Or Jésus, voyant des foules nombreuses autour de Lui, ordonna de passer à l'autre bord du lac.
Videns autem Jesus turbas multas circum se, jussit ire trans fretum.
'Iδὼν δὲ ό 'Iησου̃ς πολλοὺς όχλους περὶ αύτὸν έκέλευσεν άπελθει̃ν είς τὸ πέραν
8.18. — Videns autem… Ces mots contiennent le motif de l’ordre que va donner Jésus. Le divin Maître a autour de lui, par suite de ses miracles, une foule enthousiaste, aux ovations inopportunes de laquelle il désire se soustraire : il mettra le lac de Tibériade entre elle et lui. — Quand on lit la narration de saint Matthieu, il semble que cet événement ait eu lieu le même soir que les nombreuses guérisons de Capharnaüm racontées dans les deux versets qui précèdent ; mais un coup d’œil jeté sur les récits parallèles des deux autres synoptiques suffit pour montrer qu’ici encore le premier Évangéliste s’est laissé guider par l’analogie des faits plutôt que par l’ordre des dates. Le prodige de la tempête apaisée ne fut opéré qu’à une époque plus tardive ; cf. Mc 4.35 et ss. ; Lc 8.22 et ss. — Trans fretum, είς τὸ πέραν, de l’autre côté du lac, sur la rive orientale. La province de Pérée était plus isolée, plus calme, et Jésus y avait un nombre beaucoup moins considérable d’adhérents : elle convenait donc parfaitement pour le but que Notre-Seigneur se proposait alors.
Alors un scribe, s'approchant, Lui dit : Maître, je Vous suivrai partout où Vous irez.
Et accedens unus scriba, ait illi : Magister, sequar te, quocumque ieris.
καὶ προσελθὼν εί̃ς γραμματεὺς εί̃πεν αύτω̣̃ Διδάσκαλε άκολουθήσω σοι όπου έὰν άπέρχη̣
8.19. — Saint Matlhieu intercale ici un dialogue intéressant qui se serait passé au moment du départ entre Jésus et deux de ses disciples. Saint Luc raconte également ce trait en y ajoutant même quelques développements, mais beaucoup plus tard et seulement vers la fin de la Vie Publique, au moment où Jésus allait affronter les attaques de ses ennemis à Jérusalem, cf. Lc 9.57 et ss. Il est impossible de dire avec certitude lequel des deux enchaînements est le meilleur. Peut-être serait-ce celui de saint Luc, attendu qu’aux derniers mois qui précédaient sa mort, Jésus-Christ avait un plus grand besoin de disciples courageux et décidés. Divers exégètes donnent cependant la préférence à l’ordre établi par saint Matthieu, entre autres M. J. P. Lange d’après lequel le troisième Évangéliste aurait fait à l’aide de ce dialogue des combinaisons purement psychologiques. — Unus Scriba. « Unus » est synonyme de « aliquis, quidam », de même que εί̃ς l’est parfois de τὶς dans la décadence. L’hébreu אחד s’emploie tout à la fois dans le sens déterminé et dans le sens indéterminé. — Ce docteur de la Loi semble avoir compté depuis quelque temps déjà parmi les partisans de Jésus ; on peut au moins l’inférer de l’expression « alius de discipulis ejus » du ℣. 21, où « alius » parait être opposé à « unus ». Actuellement du moins, il désire entrer dans la société des disciples proprement dits qui suivaient habituellement Notre-Seigneur, et il exprime hardiment son intention. — Magister, c’est-à-dire Rabbi. Les Pharisiens eux-mêmes donnaient souvent ce titre à Jésus-Christ.— Quocumque ieris. C’était la coutume ancienne des disciples intimes et dévoués d’accompagner leur maître dans tous ses voyages ; au reste, les professeurs de cette époque étaient fréquemment ambulants, allant d’un pays à l’autre pour s’instruire davantage ou pour donner leurs leçons. — Ce Scribe enthousiaste prévoit bien une partie des difficultés auxquelles il s’expose en s’offrant pour accompagner partout le Sauveur dans ses missions ; mais il s’en faut beaucoup qu’il ait tout compris. Il parle le langage de l’émotion passagère, irréfléchie, qui compte les obstacles pour rien tant qu’ils sont à distance et qui, sans avoir reçu rappel d’en haut, se met en avant pour les braver. Ses intentions étaient-elles bien pures ? L’espoir de tenir un rang élevé dans le royaume messianique qu’il se représentait sous des couleurs toute profanes, comme ses compatriotes, n’était-if pas son principal mobile ? Nous pouvons bien le supposer après les Pères.
