Ressources Catholiques Missel Romain

3° Divers miracles de Jésus.

Mt 8.1–9.34.

Immédiatement après le Discours sur la Montagne, nous trouvons dans le premier Évangile le récit de plusieurs miracles opérés par Notre-Seigneur Jésus-Christ durant la première année de son ministère galiléen. L’intention que se proposait saint. Matthieu en groupant ces nombreux prodiges qui se suivent comme « une procession solennelle » (Alford) perce à travers son intéressante narration. Il nous a montré le Législateur, le Roi des intelligences et des cœurs ; il veut nous présenter maintenant le Roi des corps et de la nature physique. Il a dépeint Jésus comme Prophète et Docteur de l’humanité, il va le décrire à présent comme le Sauveur venu du ciel pour guérir toutes nos souffrances.

a. Les miracles de Notre-Seigneur Jésus-Christ considérés dans leur ensemble.

Ainsi que nous l’avons promis plus haut, nous allons donner, à propos du premier prodige spécial du Sauveur, un aperçu général qui embrassera tous les faits du même genre. Naturellement, il ne sera question dans cette note ni de la nature du miracle, ni de sa force probante, ni des autres points qui concernent son caractère théologique : nous nous bornerons à quelques indications purement exégétiques, limitées à la puissance miraculeuse du Christ. Ailleurs, sans doute, on traitera des miracles antérieurs à Jésus, qui sont racontés dans l’Ancien Testament, comme aussi de ceux que ses disciples opérèrent après sa mort et dont on trouve la relation soit dans les Actes des Apôtres, soit dans quelques Épîtres du Nouveau-Testament.

1. Jésus devait faire des miracles. C’était une nécessité pour lui, attendu qu’il était le Messie et que depuis longtemps les Prophètes, parlant au nom de Dieu, avaient annoncé que le Christ se manifesterait aux Juifs par de nombreux prodiges. « Deus ipse veniet et salvabit vos ; tunc aperientur oculi cæcorum, et aures surdorum patebunt, tunc saliet sicut cervus claudus et aperla erit lingua mutorum », Is 35.5,6 ; cf. Is 43.7, etc. Le pouvoir miraculeux entrait tellement dans le rôle messianique d’après l’opinion populaire justement formée sur cette matière, que nous verrons constamment la foule ou bien proclamer à haute voix que Jésus est le Messie lorsqu’elle lui aura vu faire quelque prodige éclatant, ou bien lui demander un miracle quand elle voudra s’assurer qu’il est vraiment le Christ attendu. Cf. Mt 12.23, Jn 7.31, etc. Les miracles étaient donc le complément et le sceau de sa doctrine, la marque authentique de sa mission céleste et de sa divinité ; cf. Jn 5.36 ; 10.37 et ss. ; 16.11 et ss.

2. De fait, Jésus a opéré de nombreux miracles, comme l’affirment à plusieurs reprises les quatre Évangiles. Il a opéré non seulement ceux qui sont racontés en détail par ses biographes inspirés, mais d’autres encore que l’on aurait pu compter par milliers ; cf. Jn 2.23 ; Mt 4.23 ; 8.16 et parall. ; 9.35 ; 12.15 et parall. ; 14.14,36 ; 15.30 ; 19.2 ; 21.14 ; Lc 6.19, etc.

