Les droits des disciples de Jésus n’apparaissent guère ici que d’une maniéré incidente, à part le droit de pétition qui reçoit quelques développements, Mt 7.7-11 ; c’est surtout de leurs devoirs qu’il est question dans le Discours sur la Montagne. Le Christ indique tout d’abord à ses nouveaux sujets ce qu’il exigera d’eux, se réservant de détailler plus tard la magnificence des biens qu’il leur accordera en récompense. N’a-t-il pas déjà mentionné le ciel qu’il leur destine pour patrie, et le droit au ciel ne comprend-il pas toutes choses ? — Les règles qu’il trace dans cette grande section concernent les principaux devoirs de la vie religieuse et la pureté d’intention avec laquelle on doit les accomplir, Mt 6.1-18 ; 2. les richesses et la propriété, Mt 6.19-34 ; 3. quelques obligations réciproques des chrétiens, Mt 7.1-6 ; 4. le droit de pétition, Mt 7.7-12 ; 5. plusieurs difficultés sérieuses qu’on rencontre sur le chemin du ciel, Mt 7.13-23.
Le parallèle établi entre les lois théocratiques mal comprises et leur perfectionnement dans l’Église chrétienne a rompu jusqu’à un certain point le fil du discours ; Jésus reprend maintenant la série régulière de ses pensées, rattachant ce qu’il va dire au ℣. 20 du chap. v. Il émet d’abord un principe général qu’il commente ensuite et développe par trois applications pratiques.
Gardez-vous de faire vos oeuvres de justice devant les hommes pour en être vus ; autrement, vous n'aurez pas de récompense auprès de votre Père qui est dans les Cieux.
Attendite ne justitiam vestram faciatis coram hominibus, ut videamini ab eis : alioquin mercedem non habebitis apud Patrem vestrum qui in cælis est.
Προσέχετε τὴν έλεημοσύνην ύμω̃ν μὴ ποιει̃ν έμπροσθεν τω̃ν άνθρώπων πρὸς τὸ θεαθη̃ναι αύτοι̃ς· εί δὲ μήγε, μισθὸν ούκ έχετε παρὰ τω̣̃ πατρὶ ύμω̃ν τω̣̃ έν τοι̃ς ούρανοι̃ς
6.1. — Attendite, en grec προσέχετε scil. τὸν νου̃ν, par conséquent « animadvertite », ou mieux « cavete ». C’est un avertissement de la dernière gravité que Jésus se propose de donner à ses auditeurs ; aussi les excite-t-il à une grande vigilance dans leur conduite : l’adversaire spirituel contre lequel il veut les mettre en garde est si dangereux, si subtil ! il se glisse si habilement jusque dans les âmes les plus saintes ! Donc, prenez garde ! — Ne justitiam vestram… Il existe ici dans la « Recepta » grecque une variante considérable, car on y lit έλεημοσύνην au lieu du mot δικαιοσύνην, auquel on devrait s’attendre d’après la Vulgate. Chacune de ces leçons est favorisée par un certain nombre d’anciens témoins dont l’autorité se contrebalance à peu près. Mais si l’évidence externe fait défaut, on peut se rabattre sur la preuve intrinsèque qui donne gain de cause à la version latine et aux manuscrits grecs qui l’appuient. « Eleemosynam » ne dirait presque rien dans ce premier verset, car alors on aurait deux fois de suite la répétition de la même pensée, cf. ℣. 2 ; « justitiam » est au contraire très expressif par sa généralité, et transforme le ℣. 1 en un titre qui domine le paragraphe entier des bonnes œuvres, dont Jésus-Christ va parler pendant quelques instants. Aussi les critiques les plus sérieux sont-ils d’accord pour admettre que έλεημοσύνην n’est qu’une glose bien intentionnée sans doute, mais peu intelligente, et pour rétablir δικαιοσύνην dans le texte. Le sens de « justitia » est tout à fait le même qu’au chap. précédent, ℣. 20 ; il représente la sainteté, la vertu en général. Associé au verbe faciatis par imitation de la très ancienne tournure hébraïque עשית עדקת[391], et ailleurs, il équivaut à l’expression plus latine « suæ virtutis specimina dare »[392]. — Coram hominibus : ce n’est point sur ces deux mots que porte l’avertissement « attendite » ; Jésus se contredirait lui-même[393], il contredirait aussi la nature des choses s’il voulait empêcher les bonnes œuvres de se manifester au dehors. Ce qu’il interdit, c’est le bien fait par ostentation, le bien directement accompli en vue d’attirer les regards des hommes. — Ut videamini ab eis. « Ut », qui signifiait plus haut[394], « de telle sorte que », reprend en ce passage le sens plus ordinaire de « pour que, afin que ». Là il indiquait une conséquence naturelle de l’acte, tout en supposant que l’agent se proposait une fin distincte de cette conséquence, « et glorificent… » ; actuellement il indique le but réel, l’intention intime de l’agent. Autre chose est donc de faire simplement, sans scrupule, le bien devant les hommes pour la plus grande gloire de Dieu, autre chose de montrer au public ses actes de prétendue vertu par esprit de vaine gloire et d’amour-propre. « Sic autem, dit saint Grégoire-le-Grand cherchant à concilier ces deux passages, sit opus in publico, quatenus intentio maneat in occulto ; ut et de bono opere proximis præbeamus exemplum, et tamen per intentionem qua Deo soli piacere quærimus, semper optemus secretum[395] ». Notons l’expression grecque θεαθη̃ναι qui dit beaucoup plus que le simple « videri » de la Vulgate. Ces orgueilleux n’ont qu’une sainteté de théâtre ! Au contraire, disait le prince des orateurs latins, « mihi quidem laudabiliora videntur omnia quæ sine venditatione et sine populo teste fiunt ; nullum theatrum virtuti conscientia majus est[396] ». La vanité, ce grand voleur de mérites, tel est l’ennemi que Jésus nous recommande de combattre activement. — Et pourquoi devons-nous le combattre et le vaincre ? Alioquin mercedem non habebitis. Le grec emploie le temps présent ούκ έχετε, « non habetis » : la récompense est déjà toute prête dans le ciel appartenant d’avance à ceux auxquels elle est destinée. — « Alioquin », εί δὲ μήγε ; littéralement « sin minus quidem, ceteroquin quidem ». — Apud Patrem vestrum… Dieu ne doit rien et ne donne rien à ceux qui n’ont rien fait pour lui : c’est la stricte justice.