Jésus lui dit : Les renards ont des tanières, et les oiseaux du ciel ont des nids ; mais le Fils de l'homme n'a pas où reposer Sa tête.
Et dicit ei Jesus : Vulpes foveas habent, et volucres cæli nidos ; Filius autem hominis non habet ubi caput reclinet.
καὶ λέγει αύτω̣̃ ό 'Iησου̃ς Αί άλώπεκες φωλεοὺς έχουσιν καὶ τὰ πετεινὰ του̃ ούρανου̃ κατασκηνώσεις ό δὲ υίὸς του̃ άνθρώπου ούκ έχει που̃ τὴν κεφαλὴν κλίνη̣
8.20. — Et dicit ei Jesus. Le Sauveur, par sa réponse, jette un peu d’eau froide sur cette âme trop ardente. Sans accepter l’offre du Scribe et sans la refuser, il se contente de peindre au vif la vie de renoncement destinée à tous ceux qui le suivent. — Vulpes foveas habent… Les êtres les plus pauvres, ceux-là même qui vivent au jour le jour, sans provision pour le lendemain, ont pourtant des abris assurés. — Nidos ne traduit point parfaitement le grec κατασκηνώσεις qui a une signification plus générale, cf. Mt 13.32 et parall. ; sans compter que les nids ne sont pas construits pour être l’habitation régulière des oiseaux, — Filius autem hominis, ό υίὸς του̃ άνθρώπου : nom important et célèbre que Jésus-Christ aime à s’attribuer lui-même dans l’Évangile. Les apôtres ne le lui donnent jamais ; seul, le diacre saint Étienne en fait usage dans son discours apologétique, Ac 7.56. Ezéchiel le porte aussi dans sa Prophétie, Ez 2.1,3-8 ; 3.1-3, etc. ; mais alors c’est simplement l’expression בן־אדם, en syriaque בר־נשא, que son interlocuteur céleste lui applique pour désigner la distance qui sépare leurs natures réciproques : d’un coté c’est un ange, de l’autre un simple « fils de l’homme », c’est-à-dire un mortel. Pour bien comprendre le sens de cette appellation quand c’est Jésus qui la prend, il faut recourir à une vision extatique de Daniel, pendant laquelle ce Prophète eut le bonheur de contempler le futur Messie revêtu de la forme humaine ; « Aspiciebam, dit-il, in visione noctis, et ecce cum nubibus cœli quasi filius hominis veniebat », Da 7.13. « Fils de l’homme » signifie certainement Messie dans ce passage : on s’en convaincra en lisant la suite de la narration du Prophète : c’est aussi en tant que Messie que Jésus se dit « le Fils de l’homme » par antonomase. Divers textes évangéliques ne laissent pas le moindre doute à ce sujet. Dans le récit de saint Matthieu, Mt 26.63 et ss., Caïphe somme Jésus au nom du Dieu vivant de lui dire s’il est le Christ, Fils de Dieu. Que répond Notre-Seigneur ? « Tu dixisti : amodo videbitis Filium hominis sedentem a dextris virtutis Dei… » ; cf. Mc 14.61,62 ; Lc 22.66,69. Bien