3. Ces miracles de Jésus portent différents noms dans l’Évangile, selon le point de vue auquel les évangélistes se sont placés pour les apprécier. Ils sont appelés δυνάμεις (גבורות, Vulg. virtutes) actions de force, en tant qu’ils sont la manifestation d’une puissance supérieure ; σημει̃α (אותות, Vulg. signa) lorsqu’on les considère dans leurs relations avec les faits que le Seigneur se propose de contresigner par eux ; τέρατα (Vulg. prodigia) ou θαυμάσια (נפלארת, Vulg. mirabilia, Mt 21.15) parce qu’ils excitent l’admiration des hommes par les merveilles dont ils se composent ; έργα (opera, spécialement dans le quatrième Évangile, cf. Mt 11.2). Cette dernière appellation est mystérieuse et profonde. Il est utile de remarquer au sujet de ces noms que Jésus-Christ n’a jamais accompli de prodiges proprement dits, et qu’il a même opposé un refus énergique à toutes les demandes qui lui ont été faites par ses amis, par ses ennemis et par le démon. Les miracles du Christ devaient avoir une autre fin que celle d’éblouir : ils ont toujours été des « signes ». Aussi, le divin Maître ne les a-t-il jamais opérés pour sa propre satisfaction, dans l’intérêt de son bien-être. Qu’on les étudie l’un après l’autre dans leurs motifs, on verra qu’ils se ramènent tous à la gloire de Dieu et au salut des hommes.

4. Les miracles particuliers que les évangélistes ont pris soin de nous décrire d’une manière plus ou moins détaillée sont au nombre d’environ quarante. On peut les diviser en deux catégories selon qu’ils émanent plus directement de l’amour ou de la puissance de Jésus. Les miracles d’amour se subdivisent en trois classes : la résurrection des morts, les guérisons mentales et les guérisons corporelles. Ils ont tous pour but de soulager les souffrances physiques ou morales et proviennent de la charité compatissante du Sauveur. L’Évangile cite trois cas de résurrection, et environ six cas de guérison mentale c’cst-à-dire d’expulsion des démons, et une vingtaine de guérisons corporelles qui concernent presque tous les genres de maladies, la lièvre, la lèpre, l’anémie, l’hydropisie, l’hémorrhagie, la cécité, la surdité, le mutisms, la paralysie, etc. Les miracles de puissance, qui attestent en Jésus-Christ un droit absolu de contrôle sur toutes les énergies de la nature quelles qu’elles soient, se subdivisent à leur tour en quatre groupes. Il y a les miracles de création, tels que le changement de l’eau en vin et la multiplication des pains. Il y a les miracles produits par l’abrogation des lois ordinaires de la nature, par exemple la Transfiguration la marche de Jésus sur les eaux, les pêches miraculeuses, l’apaisement soudain de la tempête. Il y a les miracles qui supposent un triomphe remporté sur des volontés ennemies, entre autres la double expulsion des vendeurs du temple, la chute des hommes d’armes venus pour arrêter Notre-Seigneur à Gethsémani. II y a enfin les miracles de destruction ; mais on n’en signale qu’un exemple, celui du figuier desséché, à moins qu’on ne veuille ranger dans cette classe la suffocation des pourceaux de Gadara, qui en réalité retombe sur les démons plutôt que sur Jésus-Christ.

5. Les évangélistes n’ayant rapporté en détail qu’un nombre si restreint de miracles, on peut se demander quels sont les motifs qui ont déterminé leur choix. Le P. Coleridge, Public Life of Jesus, établit là-dessus les règles suivantes : « Quelquefois nous avons une série de guérirons de différentes espèces réunies comme par manière de spécimens ; le plus souvent, les miracles racontés sont ceux qui ont quelque importance au-delà d’eux-mêmes, par exemple ceux qui sont associés à une doctrine particulière, ceux qui ont occasionné une discussion, ceux qui ont influé jusqu’à un certain point sur les actes de Notre-Seigneur ou de ses adversaires ». Pour les miracles de même que pour la prédication, si Dieu n’a point permis quo tout nous fût conservé, du moins il a bien voulu que des échantillons des divers genres nous fussent transmis, de telle sorte que nous pouvons juger de ce qui manque par le peu que nous possédons.

b. Guérison d’un lépreux, viii.1-4.
Parall. Mc 1.40-45 ; Lc 6.12-16.

Lorsqu'Il fut descendu de la montagne, des foules nombreuses Le suivirent.

