À partir de cet endroit, Jésus, laissant les généralités, entre dans des détails de mœurs extrêmement pratiques et par l’explication de six commandements de l’ancienne Loi d’après l’esprit de la nouvelle, il prouve que celle-ci perfectionne celle-là en la spiritualisant, en l’idéalisant. C’est donc à juste litre qu’il a pu dire : « Non veni solvere, sed adimplere ». Son commentaire est admirable. « S’emparant de cette loi (juive), la débarrassant des interprétations humaines qui l’ont défigurée, séparant l’esprit de la lettre, ou plutôt creusant jusqu’au fond de la lettre pour en dégager l’esprit, Jésus déploie dans toute sa beauté l’éternelle loi de l’humanité[312] ». Il met habituellement trois choses en regard : le texte de la Loi mosaïque relativement aux préceptes qu’il veut expliquer, la Loi relevée jusqu’à son idéal le plus parfait et telle que les chrétiens devront l’accomplir, la Loi interprétée misérablement et corrompue par l’esprit pharisaïque. Ainsi, ce n’est pas de l’antinomisme qu’il va faire ici, comme le prétendent les Sociniens, mais de l’antipharisaïsme : il n’attaque ni ne corrige la Loi, νόμος, ce qui serait dire le oui et le non dans l’intervalle de quelques lignes ; c’est le pharisaïsme qu’il renverse, opposant à la conduite des fils de l’esclave celle des enfants de la femme libre.
Vous avez appris qu'il a été dit aux anciens : Tu ne tueras point ; et celui qui tuera méritera d'être condamné en jugement.
Audistis quia dictum est antiquis : Non occides : qui autem occiderit, reus erit judicio.
'Ηκούσατε ότι έρρέθη τοι̃ς άρχαίοις Ού φονεύσεις· ὸς δ' ὰν φονεύση̣ ένοχος έσται τη̣̃ κρίσει
5.21. — Audistis. L’auditoire est composé en grande partie de gens du peuple ; incapables de lire, ils ont simplement « entendu » le texte de la Loi dans les synagogues aux jours de fête ou de sabbat, avec les explications qu’y ajoutaient les Docteurs ; car c’est là que la multitude puisait l’instruction religieuse, de même qu’elle le fait chez nous au catéchisme et au prône. Le verbe « audistis » est donc délicatement choisi : Jésus dira « legislis » quand il s’adressera aux savants. — Quia dictum est. Nous remarquerons le même à-propos dans le choix de cette autre expression ; elle convient fort bien pour représenter la tradition orale que le Sauveur va citer immédiatement. Il eût dit « scriptum est » s’il eût parlé de la Loi écrite. — Antiquis. Le datif τοι̃ς άρχαιοι̃ς est-il synonyme de ύπὸ τω̃ν άρχαιω̃ν, « par les anciens », ou de πρὸς τοὺς άρχαίους, « aux anciens » ? Quoique la première de ces interprétations soit adoptée par de nombreux auteurs modernes, nous préférons nous ranger à la seconde qui, outre qu’elle réunit un plus grand nombre encore de partisans, est aussi plus conforme à la grammaire et au contexte. Par ce mot « anciens », Jésus désigne les vieilles générations juives des siècles antérieurs, qui ont reçu la tradition orale, et non les docteurs primitifs, auteurs ou canaux de cette même tradition. Le sens est donc : « Hanc esse nostis majoribus vestris traditam disciplinam », Thalemann. — Non occides. C’est le texte exact du cinquième commandement de Dieu[313]. Au contraire, la ligne suivante : qui autem occiderit… n’est qu’une addition arbitraire faite par les Scribes et les Pharisiens ; addition conforme à la lettre, il est vrai, mais qui, en s’en tenant à la lettre, en n’interdisant que l’homicide proprement dit, comme si le législateur n’avait pas voulu défendre autre chose, anéantissait l’esprit du précepte et abaissait une grande prescription morale au niveau d’un simple arrêté civil. Reus erit : on reconnaît là le langage judiciaire ; c’est comme s’il y avait « obnoxius ». — Judicio. On nommait ainsi, d’après l’hébreu משפבו, des tribunaux secondaires ou de première instance, établis dans toutes les villes de province[314], et composés de sept membres seulement suivant l’historien Josèphe[315], de vingt-trois selon les Rabbins. Ils jugeaient les causes graves quand elles ne présentaient rien d’extraordinaire ; les meurtres étaient par conséquent de leur ressort. Ils pouvaient porter des sentences capitales, et comme, d’après la loi juive, le meurtre était toujours puni de mort, la phrase « reus erit judicio » équivaut à celle-ci : « il subira le dernier supplice ». Voilà donc les homicides menacés, contrairement à l’esprit du décalogue, non des jugements de Dieu, mais des gendarmes et du bourreau !
