Après la démarche que nous venons d’étudier, Jésus en fait une seconde, également préparatoire, qui consiste à s’attacher quelques disciples. Il se proposait tout ensemble d’utiliser leurs services dans ses prochaines missions, et surtout de les former en vue du grand rôle d’apôtres et de fondements vivants de son Église, auquel il les destinait. Il avait besoin d’hommes qui fussent d’abord les auditeurs puis les prédicateurs de sa doctrine, les témoins puis les narrateurs de ses miracles.
Or Jésus, marchant le long de la mer de Galilée, vit deux frères, Simon, appelé Pierre, et André son frére, qui jetaient leurs filets dans la mer, car ils étaient pêcheurs.
Ambulans autem Jesus juxta mare Galilææ, vidit duos fratres, Simonem, qui vocatur Petrus, et Andream fratrem ejus, mittentes rete in mare (erant enim piscatores),
Περιπατω̃ν δὲ ό 'Iησου̃ς παρὰ τὴν θάλασσαν τη̃ς Γαλιλαίας εί̃δεν δύο άδελφούς, Σίμωνα τὸν λεγόμενον Πέτρον καὶ Άνδρέαν τὸν άδελφὸν αύτου̃ βάλλοντας άμφίβληστρον είς τὴν θάλασσαν· η̃σαν γὰρ άλιει̃ς
4.18.. — Ce verset contient une charmante mise en scène. Mais avant d’en jouir, nous avons à résoudre une question d’harmonie évangélique. L’appel des quatre premiers disciples, tel qu’il nous est raconté ici par saint Matthieu[211], diffère-t-il de celui que nous lisons dans l’Évangile selon saint Luc[212] ? ou bien, les trois synoptiques exposent-ils sous des faces diverses un seul et même fait ? Tout d’abord, après une rapide comparaison établie entre les récits, où se sent plus porté à se prononcer dans le premier sens : saint Luc semble en effet relater un événement distinct. Pour lui, l’appel adressé aux disciples se complique d’une pêche miraculeuse et de plusieurs petits incidents à propos desquels les deux autres évangélistes gardent le silence. Aussi divers exégètes, et des meilleurs, ont-ils admis la distinction des faits. Suivant eux, Pierre, André, Jacques et Jean auraient reçu deux pppels consécutifs, le premier dans les conditions rapportées par saint Matthieu et par saint Marc, le second un peu plus tard, au milieu des circonstances indiquées par saint Luc. Quoique cette opinion soit parfaitement acceptable, la seconde, qui croit à l’identité des récits, nous paraît beaucoup plus probable après un examen approfondi du texte sacré. Au fond, n’avons-nous point de part et d’autre mêmes détails généraux, mêmes personnages occupés à peu près de la même manière, mêmes résultats obtenus ? Et puis, est-il vraisemblable qu’à quelques jours ou quelques semaines d’intervalle Jésus ait dit à deux reprises aux quatre pêcheurs : « Faciam vos neri piscatores hominum » et que, deux fois de suite, ils aient tout quitté pour le suivre ? Ces raisons nous déterminent a dire, avec la plupart des commentateurs, qu’il n’y eut qu’une seule vocation, bien que son souvenir nous ait été différemment conservé par les synoptiques, saint Matthieu et saint Marc se bornant à esquisser les traits principaux, saint Luc traçant un tableau complet. — Ambulans autem. D’après le troisième Évangile, cette promenade solitaire du Sauveur fut bientôt troublée par la foule qui, avide de l’entendre, l’entoura de tous côtés. Apercevant alors les pêcheurs et leurs barques, il monta dans le bateau de Pierre, fit donner un coup de rame de manière à s’écarter un peu du rivage, et, de cette chaire improvisée, il enseigna la foule pendant quelque temps. La pêche miraculeuse eut lieu immédiatement après et se termina par le divin appel. — Juxta mare Galilææ. Lac enchanteur que les géographes, les voyageurs et les historiens de Jésus ont décrit avec amour[213]. Il a porté divers noms durant l’histoire de la Révélation. L’Ancien Testament l’appelle lac de Cinnéreth, soit à cause d’une ville ainsi nommée qui s’élevait autrefois sur sa rive occidentale, soit à cause de sa forme que l’on trouvait assez semblable à celle du Kinnor, sorte de harpe. Les