Cum autem descendisset de monte, secutæ sunt eum turbæ multæ :

Καταβάντι δὲ αύτω̣̃ άπὸ του̃ όρους ήκολούθησαν αύτω̣̃ όχλοι πολλοί

8.1.Quum autem descendisset. Dans le grec, καταϐάντι δὲ αύτω̣̃, au datif absolu ; à moins qu’on ne préfère regarder le second αύτω̣̃ comme un pléonasme. — « Recte post prædicationem atque doctrinam signorum offertur occasio, ut per virtutum miracula præteritus apud audientes sermo firmetur », saint Jérôme, in h.l. Les miracles en action s’ajoutent donc à celui de la parole pour le compléter et pour l’authentiquer en quelque sorte. Notre-Seigneur Jésus-Christ fait ainsi pour lui-même ce qu’il fera pour ses disciples après son Ascension : « Domino cooperante et sermonem confirmante, sequentibus signis », Mc 16.20. — Le miracle de la guérison du lépreux nous est raconté presque dans les mêmes termes par les trois synoptiques ; toutefois ils ne lui accordent pas la même place dans leur arrangement des faits. Saint Luc le rapporte immédiatement avant le Discours sur la Montagne, saint Matthieu immédiatement après ; dans le second Évangile, il suit la guérison de la belle-mère de saint Pierre. L’indication très précise du temps, qui existe dans la relation de saint Matthieu tandis qu’elle manque dans les deux autres, semble donner gain de cause au premier évangéliste. — Seculœ sunt eum turbæ multæ. Beau cortège populaire que nous trouverons désormais très souvent aux côtés de Jésus. La foule émerveillée accompagne l’Orateur qui vient de la charmer et elle lui procure ce modeste triomphe. — Et ecce : c’est la transition favorite et pittoresque de saint Matthieu, pour signifier « tout-à-coup » — Saint Luc suppose que le miracle eut lieu dans une ville qu’il ne nomme pas, « quum esset in una civitatum », Lc 5.12 : c’était ou bien Capharnaüm ou quelque bourg du voisinage situé au pied de la Montagne des Béatitudes. — Leprosus. La lèpre, qui couvrait hideusement cet infortuné (« vir plenus lepra », Lc 5.12), est une maladie bien connue, qui a toujours été l’un des plus terribles fléaux de l’Orient, spécialement de l’Égypte et de la Syrie, y compris la Palestine. On en distingue quatre espèces : l’éléphantiasis qui fut probablement la maladie de Job, la lèpre noire, la lèpre rouge et la lèpre blanche. Cette dernière a toujours été la plus fréquente en Palestine ; on la nomme aussi lèpre mosaïque, parce que Moïse en dépeint tout au long les symptômes et les différentes phases dans les chapitres xii et xiv du Lévitique. Elle commence par des taches blanchâtres qui, grosses tout au plus comme des pointes d’aiguille lorsqu’elles commencent à se manifester, ne tardent pas à envahir la surface entière ou du moins de larges parties du corps. Du dehors, le mal pénètre au-dedans, atteignant peu à peu les chairs, le système nerveux, les os, la moelle et les tendons. Son action dissolvante est telle que les membres tombent à la fin littéralement par morceaux. Elle agit cependant avec une certaine lenteur, dévorant, consumant à la longue ses victimes qui finissent par mourir après avoir enduré d’affreuses souffrances physiques et morales. Quoique la nature ait parfois réussi à