Mais Moi Je vous dis que quiconque se met en colère contre son frère, méritera d'être condamné en jugement ; et celui qui dira à son frère : Raca, méritera d'être condamné par le conseil ; et celui qui lui dira : Fou, méritera d'être condamné au feu de la géhenne.
Ego autem dico vobis : quia omnis qui irascitur fratri suo, reus erit judicio. Qui autem dixerit fratri suo, raca : reus erit concilio. Qui autem dixerit, fatue : reus erit gehennæ ignis.
έγὼ δὲ λέγω ύμι̃ν ότι πα̃ς ό όργιζόμενος τω̣̃ άδελφω̣̃ αύτου̃ είκη̃ ένοχος έσται τη̣̃ κρίσει· ὸς δ' ὰν είπη̣ τω̣̃ άδελφω̣̃ αύτου̃ ʻPακά ένοχος έσται τω̣̃ συνεδρίω̣· ὸς δ' ὰν είπη̣ Μωρέ ένοχος έσται είς τὴν γέενναν του̃ πυρός
5.22. — Ego autem, dico vobis. « Ego » par opposition aux Docteurs, « vobis » par opposition à « antiquis ». À cette interprétation mesquine et tout extérieure du cinquième commandement, Jésus oppose la sienne qui est la seule vraie, la seule conforme à la pensée du législateur. Quelle force dans cet « ego autem dico » ! C’est une parole d’autorité, et de légitime autorité, qui laisse bien loin derrière elle le vague « dictum est » employé sans cesse par le Talmud pour désigner la tradition. On croirait entendre le כה אמר יהוד, « ainsi dit Jéhova », de la Loi et des Prophètes ! — Quia omnis… Quelle sera donc la portée du cinquième précepte dans le royaume messianique ? Notre-Seigneur l’indique par trois fautes spéciales que l’on peut commettre contre cette ordonnance ramenée à sa véritable signification, et par trois degrés de châtiments qui leur correspondent. — Première faute : qui irascitur. « Irasci » désigne la simple colère et, par extension, tout mouvement de haine que l’on peut concevoir contre son prochain. Jésus remonte ainsi jusqu’à la racine même du meurtre, qui gît au fond du coeur[316] — Fratri suo ; le prochain en général, tous les hommes étant frères puisqu’ils sont tous, les enfants d’un même père qui est Dieu. Après άδέλφω̣̃ αύτου̃, la Récepta grecque ajoute είκη̃, « temere » ; c’est-à-dire οί̃ς ού δει̃, καὶ έφ’οί̃ς ού δει̃, καὶ μα̃λλον ή δει̃, comme s’exprime Aristote. Il peut y avoir en effet, comme le dit ailleurs la Sainte Écriture, des colères saintes et légitimes que Jésus ne veut pas condamner ici : έὰν τις όργίζηται εύλόγως καὶ έπὶ παιδεία̣ καὶ κατὰ ζη̃λον πνευματικόν, Théophyl. Mais cet adverbe, qui manque dans la Vulgate et dans d’importants manuscrits et qui n’est nullement nécessaire pour le sens, peut bien n’être qu’une glose insérée dans le texte, comme le pensait déjà saint Jérôme. — Reus erit judicio. Même sens qu’au ℣. précédent. Jésus châtie un simple mouvement de colère autant que les Juifs châtiaient l’homicide consommé, montrant ainsi que la colère contre un frère est par elle-même un péché digne de mort, devant Dieu. — Seconde faute : Qui autem dixerit… Raca. Maldonat écrit au sujet de ce mot : « Ignoratio linguæ varias hoc loco interpretationes peperit » ; il aurait pu ajouter que la plupart des interprétations sont fausses chez les anciens commentateurs. « Raca » ne diffère probablement pas du chaldéen ריפא, « vacuus », au figuré : tête vide, homme de peu de valeur. « Vox contemnentis summo contemptu, dit Lightfoot, Hor. talm. in h.l., apud scriptores Hebraeos usitatissima et tritissima in ore gentis ». Élie est associée par les Rabbins à de nombreuses historiettes au genre de la suivante. Un païen dit à un Israélite : Je t’ai préparé chez moi un plat tout à fait succulent. Quel est ce plat ? demande l’autre. Le païen reprend : C’est de la chair de porc. Raca, s’écria le Juif, il n’est pas même permis de manger chez vous des viandes pures ! — Dans l’explication de Jésus, évidemment « raca ponitur pro quovis convitio », Rosenmüller. La colère qui, tout à l’heure, demeurait concentrée au dedans, éclate maintenant au dehors et se manifeste par des injures outrageantes pour la dignité humaine. Aussi y aura-t-il une aggravation notable dans le châtiment. Reus erit concilio, d’après le grec, συνεδρίω̣. C’est donc devant le tribunal suprême et