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2. Obligations des chrétiens touchant les richesses et la propriété, 19-34.

Des devoirs qu’impose la piété, Jésus-Christ passe maintenant à ceux qui découlent de la propriété. Dans cette charte du nouveau royaume, il ne pouvait se dispenser de toucher à une aussi grave question. Le Roi messianique veut que le cœur de ses sujets soit à lui sans partage ; or deux choses peuvent le lui ravir totalement ou partiellement, l’amour des richesses et le souci exagéré des nécessités temporelles. De là deux règles de conduite qu’il trace sur ce point, pour interdire ce qui serait dans son empire un crime d’idolâtrie morale et par conséquent de haute trahison.

Première règle : Pour ceux qui font partie du royaume messianique, la vraie fortune est toute spirituelle et consiste dans les trésors célestes, ℣℣. 19-24.

Ne vous amassez pas des trésors sur la terre, où la rouille et les vers détruisent, et où les voleurs percent et dérobent.

Nolite thesaurizare vobis thesauros in terra : ubi ærugo, et tinea demolitur : et ubi fures effodiunt, et furantur.

Μὴ θησαυρίζετε ύμι̃ν θησαυροὺς έπὶ τη̃ς γη̃ς όπου σὴς καὶ βρω̃σις άφανίζει καὶ όπου κλέπται διορύσσουσιν καὶ κλέπτουσιν·

6.19. — Thesauros : des trésors ou biens matériels de toute espèce, comme l’indique le contexte ; tout ce qui est précieux dans l’estime des hommes, tout ce qui excite la convoitise des voleurs. — Ubi œrugo et tinea… Motif pour lequel il faut éviter de thésauriser sur la terre : les richesses d’ici-bas sont essentiellement précaires et périssables[443]. Que d’ennemis ou de rivaux ne rencontre pas celui qui les possède ! La rouille ronge peu à peu les métaux les plus richement travaillés ; les vers dévorent les étoffes sans s’inquiéter de leur prix, attaquant même de préférence les beaux vêtements brodés dont on se sert moins souvent ; les voleurs s’emparent de tous les trésors sans distinction. Il faut être bien insensé pour rechercher avec tant d’ardeur des objets qui ont si peu de consistance ! — « Ærugo » traduit imparfaitement le substantif grec βρω̃σις, qui signifie en général « erosio, comestura » et qui représente la dent vorace au temps ou de la pourriture.

Mais amassez-vous des trésors dans le Ciel, où ni la rouille ni les vers ne détruisent, et où les voleurs ne percent ni ne dérobent.

Thesaurizate autem vobis thesauros in cælo, ubi neque ærugo, neque tinea demolitur, et ubi fures non effodiunt, nec furantur.

θησαυρίζετε δὲ ύμι̃ν θησαυροὺς έν ούρανω̣̃ όπου ούτε σὴς ούτε βρω̃σις άφανίζει καὶ όπου κλέπται ού διορύσσουσιν ούδὲ κλέπτουσιν·

6.20. — Thesaurizate autem… Puisque la terre garde si mal les trésors qu’on lui confie, ne pourrait-on pas trouver un coffre-fort plus fidèle ? Oui, in cœlo, où nos richesses ne courent aucun danger, ubi neque ærugo… etc. En effet, les trésors que nous pouvons accumuler dans le ciel étant d’une nature spirituelle, immatérielle, ils sont par là même indestructibles[444]. Aussi, « quæ stultitia (thesauros) illic relinquere unde exiturus es, et non illuc præmittere quo iturus es ? Thesauriza ubi patriam habes[445] ». Amoncelons dans le ciel les mérites de nos vertus et les fruits de nos bonnes œuvres.

Car là où est ton trésor, là est aussi ton coeur.

Ubi enim est thesaurus tuus, ibi est et cor tuum.