surmonter cette triste maladie, l’art humain est incapable de la guérir ; aussi saint Cyrille d’Alexandrie la nommait-il πάθος ούκ Ιάσιμον. Épidémique, ou du moins regardée comme telle dans l’antiquité (les médecins n’ont pas encore pu s’accorder sur ce point), elle transformait ceux qu’elle avait atteints en parias ou en excommuniés de la vie sociale, auxquels le séjour dans les villes était interdit. Aujourd’hui, de même qu’au temps d’Élisée, on les rencontre réunis par groupes aux portes des bourgades de la Palestine, tâchant d’exciter la pitié des passants par l’exhibition de leurs plaies. Tous les pèlerins de Jérusalem ont pu apercevoir ceux que la police turque a relégués dans de misérables huttes sur le mont Sion. Nous renvoyons, pour de plus amples informations à Thenferd, de Lepra cutis Hebræorum ; Rayer, Traité théorique des maladies de la peau ; Roussille-Chamseru, Recherches sur le véritable caractère de la lèpre des Hébreux ; Cazenave, Abrégé pratique des maladies de la peau ; Thomson, The Land and The Book, p 651. Notons encore quelques traditions curieuses des Rabbins sur la lèpre : « Ob maledicentiam linguæ homines puniuntur lepra… Homo constat dimidia aqua et dimidio sanguine. Quamdiu juste vivit, non plus est aquæ in homine quam sanguinis ; quando peccat, tunc vel aqua exuberat et lit hydropicus, vel sanguis sup rat aquam et fit leprosus ». Otho, Lexic. Rabbin, s.v. Leprosus. D’après l’opinion publique la lèpre était toujours le châtiment de quelques crimes secrets ou manifestes ; aussi l’appelait-on emphatiquement « le doigt de Dieu ». — Adorabat eum, « genu flexo », Mc 1.40 ; « procidens in faciem », Lc 5.12 ; trois expressions pour désigner le même geste de profonde révérence, pratiqué à la façon des Orientaux. — Dicens, Domine, κύριε (מר, Mâr) était l’appellation honorifique que l’on adressait à toutes les personnes auxquelles on voulait témoigner du respect. — À ce titre, le lépreux ajoute une prière simple, mais émouvante : si vis, potes me mundare, ou plus délicatement encore d’après le grec : « si vous vouliez (έὰν θέλη̣ς), vous pouvez me guérir ». Vous pouvez, c’est un fait indubitable dont je suis parfaitement sûr ; consentirez-vous ? Je l’espère de votre bonté, mais je n’ai pas le droit de vous importuner. « Qui voluntatem rogat, de virtute non dubitat », dit fort bien saint Jérôme, in h.l. Quel grand acte de foi ! Peut-être ce lépreux a-t-il entendu parler des miracles antérieurs de Jésus, cf. Mt 6.23-24 ; peut-être, se tenant à quelque distance de la foule, avait-il été l’un des auditeurs du Sermon sur la Montagne qui lui avait fait concevoir une haute opinion de l’Orateur, le lui montrant comme un Prophète, ou même comme le Messie. — Il ne dit pas : Vous pouvez me guérir ; mais, par allusion à la nature de son mal, Vous pouvez me purifier, καθαρίσαι. La lèpre en effet rendait impur au point de vue légal, Lv 11.8 ; et c’est en partie pour ce motif que, d’après une prescription mosaïque, ibid. Lv 9.45, les lépreux devaient, quand ils voyaient un passant s’approcher d’eux, l’avertir de leur infirmité en criant : טמא ,טמא, Tamé, tamé, « Impur, impur ! ».