sans appel du Sanhédrin que le coupable sera cette fois conduit pour y recevoir sa sentence. Ce Grand Conseil, dont nous avons déterminé ailleurs les droits et la composition[317], ne jugeait que les crimes les plus graves, ceux qui lésaient la majesté divine ou humaine ; les peines qu’il infligeait étaient en conséquence plus sévères, plus infamantes que celles auxquelles condamnait le simple « judicium ». — Troisième faute : Qui autem dixerit, Fatue. Il faut se reporter à l’hébreu pour bien comprendre le sens et tout l’odieux de cette injure. D’après le style biblique, נבל, nabal, ne désigne pas seulement la simple aliénation mentale ; ce nom est appliqué très souvent à la folie morale ou religieuse dans ce qu’elle a de plus révoltant, par exemple à l’impiété, à l’athéisme : il représente ainsi le dernier degré de corruption auquel il soit possible à l’homme de descendre[318]. Et telle est la signification qu’il faut lui attribuer ici. C’était donc une injure tout à fait atroce : le châtiment qui lui correspond sera naturellement le plus considérable des trois. Jésus avait pris, pour exprimer les deux autres, des points de comparaison dans le code judiciaire de son temps et de son pays : pour celui-ci tout rapprochement humain fait défaut, il l’indiquera donc en propres termes, reus erit gehennæ ignis. Il nous faut retracer rapidement ici l’histoire, du mot « géhenne », car elle nous est indispensable si nous voulons saisir toute la pensée de Jésus. « Gehenna », en grec γέεννα, vient de l’hébreu גיא הנם, Ghè-Hinnom, vallée d’Hinnom, ou plus complètement יגיא בן־הנם Ghè-Ben-Hinnom, vallée du fils d’Hinnom. On appelait ainsi, du nom de son ancien propriélairo ou de quelque héros inconnu, un ravin étroit et profond, situé au sud de Jérusalem[319], et célèbre au temps des Prophètes par toutes sortes d’abominations, en particulier par l’affreux culte de Moloch[320]. Pour protester contre tant d’horreurs, le pieux roi Josias déclara ce lieu impur et le profana en effet au point de vue légal en y faisant porter des ossements humains et des immondices de tout genre[321]. Depuis ce moment la vallée d’Hinnom devint la sentine et l’égoût de Jérusalem. Ces diverses circonstances, ajoutées à l’aspect sauvage du ravin, le firent regarder de bonne heure par les Juifs comme la figure de l’enfer. Cette idée, qu’on trouve déjà dans les prophéties d’Isaïe[322], réussit à merveille ; l’imagination populaire ne tarda pas à s’en emparer, et à placer dans la Géhenne (le mot apparaît sous cette forme dans le Talmud, גהנם, Ghèhinnâm) les portes mêmes du lieu des tourments éternels. « Il y a, disait-on, dans la vallée d’Hinnom deux palmiers entre lesquels on voit s’élever de la fumée, c’est là que se trouve la porte de la Géhenne[323] ». Quant au mot « ignis » habituellement associé à « Gehenna » dans les Évangiles, il tire son origine, suivant les uns, des feux perpétuels qu’on entretenait dans la vallée pour consumer les détritus de tout genre qu’on y jetait depuis l’époque de Josias ; plus probablement, selon les autres, des feux sacrés qu’on y avait allumés autrefois en l’honneur de Moloch. Cette association s’opéra d’autant plus facilement que les Juifs croyaient, de même que nous, à la réalité des flammes éternelles de l’enfer. Notre-Seigneur se conforme donc au langage de ses compatriotes et, comme eux, c’est l’enfer qu’il désigne par la locution « Gehenna ignis ». Tout auteur d’une injure atroce à l’égard du prochain méritera en conséquence d’être damné éternellement. Sans doute les deux premières sentences édictaient déjà d’une manière figurée le supplice sans fin des coupables, mais à des degrés inférieurs, parce que les crimes n’avaient pas la même gravité. — Jésus-Christ ne mentionne pas l’homicide, non plus que les autres voies de fait, parce qu’il suppose qu’on n’en viendra jamais là dans son royaume ; du reste il donne assez à entendre combien les actions violentes seraient punies, dès là que les sentiments et les paroles le sont avec une telle sévérité.