évangélistes le nomment alternativement mer de Galilée, mer de Gennésareth, ou mer de Tibériade. Ces deux dernières appellations provenaient l’une d’une plaine gracieuse et fertile qu’il baigne à l’ouest, l’autre de la cité célèbre de Tibériade, bâtie un peu plus au sud. Aujourd’hui encore il est appelé par les Arabes « Bahr Tubaryeh ». Par suite d’une dépression volcanique qu’a d’ailleurs subie le Jourdain presque tout entier, le bassin du lac de Galilée est à environ 535 pieds au-dessous du niveau de la mer[214] ; il semble même beaucoup plus profondément encaissé quand on le contemple du haut des collines environnantes ! Josèphe fixait sa longueur à 140 stades, sa largeur à 40 ; Pline comptait de son côté 16 milles de long sur 6 de large, ce qui revient à environ 9 lieues pour la longueur, et à 3 où 4 de largeur. La limpidité de l’atmosphère orientale le fait paraître plus petit qu’il n’est en réalité. Son apparence générale est celle d’un ovale assez régulier. Le Jourdain y entre par le Nord et en sort par le Sud, après l’avoir traversé dans toute son étendue. Les montagnes qui lui servent de cadre et de digue ont à l’est et à l’ouest des physionomies très distinctes. Celles de l’est sont plus élevées et plus compactes ; elles forment un mur gigantesque, haut de 2000 pieds, qui épaule le plateau de Basan et qui court indéfiniment vers le Sud. Leur sommet uni et régulier ressemble à une ligne droite qui coupe l’horizon. Celles de l’ouest sont plus variées, plus pittoresques : séparées, découpées, elles s’échelonnent les unes derrière les autres de manière à former une complication très intéressante, telle qu’on en aperçoit rarement en Palestine. Au printemps, toutes ces hauteurs de gauche et de droite sont revêtues d’un frais gazon ; mais, les arbres ayant depuis longtemps disparu, elles ne présentent, durant la plus grande partie de l’année, que des cimes chauves et des flancs décharnés. Leur pied s’arrête toujours à une certaine distancé du lac, de manière à laisser tout autour une plage plus ou moins considérable que longeait autrefois une route très fréquentée. Les eaux du lac sont fraîches, agréables au goût, limpides aussi, ce qui surprend, car le Jourdain à son entrée est un fleuve sale et boueux. Par suite de la dépression que nous signalions plus-haut, le climat des hords du lac est vraiment tropical : un Européen vivrait difficilement en été dans ce brasier ardent. Mais en revanche l’hiver s’y fait à peine sentir ; quand la neige tombe jusque sur le rivage, ce qui est rare, elle fond aussitôt tandis qu’on la voit fréquemment blanchir le sommet des montagnes voisines. La végétation, comme le climat, rappelle les tropiques. Nous voyons dans ces parages, vivant très à l’aise, des plantes qui ne tarderaient pas à périr sur les plateaux de la Galilée et même dans la plaine d’Esdrelon. Le Nabk, espèce d’arbre épineux qui aime les grandes chaleurs, et le laurier-rose croissent partout le long des rives ; les melons y mûrissent un mois plus tôt qu’à Damas. Quelle ne devait pas être autrefois la fécondité de cet heureux pays, alors qu’il était cultivé par des mains nombreuses, actives et intelligentes ! Une végétation abondante tempérait les ardeurs excessives du soleil et cette contrée, que Josèphe appelle merveilleuse, était assurément l’une des plus bénies de la terre, indépendamment du séjour qu’y daigna faire le Sauveur. Aujourd’hui, elle porte les marques évidentes de la malédiction que Jésus fut obligé de lancer contre elle et dont nous décrirons plus tard les effets[215]. Néanmoins, il lui reste encore assez de splendeurs pour justifier le tribut perpétuel de louanges qu’on lui paie largement. — Vidit duos patres. Ce n’était pas la première fois qu’il les voyait. Saint Jean nous racontera[216], comment ils étaient devenus les amis de Jésus ; saint Matthieu va nous dire de quelle manière eut lieu leur appel