Et voici qu'un lépreux vint à et L'adora, en disant : Seigneur, si Vous voulez, Vous pouvez me purifier.

et ecce leprosus veniens, adorabat eum, dicens : Domine, si vis, potes me mundare.

καὶ ίδού, λεπρὸς έλθὼν προσεκύνει αύτω̣̃ λέγων, Κύριε έὰν θέλη̣ς δύνασαί με καθαρίσαι

Jésus, étendant la main, le toucha, en disant : Je le veux, sois purifié. Et aussitôt sa lèpre fut guérie.

Et extendens Jesus manum, tetigit eum, dicens : Volo : mundare. Et confestim mundata est lepra ejus.

καὶ έκτείνας τὴν χει̃ρα ήψατο αύτου̃ ό 'Iησου̃ς λέγων, Θέλω καθαρίσθητι· καὶ εύθέως έκαθαρίσθη αύτου̃ ή λέπρα

8.3.Et extendens Jesus manum. Le Seigneur est toujours prêt à secourir ceux qui souffrent, quand ils implorent sa pitié. La requête du pauvre lépreux est à peine exprimée qu’elle est déjà exaucée. La main de Jésus devance sa parole ; il l’étend comme un signe de sa puissance et de sa volonté. L’approchant au malade, tetigit eum, sans crainte de se souiller par ce contact, cf. Lv 5.3, parce que le pouvoir supérieur qui suspend les lois de la nature peut suspendre à plus forte raison une loi cérémonielle ; cf. 1Ch 17.21 ; 2Ch 4.34. — Nous verrons fréquemment Notre-Seigneur Jésus-Christ guérir de cette manière les malades qui s’adressaient à Lui et faire servir son corps adorable d’instrument pour la transmission des faveurs surnaturelles, de même qu’aujourd’hui encore, dans les Sacrements, il emploie la matière pour communiquer la grâce. — Volo, mundare. « Echo prompta ad fidem leprosi maturam. Ipsa leprosi oratio continebat verba responsionis optatae », Bengel, Gnom. in h.l. Jésus fait donc au suppliant l’honneur d’employer les termes mêmes de sa supplique pour lui accorder le bienfait qu’il demande. « Volo » : qui, à part Dieu, avait jamais prononcé en des circons-tances analogues ce mot du commandement ? Ce n’est pas ainsi que parlait Moïse quand il souhaitait d’opérer la guérison de sa sœur Marie, atteinte, elle aussi, de la lèpre ; cf. Nb 12.13. — Et confestim… L’effet est aussitôt produit : aucun mal ne saurait résister un seul instant à ce céleste médecin.

Et Jésus lui dit : Garde-toi d'en parler à personne ; mais va, montre-toi au prêtre, et offre le don que Moïse a prescrit, afin que cela leur serve de témoignage.

Et ait illi Jesus : Vide, nemini dixeris : sed vade, ostende te sacerdoti, et offer munus, quod præcepit Moyses, in testimonium illis.

καὶ λέγει αύτω̣̃ ό 'Iησου̃ς, ̏Oρα μηδενὶ είπη̣ς, άλλ' ύπαγε, σεαυτὸν δει̃ξον τω̣̃ ίερει̃ καὶ προσένεγκε τὸ δω̃ρον ὸ προσέταξεν Μωση̃ς, είς μαρτύριον αύτοι̃ς