plus, tel était le sens que les Juifs eux-mêmes attribuaient à cette expression ; cf. Jn 12.34, et surtout Lc 22.70, où ils tirent de la réponse ci-dessus mentionnée du Sauveur la conclusion suivante : « Tu ergo es Filius Dei », ce qui revient à dire : Vous êtes donc le Messie ? Toutefois, comme on l’a répété avec beaucoup de raison à la suite de la plupart des Pères, ce titre de « Fils de l’homme » est loin d’être une dénomination glorieuse. « אדם, homo, Hebræis sæpissime designat hominem contemptæ sortis, e.g. Jud. xvi, 7, 11 ; Ps. lxxxii (Vulg. lxxxi), 7 ; et Ps. xlix (Vulg. xlviii), 3. Opponuntur בני־אדם, filii hominis, iis qui ibidem dicuntur בני־איש, filii viri » ; Rosenmüller, Schol. in h.l. « Quia Deus erat et filius Dei, quasi antithesi quadam, quum de se ut homine loquitur, filium hominis se vocat », Maldonat. Toutes les autres interprétations sont inexactes, depuis celle de Fritzsche qui réduit notre expression à un simple « Ego » (« filius ille parentum humanorum qui nunc loquitur, homo ille quem bene nostis, i.e. ego » : quelle platitude !), jusqu’à celle qui lui fait désigner Jésus comme l’homme par excellence, l’homme idéal. « Hominis » doit se prendre d’une manière générale et ne représente pas spécialement Adam, comme l’a cru saint Grégoire de Nazianze, Orat. xxx, c. 21. — Ubi caput reclinet. Rosenmüller fait sur ces paroles une réflexion naïve quoique exacte : « Homines habitacula appetunt maxime propterea ut quietem ibi capiant : sed qui corpus quieti dant, ii in primis hoc agunt, ut caput quiescat ». Elles expriment, suivant les uns, le dénuement le plus absolu ; simplement, selon les autres, la vie agitée du missionnaire, incompatible avec le confort dont on peut jouir sous son propre toit. La première interprétation, que patronnent les Pères, est incontestablement la plus conforme à la réalité ; la seconde enlèverait à la pensée du Sauveur une grande partie de sa force. Saint Jérôme développe comme il suit le raisonnement de Jésus : « Quid me propter divitias et sæculi lucra cupis sequi, quum tantæ sim paupertatis, ut ne hospitiolum quidem habeam et non meo utar tecto ? » — Quel fut le résultat de cette réponse ? L’Évangéliste ne le dit pas, mais il semble que sa sévérité dut effrayer l’âme faible et téméraire à laquelle elle s’adressait ; telle est du moins l’impression que laisse le récit.
Un autre de Ses disciples Lui dit : Seigneur, permettez-moi d'aller d'abord ensevelir mon père.
Alius autem de discipulis ejus ait illi : Domine, permitte me primum ire, et sepelire patrem meum.