Si donc tu présentes ton offrande à l'autel, et que là tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi,
laisse là ton offrande devant l'autel, et va d'abord te réconcilier avec ton frère, et ensuite tu reviendras présenter ton offrande.
Si ergo offers munus tuum ad altare, et ibi recordatus fueris quia frater tuus habet aliquid adversum te :
relinque ibi munus tuum ante altare, et vade prius reconciliari fratri tuo : et tunc veniens offeres munus tuum.
έὰν ου̃ν προσφέρη̣ς τὸ δω̃ρόν σου έπὶ τὸ θυσιαστήριον κάκει̃ μνησθη̣̃ς ότι ό άδελφός σου έχει τι κατὰ σου̃
άφες έκει̃ τὸ δω̃ρόν σου έμπροσθεν του̃ θυσιαστηρίου καὶ ύπαγε πρω̃τον διαλλάγηθι τω̣̃ άδελφω̣̃ σου καὶ τότε έλθὼν πρόσφερε τὸ δω̃ρόν σου
5.23-24. — Après avoir montré d’une façon négative la richesse d’idées du précepteur « non occides », le divin Maître passe aux développements positifs en nous faisant voir comment nous devons agir pour empêcher la haine et la colère. Il emploie pour cela deux cas de conscience choisis, le premier, ℣℣. 23 et 24, dans la vie religieuse, le second, ℣℣. 25 et 26, dans la vie civile. — Premier cas. Ergo : très naturel, car ce qui suit est une déduction du ℣. 22. — Si offers. « Charmante peinture prise sur le vif. Elle nous transporte au moment où un Juif, ayant apporté son offrande jusque dans le parvis des Israélites, attend que le prêtre s’approche pour la recevoir de ses mains. Il est debout auprès de la grille qui sépare le lieu où il se tient du parvis des prêtres, dans lequel sa victime va être portée pour y être immolée et pour être ensuite présentée au Seigneur sur l’autel du sacrifice[324] ». — Et ibi ; « magnam emphasim habet ibi, ibi, in ipsa ara », Maldonat. C’est tout auprès de l’autel, au moment d’offrir son présent à Dieu, que notre Israélite est supposé se ressouvenir tout à coup qu’un de ses semblables a quelque chose contre lui. — Habet aliquid adversum te. Cette phrase, que Jésus a peut-être laissée à dessein dans le vague, peut signifier ou bien que le donataire a blessé son prochain de quelque manière, « quia… habet quod de te queratur », ou bien qu’il est personnellement l’offensé et que, même dans ce cas, il doit faire aussitôt les premières démarches, les premières ouvertures amicales, pour obtenir une réconciliation. Ces deux sens ont été tour à tour adoptés depuis l’époque des Pères : saint Augustin et saint Jérôme se déclarent pour le premier, saint Jean Chrysostôme pour le second qui nous semble préférable à nous aussi, précisément parce que, exigeant davantage, il est plus idéal et plus chrétien. « Læsum ducit (Christus) ad lædentem et reconciliat[325] ». — Vade prius ; avant même d’offrir son sacrifice, quoique la victime soit sur le point d’être immolée et déposée sur l’autel, tant Dieu aime la charité entre frères, tant il déteste ce qui est capable de l’altérer[326] ! Saint Jean Chrysostôme fait admirablement ressortir la force de la prescription de Jésus. « O bonitatem ! s’écrie-t-il, O benignitatem quæ omnem sermonem superat ! Honorem suum despicit pro caritate erga proximum. Quid enim hisce verbis mansuetius fingi possit ? Interrumpatur, inquit, cultus meus ut caritas tua maneat. Nam vere sacrificium est reconciliatio cum fratre ». « Le premier sacrifice qu’il faut offrir à Dieu, dit Bossuet à propos du même texte, c’est un cœur pur de toute froideur et de toute inimitié avec son frère[327] ». L’Église primitive, prenant cet ordre à la lettre, avait institué le touchant usage de pacifier, immédiatement avant la communion, les querelles qui pouvaient exister entre les fidèles.