8.4. — Avant de se retirer, Jésus fait à celui qu’il vient de guérir deux recommandations qui nous surprennent tout d’abord. La première contient une défense, la seconde un ordre. — Vide, nemini dixeris. C’est la défense ; nous l’entendrons maintes fois par la suite, à l’occasion de miracles semblables. Cf. Mt 9.30 ; 12.16 ; 16.20 ; 17.9 ; Mc 3.12 ; 5.43 ; 7.86 ; 8.26, etc. ; Lc 8.56 ; 9.21. On a déterminé en sens très différents les motifs qui ont porté Jésus à l’imposer à un certain nombre des malades qu’il guérissait. Voir Maldonat in h.l. Saint Marc indique pourtant d’une manière bien claire la vraie raison de cette prohibition, lorsqu’il ajoute à la suite des paroles de Notre-Seigneur : « At ille (scil. leprosus) egressus cœpit prædicare et diffamare sermonem, ita ut jam non posset (Jesus) manifeste introire in civitatem, sed foris in desertis locis esset, et conveniebant ad eum undique ». Cf. Lc 5.45. En s’opposant à ce qu’on proclamât à son de trompe les prodiges de guérison qu’il opérait, Jésus voulait donc éviter de surexciter les esprits et d’occasionner par là-même les agitations messianiques qui tendaient à se produire après ses miracles, cf. Jn 6.14,15. En provoquant, quoique malgré lui, l’enthousiasme des foules à cette époque de son ministère, il craignait de nuire à son œuvre, soit en paraissant se prêter aux espérances profanes et politiques associées par ses compatriotes au nom du Messie, soit en developpant trop tôt et trop vivement la jalousie de ses ennemis. Plus tard, quand son heure sera venue, il cessera de s’opposer à la divulgation de ses prodiges. Pour le moment, il veut pratiquer lui-même le premier ce qu’il a enseigné par rapport aux bonnes œuvres : « Hoc dixit ad exemplum, quia supra docuerat abscondere opera bona », saint Thomas. — Plusieurs commentateurs, entre autres Olshausen, Stier, Bisping, etc., croient que cette recommandation du Sauveur était faite en outre dans l’intérêt personnel du miraculé. Ils s’appuient, pour le prouver, sur ce que Jésus donnait parfois à ceux qu’il avait guéris un ordre entièrement opposé, cf. Mc 5.19, ou bien sur ce que les miracles dont il interdisait la publication avaient eu des foules considérables pour témoins. Le divin Maître se serait donc alors proposé de faire rentrer en lui-même le malade miraculeusement rendu à la santé, de l’engager à ne pas faire parade de sa guérison surnaturelle, mais à en remercier Dieu par une vie plus fervente. Nous avons vu plus haut, d’après saint Marc, que le lépreux n’eut rien de plus pressé que d’aller raconter le prodige dont il venait d’étre l’objet. — Vade, ostende te sacerdoti… Par ces mots, Jésus-Christ ordonne deux choses au lépreux ; il devra en premier lieu se présenter au prêtre du district pour en obtenir une déclaration de guérison complète. La lèpre faisant contracter une souillure légale, les prêtres étaient naturellement constitués les juges de son apparition et de sa cessation. En second lieu, le miraculé devra offrir munus quod præcepit Moyses. C’était un sacrifice proprement dit, qui consistait pour les riches en une brebis d’un an et deux agneaux, pour les pauvres en un seul agneau accompagné de deux tourterelles. Cf. Lv 19.10,21,22 : on trouvera dans ce passage d’intéressants détails sur la manière dont ces différentes victimes devaient être immolées et offertes au Seigneur, comme aussi sur les cérémonies qui accompagnaient la réintégration du lépreux dans tous ses droits de citoyen. En somme, Jésus prescrit au lépreux d’agir comme s’il avait été guéri d’après les lois ordinaires de la nature. — In testimonium illis : cette dernière parole a reçu des interprétations très discordantes. En témoignage de quoi ? se sont demandé les exégètes. Les uns ont répondu avec saint Jean Chrysostôme, qu’en agissant selon qu’il lui était prescrit, le lépreux témoignerait du respect de Jésus pour la Loi mosaïque. Les autres ont dit, — et leur sentiment nous paraît beaucoup plus probable, — qu’il n’est pas question d’une chose si relevée, mais simplement d’attester la guérison du malade. Le pronom « illis » a occasionné une seconde discussion. Désigne-t-il les prêtres ou bien le peuple ? On peut le rattacher à « sacerdoti », bien que ce nom soit au singulier, en admettant l’emploi d’une « enallage numeri », figure fréquente dans la Bible et dans les ouvrages classiques ; alors, le sens sera : Ton offrande, portée à Jérusalem, prouvera aux prêtres que tu es guéri ; ou bien, selon d’autres : Elle leur prouvera ma puissance miraculeuse, et tu seras toi-même un témoignage vivant contre eux, s’ils refusent d’y croire. « Ut inexcusabiles essent sacerdotes, si in ipsum non crederent cujus miracula probassent », Maldon. On peut aussi rattacher « illis » au nom collectif « nemini », ce qui donne le sens suivant que nous croyons préférable : Ton sacrifice, reçu par les prêtres, sera en quelque sorte ton certificat authentique de guérison pour tes compatriotes, qui te restitueront tes droits à la vie commune.

...suite