έτερος δὲ τω̃ν μαθητω̃ν αύτου̃ εί̃πεν αύτω̣̃ Κύριε έπίτρεψόν μοι πρω̃τον άπελθει̃ν καὶ θάψαι τὸν πατέρα μου
8.21. — Alius autem de discipulis. Cet autre disciple serait saint Philippe d’après Élément d’Alexandrie, Strom., iii, 4, saint Thomas d’après J. P. Lange : mais ce sont là des hypothèses sans fondement ; la première est même en contradiction flagrante avec l’Évangile, car saint Philippe était depuis longtemps attaché à la personne de Jésus, cf. Jn 1.43 et ss. — Ait illi. Suivant le récit plus exact de saint Luc, Lc 9.59, Jésus avait adressé le premier la parole à ce disciple indécis, en lui disant : « Sequere me ». Il répondit : Domine, permitte me primum… « Primum », comme πρω̃τον, signifie « tout d’abord ». Avant de tout quitter pour vous suivre, permettez-moi de retourner dans ma famille, et sepelire patrem meum. Les commentateurs n’expliquent pas de la même manière cette requête du second disciple. Théophylacte, Kypke, Paulus, Rosenmüller et plusieurs autres pensent que le père, quoique âgé, vivait encore et que son fils demandait à Jésus la permission d’aller prendre soin de lui jusqu’à sa mort. « Concedas mihi patris mei curam ad mortem usque habere », Thalemann. Mais ce sentiment ne nous parait guère soutenable. À quelqu’un qui vous prie de l’accompagner immédiatement, répondre par la demande d’un répit qui peut durer plusieurs années, ce serait quelque chose de trop exhorbitant. De plus, pour que la réponse de Jésus-Christ conserve toute sa force, il faut que la mort ait eu déjà lieu et que le disciple, qui en avait récemment appris la nouvelle, se borne à implorer du divin Maître un délai de quelques heures pour aller rendre à son père les derniers devoirs. Le retard en effet n’eût pas été bien long, les Juifs ayant la coutume d’enterrer leurs morts le jour même du décès. C’est ainsi qu’on interprète communément les mots « sepelire patrem meum » auxquels on conserve leur signification littérale, puisqu’il n’y a aucune raison sérieuse de l’abandonner.
Mais Jésus lui dit : Suis-Moi, et laisse les morts ensevelir leurs morts.
Jesus autem ait illi : Sequere me, et dimitte mortuos sepelire mortuos suos.
ό δὲ 'Iησου̃ς ει̃πεν αύτω̣̃ Άκολούθει μοι καὶ άφες τοὺς νεκροὺς θάψαι τοὺς έαυτω̃ν νεκρούς
8.22. — Jesus autem ait illi. Notre-Seigneur a effrayé à dessein le premier disciple qui était ou trop ardent ou trop ambitieux ; il presse au contraire le second qui est trop hésitant. Sa demande était cependant très légitime : le sentiment de la nature et jusqu’à un certain point delà religion, cf. Gn 25.9 ; 35.29 ; Tb 6.15, la lui avait dictée. Mais Jésus qui connaît cet homme au caractère irrésolu voit que, s’il accède à son désir, c’en est fait de sa vocation. Il faut qu’il choisisse « hic et nunc », ou bien il ne choisira jamais. Voilà pourquoi il lui fait cette réponse, sévère en apparence, bien qu’elle soit inspirée par l’amour le plus sincère : Sequere me, sans le moindre delai. — Dimitte mortuos… Il y a dans cette dernière phrase un jeu de mots facile à saisir. « Manifestum est Christum eleganti eiusdem nominis ambiguitate uti voluisse. Quum enim bis nominet mortuos, dubium non est quin eodem utrobique modo non accipiatur », Maldonat. Le premier « mortuos » doit s’entendre au figuré, le second dans le sens propre. Celui-ci désigne les morts ordinaires, celui-là les morts spirituels, car, selon la pensée d’Origène, ψυχὴ έν κακία̣ ου̃σα νεκρά έστιν, Cramer, Catena in h.l. Jésus-Christ veut donc dire que la mort intérieure doit aller de pair avec la mort extérieure : ce sont deux sœurs, qu’elles s’entr’aident mutuellement ! « Laisse aux gens du monde, qui pour la plupart sont morts à la grâce, au bien, au royaume du ciel, le soin d’ensevelir les corps inanimés de leurs frères : c’est un rôle qui leur convient parfaitement. Pour toi, il existe des obligations plus graves et plus pressantes, celle de me suivre et de prêcher l’Évangile avec moi ». Telle est la vraie pensée de Jésus. Détruit-elle la piété filiale, comme le prétendait Celse ? Il serait aussi absurde qu’injuste de soutenir une pareille assertion ; car il ne s’agit nullement ici d’une règle générale, mais seulement d’un cas particulier dans lequel la vocation, et par conséquent le salut d’une âme, était en danger. Pour combien d’affaires moins importantes ne confie-t-on pas à d’autres le soin des funérailles de ses proches ?