officiel. Il importe en effet de distinguer ces deux choses pour répondre au reproche de contradiction que les rationalistes adressent ici encore à l’Évangile. En embrouillant les faits à leur guise, en ne tenant aucun compte des différences de temps et de lieux, il est facile à ces pseudo-critiques de porter le désordre dans le texte sacré et d’en rejeter ensuite la faute sur les évangélistes. Il n’y avait pourtant pas là matière à une objection sérieuse. L’entrevue dont parle saint Jean eut lieu sur les bords du Jourdain, dans la Pérée méridionale ; celle que raconte Matthieu se passa en Galilée, au milieu d’un concours de circonstances toutes nouvelles, et cinq ou six mois plus tard. La vocation de plusieurs d’entre les apôtres fut donc graduelle et progressive : elle eut jusqu’à trois actes ou degrés distincts. L’appel préliminaire et préparatoire que nous lisons dans saint Jean fit d’eux des disciples « in lato sensu » ; après le second appel, dont la description nous occupe en ce moment, il furent disciples de Jésus d’une manière stricte et définitive ; plus tard enfin, nous les verrons élevés solennellement à l’apostolat. Avant d’être apôtres, ils durent ainsi passer par les emplois de catéchumènes et de novices. — Simonem. Simon est un nom hébreu, sa forme primitive était Simeon, שמעול (exauditio.) — Qui vocatur Petrus, ou mieux Céphas[217], dans la langue syro-chaldaïque que parlaient alors les Juifs de Palesline. Relativement à l’origine de ce surnom, comparez Jn 1.42 ; Mt 16.18. — Andream dérive directement du grec. On sait qu’à cette époque les dénominations grecques avaient envahi la Terre-Sainte et spécialement la Galilée : nous en trouverons d’autres dans l’Évangile et même dans le collège apostolique. — Les deux frères avaient été les disciples de Jean-Baptiste avant de s’attacher à Jésus. Ils étaient de Bethsalda. Après avoir suivi le Sauveur pendant quelques mois, ils avaient repris leurs occupations accoutumées ; mais l’heure est venue où ils doivent quitter leur humble métier pour se préparer aux sublimes fonctions que la Providence leur destine. — Mittentes rete : détail graphique ; de même « reficientes retia sua » au ℣. 21. D’après le texte grec qui est ici plus exact, Pierre et André se servaient alors d’un άμφίβληστρον, c’est-à-dire, d’un grand filet double ; Jacques et Jean de filets simples et plus petits, δίκτυα[218]. — Erant enim piscatores. Les pêcheurs du lac de Tibériade formaient alors une classe très nombreuse. Il se faisait un commerce considérable de poissons dans les villes riveraines et bien au-delà ; deux d’entre elles tiraient même leur nom (Bethsaïda, maison de pêche) de leurs célèbres pêcheries. Les eaux de la mer de Galilée étaient réputées si poissonneuse que Josué, au dire des Rabbins, lorsqu’il partagea la Palestine entre les douze tribus, accorda à tous les Israélites sans exception le droit d’y pécher, sachant bien qu’elles ne couraient aucun risque d’être dépeuplées. Aujourd’hui encore le poisson du lac est très abondant : les pécheurs arabes emploient, pour le saisir, deux méthodes des plus primitives qui consistent l’une à le guetter patiemment et à jeter sur lui, dès qu’on l’aperçoit, une filoche qu’on tient à la main, l’autre à l’empoisonner avec des miettes de pain trempées dans du bichloride de mercure et à recuellir les corps qui surnagent. — « Piscatores et illitterati mittuntur ad praedicandum, ne fides credentium non virtute Dei, sed eloquentia atque doctrina fieri videretur[219] ». « Ceux qui ont appris à supporter de pénibles travaux et à s’exposer à toutes sortes de périls sont mieux préparés pour devenir les compagnons et les disciples de Jésus[220] ». Nous reviendrons plus loin[221], sur l’humble condition des Apôtres.
Et Il leur dit : Suivez-Moi, et Je vous ferez devenir pêcheurs d'hommes.
et ait illis : Venite post me, et faciam vos fieri piscatores hominum.