Accorde-toi au plus tôt avec ton adversaire, pendant que tu es en chemin avec lui, de peur que ton adversaire ne te livre au juge, et que le juge ne te livre au ministre de la justice, et que tu ne sois mis en prison.
En vérité, Je te le dis, tu ne sortiras pas de là que tu n'aies payé jusqu'à la dernière obole.
Esto consentiens adversario tuo cito dum es in via cum eo : ne forte tradat te adversarius judici, et judex tradat te ministro : et in carcerem mittaris.
Amen dico tibi, non exies inde, donec reddas novissimum quadrantem.
ίσθι εύνοω̃ν τω̣̃ άντιδίκω̣ σου ταχὺ έως ότου εί̃ έν τη̣̃ όδω̣̃ μετ' αύτου̃ μήποτέ σε παραδω̣̃ ό άντίδικος τω̣̃ κριτη̣̃ καὶ ό κριτὴς σε παραδω̣̃ τω̣̃ ύπηρέτη̣ καὶ είς φυλακὴν βληθήση̣·
άμὴν λέγω σοι ού μὴ έξέλθη̣ς έκει̃θεν έως ὰν άποδω̣̃ς τὸν έσχατον κοδράντην
5.25-26. — Second cas. Saint Luc le mentionne aussi, mais dans une autre circonstance [328]. — Esto consentiens ; en grec εύνοω̃ν, dont le sens ordinaire est « bienveillant », mais qui signifie dans ce passage « prêt à satisfaire ». — Adversario tuo ; l’adversaire en des matières soutenables devant les tribunaux ; car l’άντιδικός (c’est l’expression du texte grec) est en général tout homme qui a sur un autre des droits légaux : par exemple un créancier, comme dans le cas présent. — Cito, le plus promptement possible ; au plus tard du moins dum es in via cum eo, pour aller trouver le juge. D’après le droit romain qui était alors en vigueur dans toute la Palestine, le plaignant pouvait, de sa propre autorité, contraindre la partie adverse à le suivre à l’audience, ne forte tradat te. C’est ce qu’on appelait ordinairement « in jus rapere ». Chemin faisant, les plaideurs pouvaient faire un arrangement à l’amiable (« transactio ») ; mais l’affaire une fois remise entre les mains du juge, il n’était plus temps, la justice suivait rigoureusement son cours. — Ministro, ύπηρέτη̣, l’appariteur chargé d’exécuter la sentence ; c’était le plus souvent un licteur. L’homme à qui Jésus est censé s’adresser directement est donc supposé dans son tort. — Et in carcerem mittaris… : conclusion tragique du cas de conscience ; mais la suite l’est davantage encore : non exies inde donec… c’est-à-dire jamais, du moins d’après l’opinion la plus probable. « Quod autem dicit (Jesus) nos inde non exituros, donec ultimum quadrantem persolvamus, non significat, ut ait Augustinus. exituros postea, sed nunquam exituros », Maldonat ; de même Schegg, Bisping, Van Steenkiste et un grand nombre d’autres commentateurs. Ces paroles de Notre-Seigneur semblent en effet exprimer l’impossibilité pour le malheureux débiteur de parvenir à se libérer. Comment y réussirait-il puisqu’il est prisonnier ? « Donec », il est vrai, paraît bien indiquer que la prison aura un terme ; mais nous avons vu[329] que cette particule laisse souvent l’avenir incertain. — Quadrantem. Le « quadrans » ou quart d’as, était la plus petite monnaie de cuivre des Romains. On peut déduire sa valeur de celle de l’as qui était d’environ six centimes ; voir Antony Rich, Dictionnaire des antiquités romaines, art. as et quadrans. — Il nous reste à faire en quelques mots l’application de ce discours figuré de Jésus. Les deux adversaires représentent deux hommes dont l’un a gravement offensé l’autre et qui est par suite devenu son débiteur ; « via », c’est la vie présente qui est en quelque sorte un chemin par lequel ils se dirigent vers Dieu, le souverain Juge. Satan ou les anges servent de ministres pour exécuter la divine sentence. Enfin la prison sera le purgatoire ou l’enfer, selon la manière dont on interprétera le verset 26. On voit maintenant comment le second cas de conscience se rattache à l’interprétation chrétienne du cinquième précepte de la Loi.