όπου γάρ έστιν ό θησαυρὸς ύμω̃ν, έκει̃ έσται καὶ ή καρδία ύμω̃ν

6.21. — Autre motif puissant pour lequel nous devons nous détacher des biens matériels ; Ubi enim est thesaurus tuus, ibi… Notre trésor, quel qu’il soit, devient bientôt l’idéal et même l’idole de notre cœur qui s’y repose, qui y pense nuit et jour, qui s’y transforme. Si ce trésor est terrestre, notre cœur habite perpétuellement sur la terre et devient tout terrestre ; si les biens que nous aimons sont célestes, notre cœur a déjà sa résidence au ciel et devient tout céleste, et c’est alors seulement que nous sommes vraiment les citoyens du royaume des cieux.

La lampe de ton corps, c'est ton oeil. Si ton oeil est simple, tout ton corps sera lumineux ;
mais si ton oeil est mauvais, tout ton corps sera ténébreux. Si donc la lumière qui est en toi est ténèbres, combien seront grandes les ténèbres mêmes !

Lucerna corporis tui est oculus tuus. Si oculus tuus fuerit simplex, totum corpus tuum lucidum erit.
Si autem oculus tuus fuerit nequam, totum corpus tuum tenebrosum erit. Si ergo lumen, quod in te est, tenebræ sunt : ipsæ tenebræ quantæ erunt ?

ʻO λύχνος του̃ σώματός έστιν ό όφθαλμός· έὰν ου̃ν ό όφθαλμός σου άπλου̃ς ή̣̃ όλον τὸ σω̃μά σου φωτεινὸν έσται·
έὰν δὲ ό όφθαλμός σου πονηρὸς ή̣̃ όλον τὸ σω̃μά σου σκοτεινὸν έσται· εί ου̃ν τὸ φω̃ς τὸ έν σοὶ σκότος έστίν, τὸ σκότος πόσον

6.22-23. — On a souvent accusé ces deux versets de rompre l’enchaînement des pensées de Jésus ; mais, en les examinant de près, il est facile de reconnaître qu’ils s’harmonisent très bien avec les antécédents et les conséquents. Seuls, les lecteurs superficiels peuvent ne pas comprendre leur présence en cet endroit. Le Sauveur parle des richesses, qu’il dépeint comme un des principaux obstacles à l’établissement de son royaume dans les âmes. Prenez garde, a-t-il dit, de vous attacher aux biens de ce monde, car leur amour aurait promptement corrompu votre cœur. Il ajoute maintenant que, si notre cœur était dépravé toutes nos œuvres deviendraient mauvaises par là-même ; tandis qu’un cœur spirituel et céleste dans ses affections, rendra nos actes excellents devant Dieu, l’extérieur tirant sa forme et sa moralité du dedans. Ce phénomène de la vie morale est décrit dans un langage figuré dont les couleurs sont empruntées à la vie physique. — Lucerna corporis tui est oculus tuus. En tête de son raisonnement, Jésus place, en guise de base indiscutable, cette locution proverbiale. Notre œil n’est-il pas en effet comme une lampe qui, allumée aux rayons du soleil, éclaire et dirige notre corps ? — Cela posé, ou notre œil est simple, si oculus tuus fuerit simplex, c’est-à-dire bon et sain, bien constitué, et alors notre corps est totum lucidum ; les divers membres dont il se compose remplissent harmonieusement leurs fonctions, sans crainte de se heurter, de se briser contre des obstacles cachés dans l’ombre ; ou notre œil est mauvais, vicié d’une manière quelconque, si oculus tuus fuerit nequam, et dans ce cas notre corps entier est tenebrosum, attendu qu’il a perdu, son unique source de lumière, l’organe de la vue. — Après ces prémisses évidentes, le divin Maître conclut en disant : Si ergo lumen…, si les yeux, ces fenêtres du corps, sont obscurs comme des chambres noires, ipsæ tenebræ quantæ erunt, à plus forte raison les autres organes, qui n’ont pas de lumière par eux-mêmes et qui reçoivent d’ailleurs toute leur clarté ! — L’application se fait maintenant d’elle-même. Votre cœur est l’œil, la lumière de votre âme ; si ce cœur est simple et pur, et il le sera s’il ne se partage pas entre Dieu et le monde, s’il ne se souille pas au contact des biens terrestres, toute votre vie morale sera dans la splendeur ; si au contraire ce cœur se laisse corrompre par des attaches profanes, vos œuvres morales seront elles-même complètement gâtées. Jésus-Christ raisonne d’après la phsychologie orientale, qui attribuait au cœur un rôle prépondérant dans la conduite pratique de l’homme ; Cf. Delitzsch, System der biblisch. Psychologie, Leipzig, 4855, p. 203 et ss. Pour les Grecs, c’était l’intelligence qui était le principe illuminateur : όψις έν όφθαλμω̣̃, νου̃ς έν ψυχη̣, Aristote ; ώσπερ όφθαλμός τω̣̃ σώματι, τοιου̃τος έν ψυχη̣̃ νου̃ς, Galène. Le Juif Philon, formé à leur école, disait de même : όπερ γάρ νου̃ς έν ψυχη̣̃, του̃τ’όφθαλμός έν σώματι.