καὶ λέγει αύτοι̃ς Δευ̃τε όπίσω μου καὶ ποιήσω ύμα̃ς άλιει̃ς άνθρώπων
4.19. — Venite post me. C’était l’expression consacrée par laquelle les anciens Prophètes et les Rabbins attachaient à leur personne ceux qu’ils avaient choisis pour disciples[222]. — Piscatores hominum. Jésus fait ici un jeu de mots à la façon des Orientaux. Désormais, tel est le sens de ses paroles, vous jetterez le filet du royaume des cieux dans la mer des nations, car vous demeurerez pêcheurs à mon service, quoique en un sens plus élevé : vous serez pêcheurs d’hommes. De même que Jéhova avait autrefois transformé le berger David en un pasteur d’hommes[223], ainsi Jésus rattache la nouvelle vocation de ses disciples à l’ancienne, leur montrant en même temps combien la seconde l’emporte sur la première. La Bible et les auteurs classiques emploient aussi quelquefois des expressions semblables pour désigner la conquête des esprits et des cœurs[224].
Et eux aussitôt, laissant leurs filets, Le suivirent.
At illi continuo relictis retibus secuti sunt eum.
οί δὲ εύθέως άφέντες τὰ δίκτυα ήκολούθησαν αύτω̣̃
4.20. — At illi continuo… Ce simple langage décrit à merveille l’influence irrésistible que Jésus exerçait sur les âmes. De même au verset 22. Ceux qu’il appelle lui obéissent à la façon d’Abraham, ignorant où ils vont ils savent seulement quel est Celui auquel ils s’attachent ; ils ont appris à le connaître un peu pendant les jours qu’ils ont déjà passés auprès de lui, et cela leur suffit pour qu’ils le suivent avec la plus entière confiance.
Et de là, S'avançant plus loin, Il vit deux autres frères, Jacques, fils de Zébédée, et Jean son frère, dans une barque avec Zébédée leur père, réparant leurs filets ; et Il les appela.
Et eux aussitôt, laissant leurs filets et leur père, Le suivirent.
Et procedens inde, vidit alios duos fratres, Jacobum Zebedæi, et Joannem fratrem ejus, in navi cum Zebedæo patre eorum, reficientes retia sua : et vocavit eos.
Illi autem statim relictis retibus et patre, secuti sunt eum.
Καὶ προβὰς έκει̃θεν εί̃δεν άλλους δύο άδελφούς, 'Iάκωβον τὸν του̃ Ζεβεδαίου καὶ 'Iωάννην τὸν άδελφὸν αύτου̃ έν τω̣̃ πλοίω̣ μετὰ Ζεβεδαίου του̃ πατρὸς αύτω̃ν καταρτίζοντας τὰ δίκτυα αύτω̃ν καὶ έκάλεσεν αύτούς
οί δὲ εύθέως άφέντες τὸ πλοι̃ον καὶ τὸν πατέρα αύτω̃ν ήκολούθησαν αύτω̣̃
4.21-22. — Et procedens inde. Un second triomphe accompagne de près le premier, et deux autres disciples, également unis par les liens du sang, se mettent généreusement à la suite du Messie. — Jacobum. C’était l’aîné ; à son nom, qui est identique à celui de l’ancêtre par excellence d’Israël, l’évangéliste ajoute le nom de son père, Zebedæi (sous-entendu « filium »), pour le distinguer de saint Jacques le Mineur, fils d’Alphée. — Joannem. Jean signifie en hébreu, comme nous l’avons dit précédemment, « Jéhova a fait grâce » (יוחנן, abréviation pour יהוה חנן) : Jésus étant le Jéhova du Nouveau Testament, son disciple privilégié pouvait-il être désigné par une appellation plus heureuse ? — Relictis retibus et patre. Sur un signe de Jésus, saint Jacques et saint Jean abandonnent tout, même leur père. C’est à dessein que l’évangéliste a relevé ce trait admirable de renoncement, qui a rempli bien des âmes de courage au moment de déchirantes séparations réclamées par la voix divine. — Jacques et Jean étaient sans doute, eux aussi, d’anciens disciples du Précurseur. On croit du moins généralement que l’apôtre favori du Christ se désigne lui-même d’une manière indirecte lorsqu’il raconte la première entrevue de Notre-Seigneur avec saint André[225].