître ainsi plus aisément ? Du reste, « la pénitence est la condition fondamentale de rentrée dans le royaume de Dieu, royaume que Jésus-Cbrist était venu fonder ; c’est pour cela qu’elle constitua le fond de l’enseignement du Baptiste et le début de l’enseignement du Christ », Bisping. Il est inutile d’ajouter que, sur les lèvres de Notre-Seigneur, les mots « pœnitentiam agite » et surtout « appropinquavit regnum cœlorum » ont une énergie et une vitalité nouvelles.

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