Nul ne peut servir deux mâitres ; car, ou il haïra l'un et aimera l'autre, ou il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon.

Nemo potest duobus dominis servire : aut enim unum odio habebit, et alterum diliget : aut unum sustinebit, et alterum contemnet. Non potestis Deo servire et mammonæ.

Ούδεὶς δύναται δυσὶ κυρίοις δουλεύειν· ή γὰρ τὸν ένα μισήσει καὶ τὸν έτερον άγαπήσει ή ένὸς άνθέξεται καὶ του̃ έτέρου καταφρονήσει· ού δύνασθε θεω̣̃ δουλεύειν καὶ μαμμωνα̣̃

6.24. — Autre raison pour nous engager à ne point placer nos trésors sur la terre. Les arguments qui précédent étaient basés sur l’instabilité des richesses matérielles, ℣. 19, sur la manière effrayante dont elles absorbent toutes nos affections, ℣. 21, sur la destruction du mérite de nos actes par leur pernicieuse influence, ℣℣. 22 et 23: celui-ci s’appuie sur le joug d’esclavage qu’elles nous imposent. — Nemo potest duobtis… Vérité bien connue dans la vie domestique et confirmée par des axiômes semblables chez la plupart des peuples. Il ne faut pas, est-il dit ailleurs, placer deux selles sur un même cheval ; ou bien : Un sujet fidèle ne saurait servir deux souverains. Une comédie de Térence représente un serviteur fort embarrassé précisément parce qu’il est dans cette situation : « Nec quod agam certum est : Pamphilumne adjuvem an auscultem seni. Si illum relinquo, ejus vitæ timeo : sin opitulor, hujus minas[446] ». Le choix se fera pourtant, car l’indifférence en pareil cas est chose tout à fait impossible ; la balance finira par pencher d’un côté ou de l’autre. — Aut enimunum odio habebit… Il n’y a que deux hypothèses ; ou le serviteur en question aimera son maître Paul aux dépens de son autre maître Pierre, ou bien c’est à Pierre qu’il s’attachera et alors il négligera Paul. Ce sera donc un fort mauvais ménage où il y aura bientôt impossibilité de s’entendre. — De même au spirituel : Non potestis servire… L’âme ne saurait demeurer flottante entre Dieu et les richesses, avec l’intention de s’acquitter de ses devoirs envers Dieu sans cesser de jouir des biens terrestres. Entre le Seigneur el Mammon, il y a l’incompatibilité la plus absolue. Choisissez ! — Mammonæ est un nom chaldéen (ממונא, Mamôna, cf. le syriaque Momoûno), grécisé d’abord, μαμμωνα̣̃, puis latinisé ; son étymologie est incertaine. Il désignait soit les richesses, soit le dieu qui en disposait, à la façon du Plutus des Grecs et des Romains. Remarquons l’emploi du verbe « servire ». Saint Jérôme écrit à ce sujet : « Non dixit. Qui habet divitias, sed Qui servit divitiis ; qui enim divitiarum servus est, divitias custodit ut servus, qui autem servitutis excussit jugum, distribuit eas ut Dominus ».

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